Vendeurs de roses, bouquets de tonfas

vdrderoses1200dpi 1En mars 2013, les médias locaux et nationaux braquent les projecteurs sur les vendeurs de roses lillois. Ils relatent les violences policières qu’ils ont subies à plusieurs reprises. Ces demandeurs d’asile politique originaires du Bangladesh ont été les proies d’agents de la police aux frontières de Lille. La justice tarde à rendre son verdict. Retour sur cette histoire qui en dit long sur le climat puant de notre « belle France » et sur  ceux que l’on croise dans nos soirées festives mais dont on ne sait rien.

On se rend dans un immeuble du centre de Lille où une quinzaine de Bengalis logent dans des chambres de dix mètres carré. Abu Nasser nous accueille autour d’un café. Deux de ses amis nous rejoignent. Abu Nasser et Bashar ont été victimes de violences policières de novembre 2012 à février 2013. R. a été le témoin de cette affaire et nous sert de traducteur. Tous témoignent pour La Brique dans l’espoir que le processus judiciaire s’accélère. Pour le moment, rien n’est moins sûr.

Des roses pour survivre

Si Sarkozy a durci les lois concernant l’immigration en 2007, le gouvernement Hollande a achevé le travail en pondant tout un tas de circulaires. En novembre 2012, la circulaire « de régularisation » est très attendue suite à l’accession au pouvoir du Parti socialiste. Un nouvel espoir… qui s’envole vite en fumée. Son contenu ne confère aucun droit aux personnes concernées et va seulement donner des consignes, très floues, à l’administration. Il reste alors difficile pour les demandeurs d’asile de savoir s’il est souhaitable de déposer un dossier qui risque d’aboutir à un refus mais également à une mesure d’éloignement. Avec la production de deux autres circulaires en février et mars 2013 « contre le travail illégal » et « contre l’immigration irrégulière », tout devient encore plus incertain.
Le Bangladesh n’ayant aucun accord avec la France, ses ressortissant.e.s ne sont pas concerné.e.s par l’obtention d’un titre de séjour pour le travail. Et de toute façon, seule la fiche de paie reste privilégiée comme preuve d'un emploi : mais quels patrons embauchent légalement des sans-papiers ? Pour la vente des roses, R. nous explique qu’ils ont pris exemple sur d’autres communautés : « Je connaissais deux dames et un Pakistanais qui vendaient des fleurs en 2005 à Lille. On a fait pareil. C’est ni légal, ni illégal. Quand une personne demande l’asile politique, elle a droit à 330 euros d’allocations par mois pendant six mois. Mais après, elle fait quoi? C’est comme si l’Etat français voulait nous pousser au crime, c’est bizarre ».

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Un chemin semé d’épines

La communauté bengalie comprend une soixantaine de personnes sur Lille dont une dizaine vend des roses. Beaucoup d’autres ont des petits boulots, notamment dans la restauration. Leurs familles au Bangladesh ne sont pas au courant de ces activités. Bashar explique : « Si elles savent qu’on travaille dans la vaisselle ou la vente de fleurs, elles ne voudront plus avoir de contacts avec nous. Ça leur ferait honte. Mais on n’a pas le choix ».

Tous les dimanches, les vendeurs de roses se rendent au marché de Wazemmes, où ils achètent ensemble à petits prix les bouquets qui n’ont pas été vendus. De retour chez eux, ils les trient, nettoient les plus belles et les mettent une à une sous plastique, un travail minutieux qui prend du temps. En vendant les roses, chacun récupère la somme qu’il avait investie au départ, et un maigre bénéfice : « Quand on sort pour vendre les roses, on n’est pas sûr de vendre cinq euros. Parfois à trois heures du matin, on a fait zéro. Il y a aussi de temps en temps des gens qui ne prennent pas les roses mais qui donnent de l’argent ». Pas de quoi mettre de côté. Beaucoup de leurs frères et sœurs ont migré dans d’autres pays européens. Les fratries se serrent les coudes pour subvenir aux besoins de ceux qui sont restés au pays, principalement les parents. Les Bengalis ont peu de contacts avec leurs familles au Bangladesh, notamment avec ceux qui habitent les petites villes. Le voyage pour la France est souvent un aller simple et une rupture totale avec celles et ceux qu’ils ont laissé.e.s derrière eux.

Les immigrés bengalis sont souvent des jeunes hommes. R. revient sur leur parcours pour venir jusqu’en France : « C’est plutôt des hommes jeunes car le voyage est trop difficile pour les femmes, les enfants et les parents. Et on ne peut pas payer le passeur pour toute la famille. C’est trop cher. 15000 euros par personne. Ça prend plus de deux mois. Il y a des bus, des bateaux, des trains, parfois des avions. Il y a un ami qui est venu à pied. Il est parti du Bangladesh vers l’Inde, puis il est allé au Pakistan, en Iran, Turquie, Grèce, Italie, France. Il est allé en prison en Iran et en Turquie plusieurs fois quand il a voulu passer en Grèce ».

Douce France, « terre d'asile »

Le gouvernement Hollande a récemment présenté en première lecture à l’Assemblée Nationale son projet de loi visant à réformer le droit d’asile, avant d’en déposer un autre relatif au droit des étrangers. De nombreuses ONG, travailleurs sociaux et avocats se sont indignés des mesures que ces avant-projets proposent. Il s’agit de statuer toujours plus vite pour éloigner sans délai. Et pour clore le tout, la décision finale reviendra à un juge unique. Pour le moment, Abu Nasser et Bashar vont de récépissés en récépissés, d’examens de leurs dossiers en réexamens, ne recevant alors aucune aide de l’Etat depuis le premier dépôt de leurs demandes. Si ces projets de loi sont validés, ils seront alors contraints d’habiter dans des centres d’accueil durant la durée du traitement de leur dossier. En cas de refus, ils seront alors assignés à résidence, avec la création de centres dédiés aux déboutés du droit d’asile.
Valls et sa clique refusent le rétablissement du titre de résident de dix ans, seul dispositif susceptible de garantir aux personnes durablement établies en France le droit à y demeurer sans crainte de l’avenir. R. est en France depuis dix-sept ans. Il parle couramment français, travaille dans la restauration, est marié avec une Française et a un enfant. Pourtant, sa demande de carte de résident lui est perpétuellement refusée.

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Le Bangladesh : un « pays sûr »

On a envie d’en savoir plus sur leur vie au Bangladesh et sur les raisons qui les ont poussés à s’enfuir. R. raconte : « C’est vraiment catastrophique chez nous. Personne ne sait car l’information est verrouillée. Le Bangladesh est un pays riche mais tout est au black. Le problème c’est que tu es obligé d’adhérer au parti au pouvoir. Si tu le critiques, le lendemain ta propre famille ne retrouve pas ta trace. Et si tu fais du commerce, tu dois donner plus de la moitié de ce que tu gagnes au gouvernement sinon la police t’emmène et te tue ».
R. était ingénieur informaticien. Bashar était ingénieur automobile. Abu Nasser avait un commerce de textile et organisait des réunions politiques pour le Bangladesh Nationalist Party, opposé à la Ligue Awami, le parti au pouvoir depuis 2009. Après avoir été menacés de mort et dépouillés de leurs biens, ils ont quitté leur pays pour la France. R. continue : « Depuis que les deux partis se sont créés à l’indépendance du pays, il y a des problèmes de corruption. Mais c’est surtout depuis six, sept ans que c’est pire avec Awami. Et depuis, Rapid Action Batalion (ndrl : la police) commet beaucoup de crimes ».

En 2010, l’Office français pour les réfugiés et les apatrides enregistre une hausse de 122,5 % des dépôts de dossiers de demandeurs d’asiles bengalis par rapport à 20091. En 2011, Claude Guéant, alors Ministre de l’Intérieur, va prendre une mesure drastique : intégrer le Bangladesh, jusqu’alors dans la liste des états à risques, à celle des pays sûrs. Les Bengalis voient leur pourcentage de chances d’obtenir le statut de réfugié politique réduit quasi à néant et sont menacés de reconduite à la frontière. Sous la pression d’avocats spécialistes du droit d’asile, le Conseil d’État retire le Bangladesh de la liste des pays sûrs en mars 2013.

La nuit, les roses sont rouges

En venant en France, Abu Nasser, Bashar et R. ne s’attendaient pas à rencontrer les mêmes difficultés que dans leur pays. Abu Nasser sort d’un placard Libération et La Voix du Nord. Pendant qu’il étale des pages les concernant sur le lit, Bashar nous raconte calmement : « Chaque fois que je partais pour vendre des fleurs, ils m’interpellaient et m’emmenaient vraiment loin. Ils prenaient l’argent et jetaient les fleurs. Et je revenais à Lille à pied à deux ou trois heures du matin de la campagne. Il faisait moins deux degrés ». « Ils », ce sont deux policiers de la police aux frontières de Lille, un gardien de la paix de 36 ans et un adjoint de sécurité de 24 ans.

En mars 2013, les déclarations à la presse de Bashar, Abu Nasser et Mohammed, une troisième victime, précisent les stratégies bien rodées des deux ripoux. Ces derniers agissent la nuit, quand les vendeurs de roses sont en plein travail dans leurs quartiers habituels, en somme lorsqu’ils sont les plus repérables. Ils procèdent à un contrôle d’identité et prétendent devoir les emmener au commissariat en voiture de police. Ils se rendent alors sur des parkings loin du centre, comme du côté de Seclin à douze kilomètres de Lille, leur prennent leur argent, des sommes qui semblent dérisoires (cela dit, importantes pour les Bengalis), entre cinq et quarante euros, détruisent les bouquets de roses et les frappent violemment. PAF dans ta gueule !
Les petites sommes ne semblent pas suffire aux bandits. Ils repèrent là où habitent les vendeurs de roses à l’époque, Porte des Postes, et prétextent une perquisition pour rentrer... à deux heures du matin. Abu Nasser explique : « Ils mettaient tout le monde dans la cuisine, fouillaient les chambres et après ils frappaient. Et puis on ne retrouvait plus notre argent. Ils m’ont pris 250 euros ». R. ajoute : « À Porte des Postes personne ne parlait français. C’était ça le problème. Maintenant ils habitent avec moi. Si les flics rentrent, j’appelle au commissariat et je dis : vous pouvez fouiller chez moi si vous me donnez l’autorisation du juge, et vous venez à partir de six heures du matin et pas à deux heures ».

Fin novembre 2012, un des Bengalis porte plainte pour un racket de 50 euros. Une enquête s’ouvre mais ne donne rien, permettant aux deux policiers de la PAF de recommencer les mois qui suivront, jusqu’à la fois de trop. Le 10 février 2013, Mohammed reçoit un certificat du CHR de Lille pour son œil tuméfié suite aux mandales qu’il a reçu. Libération précise que « deux des plaignants ont été rackettés quinze et vingt-cinq fois pour une somme totale de 3000 euros »2. C’est R. qui va pousser les trois hommes à porter plainte le 13 février 2013 au commissariat de police de Lille-Sud. Suite aux plaintes déposées, le Procureur de la République, Frédéric Fèvre, saisit l'Inspection générale de la police nationale, la police des polices, pour mener l’enquête, « compte tenu de la gravité des faits », comme il le déclare à la presse.

« Les derniers seront les derniers »

Suite à l’enquête de l’IGPN, les deux policiers sont placés en garde à vue dans les locaux de la police aux frontières à Lille-Sud. Le premier nie en bloc les faits. L’autre avoue partiellement et confesse avoir été motivé par les graves difficultés financières qu’il rencontre. Selon le Procureur Fèvre « les preuves sont accablantes ». Ils sont mis en examen pour extorsion, vol, violences aggravées et atteinte arbitraire à la liberté et risquent sept ans de prison ferme et cent mille euros d’amende.
Sauf que depuis mars 2013, le dénouement de cette affaire se fait bizarrement attendre. Les Bengalis n’ont reçu, en mai 2014, qu’une assignation à ne pas quitter le territoire jusqu’à la fin du procès. La Brique a contacté Quentin Lebas, l’avocat des victimes, pour en savoir plus.

En ce qui concerne les « présumés » agresseurs, ils ont été suspendus de leurs fonctions et ont purgé des peines de détention provisoire, quatre à cinq mois pour l'un, un peu plus pour l'autre. Ils sont en attente de leur procès. Selon Maître Lebas, ce procès d’instruction tarde, entre autres, pour deux raisons : le juge d’instruction a été remplacé et l’enquête de l’IGPN a révélé d’autres agressions perpétrées par les deux policiers sur trois à quatre autres Bengalis. Mais si l’enquête est bel et bien terminée, si le nouveau juge d’instruction a pris ses fonctions il y a plus de huit mois, la date du procès a été récemment reportée… encore d’un an.

Lors de la médiatisation de cette sordide histoire, le syndicat des policiers incriminés, Alliance, avait déclaré être « indigné par les faits reprochés aux deux policiers » et craindre « que l'image de l'institution soit entachée. S'ils ont fauté, que la justice fasse son travail »3. On tente depuis septembre de contacter leur responsable presse, Olivier Berton. Pour le moment, nous nous sommes entretenu.e.s brièvement avec un de leurs représentants qui s’est risqué à ce commentaire : « Écoutez, c’est une très vieille affaire et ce n’est pas notre priorité aujourd’hui. En plus, on est en pleine réélection ! ».

Képi bleu, bleu képi

Bashar, Abu Nasser et R. reviennent sur les raisons qui les ont poussés à se taire pendant quatre mois. Ce sont les mêmes qui les ont décidés à briser le silence. Quand les policiers les ont agressé, ça leur a rappelé des mauvais souvenirs. Nous restons glacé.e.s quand Bashar nous expose cette comparaison lourde de sens quant au climat qui règne en France : « Chez nous, les flics nous prennent, nous tuent et nous jettent. J’ai pensé qu’ici aussi, ça commençait à être les mêmes problèmes. J’ai pensé qu’il fallait en informer l’Etat. C’est pour ça que j’ai porté plainte. Si on repart au Bangladesh, on va en prison. On reste en France, on va en garde à vue toutes les deux semaines. C’est la même chose. Si on a des problèmes ici aussi, on va partir où ?  ».
On ressort déboussolé.e.s de cette interview avec ces hommes que presque tous les Lillois reconnaissent. Certains les saluent, échangent quelques mots avec eux, leur achètent des roses. D’autres les agressent, blaguent à leur propos, leur font sans cesse les mêmes commentaires : « c’est bon, on a déjà baisé ! », les insultent, leur piquent « pour rire » leurs bouquets de fleurs. Elles nous laisseront, à l’avenir, un parfum persistant d’amertume et de dégoût.

Lucienne Marc - Achille Blaster

NOTES :

1. OFPRA, rapport d'activités 2010, publié le 6 avril 2011.
2. Mohammed, suite aux agressions, a dû arrêter la vente des roses pendant quatre mois. Il est aujourd’hui endetté d’environ quatre cents euros, soit un mois et demi de salaire.
3.  Haydée Sabéran, « Un policier m’a donné des gifles, cinq en tout », Libération, 1er mars 2013.