D’un numéro de La Brique à l’autre, le mouvement des gilets jaunes a changé du tout au tout. D’un mouvement qui réclame plus de pouvoir d’achat, on est passé à une remise en cause de la politique écologique, fiscale, du rôle des médias, des politiques… et du rôle de la police. En décembre, on vous racontait ce qu'on entendait depuis les ronds-points et les assemblées populaires. On percevait un : « la police avec nous » presque unanime. Maintenant on a le droit à des confrontations violentes avec les forces de l'ordre et ce slogan a été perdu en route. Itinéraire d’une prise de conscience.
Les premières manifs à Lille se déroulent dans le calme. Appelées, entre autres, par un groupe de gilets qui organisent des assemblées à Lomme, via les réseaux sociaux. On y chante la Marseillaise en invitant les flics à rejoindre les rangs des révolté.es. Mais l’acte III à Paris change la donne. Fini les manifs bien rangées, la tension monte crescendo. Ça part dans tous les sens. Les médias n’y comprennent plus rien et préfèrent faire passer les manifestant.es pour des bêtes incontrôlables. Les gilets jaunes sont parti.es à l’assaut du plus grand rond-point de France : l’arc de Triomphe !
Répression ferme mais discrète
Acte IV le 8 décembre : loin des regards des autres gilets jaunes, un groupe d’une trentaine de personnes se fait interpeler violemment, ventre à terre, près de la Mairie1. La police semble vouloir affirmer qu’à Lille, il n’y aura pas les « débordements » de Paris.
Acte VI : le cortège se scinde en deux et une bonne partie du cortège sort du parcours déclaré pour envahir le Vieux-Lille et la rue de Béthune. Les flics se content de gazer et tirent un peu trop loin.
Plus rien à perdre « Je bosse du lundi au samedi. Là, je me suis levé à 3h pour bosser, et je suis là maintenant. Avec mon meilleur pote [qui vient de se faire choper en fin de manif], on s'est dit à la vie à la mort. Je vais y retourner, aller le chercher. J'en ai rien à faire, des gardes à vue j'en ai fais 15, 20. Je n'ai plus rien à perdre. Le projet, c'est d'arrêter de manger du riz et du maïs à la fin du mois. J'ai une femme et deux gosses à nourrir, il m'arrive de me poser en bas de mon immeuble et de vendre pour arrondir les fins de mois. Tu te rends comptes ? Je ne veux pas faire ça, mais je suis obligé. Alors, aujourd'hui, j'irai jusqu'au bout s'il le faut.» |
Chasse le lanceur de balle, il revient en rafale
Les actes VII et VIII sont marqués par deux changements forts : manif sauvage à Wazemmes, et surtout, durcissement du dispositif policier. Les flics ne se contentent plus de gazer loin, ils vont au plus près. C’est à partir de ces manifs-là qu’on déplore les premier.es blessé.es des manifestations lilloises. Les flics interpellent arbitrairement dans le cortège. Pendant les manifs, on se demande un peu où ça va, il ne semble pas y avoir d’intention très nette2. Finalement, les gilets semblent surtout chercher à se rendre visibles, à épuiser les flics.
Pourtant, la motivation est bien là. On reconnait des têtes dont on sait qu’elles viennent de tout le département. Une fanfare est souvent là pour rassembler les gens. Des pétards et feux d’artifices éclatent à tout va, mettant un peu de couleur dans les rues sombres d’un samedi d’hiver.
Un traitement sans ordonnances
Acte IX : Pour la première fois à Lille, une manif est nassée. CRS avec leur boucliers, baqueux derrière et 500 personnes au milieu. La majorité des personnes se cachent dans les magasins alentours. Les flics gazent, sans distinguer leurs cibles. Tout le monde scande « TOUT LE MONDE DÉTESTE LA POLICE », même les touristes, même les commerçant.es3.
Un gilet d’Arras témoigne de sa colère : « À la télé, tout ce qu’ils savent dire c’est qu’on est violent. Mais ça fait 70 ans qu’on se fout de ma gueule, que je travaille et que je galère. Ça fait seulement 3 mois qu’on revendique des choses et on nous traite comme des chiens ».
L’acte X : la manifestation sort du parcours déclaré pour se rendre vers la Façade de l’Esplanade. Les trois quarts de la manif s’y joignent, rendant obsolète le parcours officiel. Là, du matériel de travaux est utilisé pour faire des barricades de fortune, et empêcher la progression de la BAC qui s’équipe. Une partie de la manif parvient au périph et tente un blocage.
Chaque semaine qui suit, le dispositif de flics est renforcé pour empêcher les manifs spontanées. Les manifestant.es vont tout faire pour la provoquer. Chaque semaine, ces moments sont l’occasion d’interpellations qui finissent souvent au commissariat pour une partie des arrêté.es. On pourrait penser que ces interpellations restent sans suite, pourtant certain.es interpellé.es sont poursuivi.es. Un rendez-vous est prévu tous les dimanches devant le commissariat central pour demander leur libération.
Où sont les casseurs ?
Depuis quelques semaines, un groupe composé de militaires et d’anciens flics s’est autoproclamé service d’ordre des manifs. Ils ne sont pas très contraignants mais leurs liens avec la police sont parfois étroits.
L’acte XIII, XIV, XV et XVI : heurts au Square Foch (celui qui mène au Quai du Wault). On est en février et maintenant, on constate un réel changement chez les manifestant.es : les gilets n’hésitent pas à aller au contact, même sachant que c’est peine perdue. Quelques rencontres malvenues avec des cordons de keufs deviennent le lieu de face-à-face parfois longs qui se terminent sous les gaz. Progressivement, les confrontations se déroulent aussi pendant la manif déclarée et plus seulement dans la manif « sauvage », qui est souvent rapidement réprimée, même si les manifestant.es tiennent grâce à des barricades montées, notamment durant l’acte XV.
Actes XVI et XVII, où nous écrivons ce compte-rendu : on est en train d’assister à un retournement du rapport de force. Les manifestant.es font bloc. De plus en plus souvent, la manif s’arrête pour faire face à la BAC et lui renvoyer ses projectiles fumants. Lors de l’acte XVI, première apparition publique de Jean-François Papineau, nouveau chef de la sécurité publique régionale. Un flic qui n’hésite pas à aller au contact, grenade assourdissante à la main. Il se retrouve plusieurs fois pris à partie (et mis à l’amende). Des destructions de panneaux JC Decaux et de distributeurs de banques sont aussi de la partie.
« Le black bloc avec nous ! »
Désormais, on entend de plus en plus parler du black bloc. Pendant une AG, un militant depuis l’acte I dit « Gilet jaune, vert, rouge, peu importe, ce qu’on retient de l’acte 16 est le noir ». La figure de la personne masquée n’est pas taboue, loin de là : « Moi aussi je suis casseuse maintenant », nous dit Elsa, gilet jaune d’une cinquantaine d’années.« Au sein du black bloc, je me sens en sécurité quand je suis en manif. » À Lille, on invite à venir manifester vêtu.e de noir pour qu’il n’y ait plus de distinction entre gilets et casseur.ses. Personne n’est dupe, le discours médiatique consistant à détruire un mouvement en en ciblant quelques individus ne fonctionne plus. Selon Francis Dupuis-Déri, spécialiste des mouvements sociaux et de la répression policière, c’est un moyen classique, pour l’État, de pousser les syndicats à éloigner par eux-mêmes les éléments radicaux4.
Refuser cette injonction au pacifisme, sans être soi-même belliqueux.se, c’est aussi manifester réellement son opposition à un pouvoir qui nous piétine jusque dans les rues. Il n’y a pas à dire, ce mouvement trouble vraiment les habitudes militantes, ce qu’elles sont devenues, et c’est pas plus mal...
Olive & Lud
1. Lire « Qu'est-ce qui est jaune et qui surprend ? », dans La Brique n°57 « Parce que c'est notre rejet », hiver 2018.
2. Pour cet acte-ci, lire La Briquette « La répression s'essouffle sur les braises » sur notre site.
3. Pour cet acte-là, lire La Briquette « "Pas de quartier" pour les flics. Pas de flics dans nos quartier » sur notre site.
4. Thinkerview, Démocratie : Marketing politique pour les pauvres ?, entretien avec Francis Dupuis-Déri, 25 février 2019.