Organiser le pessimisme

policesDepuis les attentats du 13 novembre, difficile de s'y retrouver face à l'afflux de sentiments, d'images, et de mots. Ça défile, et ça défile sec. Nous n'avons eu que peu de temps pour ressentir et réfléchir, et il va nous en falloir encore beaucoup. Le gouvernement lui n'a mis que quelques heures avant d'exploiter cette fenêtre pour imposer un programme ultra-sécuritaire inspiré de fantasmes extrême-droitiers. Alors que nous ignorons à présent quand nous pourrons sortir de « l'état d'urgence », notre réaction doit être à la mesure de ce qui est en train de se jouer.

 

 Sortir de la sidération

 « L'unité nationale », l'invocation permanente de la guerre et l'agitation des peurs, tout ce qui nous est envoyé brutalement à la face depuis une semaine aura produit deux effets. Le premier est de maintenir un état de sidération qui facilite le consensus autour de toutes les décisions du gouvernement. Le second est d'écarter toute remise en question, c'est-à-dire d'ensevelir la question des causes, donc des responsabilités politiques. Pourtant, il n'est pas besoin de fournir un gros effort d'analyse pour comprendre que ceux-là même qui nous vendent des remèdes à « la barbarie » ont non seulement participé à créer le monstre, mais l'ont aussi nourri.

On ne reprendra pas ici tout ce qui peut déjà circuler d'intelligent sur l'analyse de ces attaques, et il n'existe de toute façon pas de manière simple de comprendre ce qu'il s'est passé. Ce qui est certain, c'est que la responsabilité plus ou moins directe du pouvoir est engagée. Une diplomatie guerrière dictée par des intérêts rapaces, des décennies entières de politiques de relégation et de discrimination des quartiers populaires, une attirance toujours plus sidérante de la classe politique vers la gamelle des chiens de l'extrême-droite : voilà pour quelques-uns des aspects qu'il faut bien considérer, une fois sorti-es de la sidération qui nous a tou-tes frappé-es.

 

Sémantique de guerre, guerre de sémantique

 « Nous sommes en guerre ». Pour beaucoup d'entre nous, la réalité s'est aujourd'hui dévoilée dans toute sa brutalité : jusqu'alors, la guerre, c'était le passé ou l'étranger. Depuis notre petit carré protégé, les drones et les bombes n'étaient surtout qu'un sujet de reportage ; la loi de 1955 sur l'état d'urgence, une disposition poussiéreuse ; et le patriot act, un délire néoconservateur. Alors on peut gloser sur le fait que, l'État islamique n'étant pas un « État » au sens juridique, et que le mot « guerre » soit inapproprié pour désigner ce qui se joue sous nos yeux. Mais au fond qu'importe, car il est déjà trop tard : nous voilà contraint-es d'encaisser aujourd'hui la violence des décisions militaires prises par le passé, et qui ont fini par brouiller les frontières entre la guerre et la vie quotidienne.

Les déclarations martiales de ces derniers jours – et leurs conséquences à venir – ne font que coiffer une posture qui, depuis les années 1980, aura abouti à pas moins de quinze lois anti-terroristes. Car la question « terroriste », précisément, a fini par montrer de quoi étaient faits les cocktails d'apprentis-sorciers confectionnés par les gouvernements successifs du dernier tiers de siècle : la fusion des guerres extérieures et du contrôle intérieur ; la soumission de l'État au capitalisme mondialisé, compensée par ses coups de menton patriotes et sécuritaires ; l'invention du citoyen demandeur de plus de protection, mais considéré dans le même mouvement comme un terroriste potentiel.

 

« Ainsi s'éteint la liberté, sous une pluie d'applaudissements »

 

Dans le contexte actuel, on ne peut bien sûr pas faire autrement que d'essayer d'empêcher que des violences similaires ne se reproduisent. Il n'empêche : une politique qui consiste à inscrire encore un peu plus l'arbitraire dans le droit est une catastrophe. Parmi bien d'autres choses, l'état d'urgence qui a été décrété puis voté offre maintenant la possibilité d'intervenir partout, de jour comme de nuit, sans ordonnance de la justice. En clair, la police et l'administration feront dans les prochains mois à peu près ce qu'elles voudront. Il faut prendre la mesure de l'événement : non seulement l'arbitraire de l'anti-terrorisme, qui visait souvent plus les intentions que les faits, se trouve privé de ses derniers garde-fous judiciaires, mais il étend désormais sa logique au droit commun.

Cet « état d'urgence » est une arme politique, et la preuve en a vite été faite. Comme c'était prévisible dès le lendemain des attentats, les manifestations autour de la conférence climat qui va se tenir prochainement à Paris sont désormais interdites. Les gouvernements vont donc pouvoir décider dans la plus parfaite tranquillité, loin des peuples, du nombre de degrés de réchauffement de la planète que tous les habitant-es auront à subir, avec tout ce que cela comporte de catastrophes climatiques et d'injustices à venir. En revanche, pas de problèmes si vous comptez faire vos courses au marché de Noël : l'événement commercial, qui draine un million de personnes chaque année à Lille, est maintenu. À Lille toujours, mais aussi à Villeneuve d'Ascq, le RAID, l'unité d'élite policière spécialisée dans les prises d'otage, les cas de terrorisme ou de grand banditisme, est déjà venu déloger trois malheureux squats d'habitation expulsables depuis juin. Ce n'est pas une nouveauté. Mais le timing de ces trois opérations simultanées en dit déjà long sur la logique qui est en train de s'imposer, et ce à quoi ressembleront nos prochaines semaines.

 

Le terreau de l'extrême-droite

 Un des enjeux de cet état d'exception sera aussi de renforcer le contrôle policier sur les classes jugées dangereuses. La possibilité très large de dissoudre les sites internet ou les associations jugées menaçantes – sans que le périmètre de la menace ne soit jamais bien défini – est elle même particulièrement inquiétante. Au passage, nos dirigeant.es ont aussi institué un peu plus le « deux poids deux mesures » : les perquisitions arbitraires pourront viser tout le monde sauf les avocats, les journalistes et... les parlementaires. La révision constitutionnelle enregistre la possibilité d'organiser la déchéance de nationalité : une saillie qui sent bon la xénophobie d'État et dont on peut déjà dire qu'elle affectera beaucoup de domaines, mais certainement pas la logistique  djihadiste. L'espace dans lequel nous sommes maintenu-es, entre le marteau djihadiste et l'enclume de l'État, est devenu irrespirable.

Non seulement Hollande a fait en quelques heures ce que la droite n'a jamais n'osé voter ; mais il alimente un climat qui va bien au-delà des réformes de l'arsenal juridique. Depuis les discours islamophobes tenus lors d'un rassemblement à Lille jusqu'au tir à balle réelle sur un homme d'origine turque à Cambrai, les actes racistes se sont déjà multipliés. Le MEDEF a appelé les chefs d'entreprise à signaler à la police les comportements de salariés jugés suspects. L'amalgame entre migrants et terroristes ne restera pas sans effets sur la situation à Calais. Et les prochaines élections régionales diront bientôt combien le Front National tire profit de tout ce merdier.

 

Pour une « coordination », ici, maintenant

 Comme tout le monde, ces attentats nous ont plongé dans l'effroi. Difficile de savoir par où reprendre le fil. C'est précisément pour cette raison qu'il devient important de se retrouver, de s'organiser. Beaucoup restent hagard-es, consterné-es par l'ampleur des événements. Sans trop savoir vers où orienter une action dont on ne sait même pas à quoi elle pourra bien ressembler demain. Mais peut-être est-il temps de mettre en commun nos sentiments, nos perceptions et nos idées, pour qu'ils deviennent féconds et constructifs.

Pour toutes les personnes sensibles à ce qui se déroule sous nos yeux, qu'illes soient militant-es aguerri-es ou non, organisé.es en collectif ou pas, la situation invite à se saisir rapidement d'au moins quatre enjeux :

  1. l'état d'exception que l'on commence à subir... en attendant l'extrême-droite ;

  2. les quartiers populaires, premières victimes de ce qui est en train de se jouer ;

  3. la situation des migrant.es, plus que jamais menacé-es par ce qui se déroule ;

  4. l'anti-militarisme, pour empêcher que cette diplomatie d'argent et de destruction ne soit perpétuée en notre nom.

L'Histoire s'accélère ; et c'est peut-être dans ces moments là qu'une fenêtre s'ouvre. Nous invitons tout.es celles et ceux qui le souhaitent à se réunir dans ce qui pourrait être une « coordination » locale, organisée autour de ces quatre objectifs, et qui permette à la fois d'échanger sur ce qui se passe autour de nous et de préparer des actions. Ce n'est qu'une première piste, encore embryonnaire et largement discutable – il en existe sûrement encore beaucoup d'autres. En tous les cas, La Brique se tient prête pour en causer, et pour agir.

 

Le collectif de La Brique

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