LA PRISON, NECESSAIRE ?

On pourrait penser que les prisons sont indispensables, qu’elles existent depuis toujours, en tout point du globe, que la question de leur utilité ne se pose même pas... Mais comme La Brique n’est pas un journal comme les autres, il ose : « Les prisons, ça sert à quoi ? »

Précisions : la prison telle que nous la connaissons (en tant que système de traitement de la « délinquance ») est un système tout récent (XIXeme siècle). La « civilisation européenne » s’est donc longtemps dispensée d’un tel arsenal. D’autre part, la prison n’est pas une constante : la plupart des sociétés anciennes (non-capitalistes) n’en faisaient pas usage, non par choix, mais parce que leurs relations sociales s’organisaient différemment, pour le meilleur et pour le pire.

Communément, on affirme aujourd’hui que la prison permet de garantir la paix sociale (« l’ordre »). Qu’en pensent nos bien aimés « spécialistes » ?? Ils ne sont pas d’accord et incapables de s’accorder sur une explication qui puisse rendre compte simplement du rôle de la prison. Chacune et chacun y va de sa théorie, mais au final, ça reste un mystère en discussion.

Pratiques de nos ancêtres

Du temps du royaume et du pouvoir divin qui l’accompagne, la prison existe mais sous une forme rudimentaire ? : c’est un vulgaire trou, on y entasse tout et n’importe quoi selon le bon vouloir du monarque. A l’époque, les sévices corporels sont préférés car plus démonstratifs : on peut torturer sur la place publique n’importe qui, pour des raisons sans importance, afin d’incarner le pouvoir royal aux yeux de chacune et chacun (la télé n’existait pas, il fallait bien faire passer le message).

Et puis arrive 1789, ses contestations, des moralistes tels que Rousseau proclamant de grands principes ? : Liberté, Egalité et Justice pour tous. Ce mouvement extrêmement puissant qui a influencé l’Europe entière s’est accompagné d’une autre dynamique non moins cruciale : le développement des sciences et des techniques. Fini le monde expliqué par la magie du dieu créateur, bienvenue dans l’ère de la rationalité : on explique et on fait les choses en toute logique, merci la science. En l’espace d’un siècle, le monde se transforme ainsi que notre manière de le comprendre. L’humain a confiance en lui-même, il œuvrera de nouveau pour le bien. Amen.

Dans ce contexte, le petit côté artisanal et barbare de la justice royale ne convient plus. Pas question d’aller dépecer des quidams devant le bon peuple pour lui montrer où est la force, ça fait désordre. On passe de la loi de l’arbitraire à la loi républicaine, représentante de l’intérêt du peuple : une prison pour le bien général et non pour le bon plaisir du souverain. La prison est conçue pour protéger le peuple du crime. Etrangement, la question de la « nécessité » de punir ne se pose pas, tout le monde est d’accord pour garder le châtiment (l’enfermement) au coeur du principe de Justice ; on peut sans doute lier cet engouement à une morale judéo-chrétienne bien ancrée dans le cœur des juristes et des politiques, voyant en la souffrance le chemin de rédemption du bon petit peuple.

Les piliers républicains dixit jésus

Punir, ça permettrait de ? :Retour ligne automatique
1) Remettre dans le droit chemin – soigner – celui ou celle qui faute.Retour ligne automatique
2) Dissuader celui ou celle qui voudrait fauter.Retour ligne automatique
3) Réparer le préjudice causé.Retour ligne automatique
4) Continuer à incarner une forme symbolique de pouvoir.Retour ligne automatique
5) Ne rien arranger… mais c’est indiscutable, une société ça doit punir (ça peut paraître absurde comme raisonnement, mais beaucoup de penseurs « importants » s’en tiennent à ce discours, et d’autant plus que les autres arguments sont plus facilement contestables sur le terrain des faits).

Le principe d’égalité devant la Justice est ainsi proclamé : un crime ou un délit est donc supposé être sanctionné de la même façon quelque soit la personne mise en cause. Le juge ou la juge garde quand même la possibilité d’intervenir pour moduler la peine en l’aggravant ou en l’allégeant, suivant les circonstances et le profil de la personne incriminée. Présenté de cette façon limpide, comme la plupart des grandes écoles continuent de le faire aujourd’hui, le système semble aller de soi, sans poser problème.Retour ligne automatique
La réalité, elle, n’est pas si conciliante : les prisons du bonheur et la justice impartiale rêvée par nos humanistes ne virent jamais le jour. D’une époque optimiste où l’on pensait avoir résolu les grands problèmes de l’humanité grâce au savoir et à la science, on passe aux désillusions de la République, la grande. En 1848, puis en 1871, les masses populaires se soulèvent à Paris et dans les principales villes françaises et s’opposent au gouvernement particulièrement sécuritaire. Début du XXeme ?siècle, alors que les prisons françaises regorgent de prisonniers politiques, que l’industrialisation galopante amène la concentration urbaine et la misère avec sa « ?délinquance ? », des apprentis-spécialistes se penchent sur la question sociale.

Les sociologues constatent...

Après beaucoup d’efforts et de souffrances, la sociologie accouche dans les années 40 d’une vision plus relative de la justice et de la peine, vues non plus comme garantes de la paix sociale mais plutôt comme la manifestation d’un rapport de force entre groupes dominés et groupe dominants. Même si cette vision un rien caricaturale ne fait pas l’unanimité, elle révèle que la justice fonctionne non en cohérence avec les grands principes énoncés, mais dans un rapport complexe mêlant pratiques du pouvoir, rapports de force, contrôle social, imposition de normes morales et culturelles, enjeux symboliques… Bref, une justice et une prison bien éloignées de « ?l’idéal républicain ? ».Retour ligne automatique
Dans les années 60, un courant de pensée diffuse une approche novatrice : il considère que le crime n’existe pas en soi. Les crimes n’existent que parce que la société a décidé de les nommer ainsi. On ne cherche alors plus à expliquer qu’est ce que le crime et comment le punir mais plutôt ? : comment une société met en place toute cette petite industrie prospère qui a comme vocation de construire le profil du « ?criminel ? » et à le traiter en tant que tel (grâce au trio police, justice, prison). Enoncée par des chercheurs qui n’ont rien de révolutionnaires, cette petite idée sera reprise par la mouvance contestataire des années 70 qui voit dans cette approche très fine une façon de poser la question subversive s’il en est ? : pourquoi ne pas abolir la prison, source d’injustice et de violence, produit d’une société injuste et violente ??

... que rien ne change

Malgré tout, le système pénitentiaire ne change guère, la logique est la même qu’il y a deux siècles. Bien sûr les choses évoluent ? : la télévision et la drogue calmant les appétits révolutionnaires des foules emprisonnées par exemple… Mais l’idée d’une prison garante de justice et de paix sociale est définitivement rangée au placard ? : elle relève à présent du mythe. Qu’en fait-on de ce mythe encombrant ?? La Brique est capable de beaucoup de choses, mais elle a ses limites. C’est pourquoi nous sommes allé à la rencontre de celles et ceux qui pensent, vivent et questionnent.

- Entre 1975 et 1995, le nombre de détenu-e-s a été multiplié par deux en France. Après une baisse de 20 % sous les gouvernements Juppé et Jospin (1996-2001), les lois sécuritaires et anti-terroristes appliquées après 2001 ont permis une augmentation globale de 8 % de la population carcérale entre 1996 et 2006. On compte aujourd’hui 60 634 prisonniers, avec 85 000 personnes qui entrent et sortent de prison chaque année.

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