Bienvenue chez les riches

grande bourgeoisieLa puissance de la grande bourgeoisie se lit dans la ségrégation spatiale qu’elle entretient soigneusement. Mais c’est peut-être la faiblesse de sa force : sûre d’elle-même, elle ne veille pas toujours à se préserver des intrus mal intentionnés. C’est ainsi que, bien calés dans nos pompes trouées, on est allés s’incruster dans quelques-uns des principaux lieux de sociabilité des riches du Nord.

 

Il y a ce fameux trio « BMW ». Pour Bondues, Mouvaux, Wasquehal. Ou Bondues, Marcq-en-Baroeul, Wasquehal : il y a débat mais au fond, peu importe. C’est dans cette bande située au nord-est de Lille, et qui s’étire jusqu’à Croix, que la grande bourgeoisie vit des jours heureux. Lieux de résidence, scènes de décision politique et espaces de loisirs : voilà les trois directions vers lesquelles notre petite équipe, dictaphones et calepins en bandoulière, décide d’organiser son expédition. C’est donc à Croix, au début de l’emblématique rue Verte, qu’on démarre le safari. Cette rue qui, des années durant, accueillit les châteaux des principales familles industrielles de la région. Celle qui, encore aujourd’hui, continue de protéger derrière les grilles, caméras et chemins privés les fortunes méticuleusement accumulées. On se laisse glisser le long des arbres et des sonnettes aux noms ronflants. Les haies finissent par s’écarter pour dévoiler le site de l’EDHEC, vaste usine à jeunes loups qui, depuis 2010, formate sur l’ancien site d’IBM les futurs porte-flingues du capital.

Les Calèches, maison du repos patronal

À quelques mètres à peine de la business school, les Calèches hébergent dans un cadre « privilégié » la retraite heureuse du patronat nordiste. Familles Toulemonde (3 Suisses), Motte (de l’entreprise du même nom), Despatures (Damart), Prouvost (Lainière de Roubaix), pour n’en citer que quelques-unes : depuis 1975, les Calèches sont en effet la principale maison de « repos » – durement méritée – des légataires des empires textiles de la région. « Ce qui est marrant, c’est qu’il y a beaucoup, beaucoup, beaucoup de familles dont les petits-fils et les petites filles sont ensemble », s’étonne un membre de l’équipe de restauration. Moyennant deux ans de réservation et quelques 3 500 euros mensuels, les bourgeois s’exercent quotidiennement au bridge et égrainent le chapelet.

Après avoir glané quelques renseignements, La Brique décide de faire frémir ses réseaux tentaculaires pour s’introduire au cœur de l’hospice patronal. À l’intérieur, ça discute politique. « Ah faut pas parler d’Hollande, ah ça c’est sûr. On l’avait en fromage, on n’en sert plus ! Même la mimolette », détaille avec sérieux notre informateur. Au restaurant, chic mais sobre, on discute aussi des uns et des autres. De la reconversion curieuse d’une membre de la famille Prouvost au protestantisme. Du parcours du fiston Verspieren, héritier des Assurances qui, à la sortie de son école de commerce londonienne, finit son stage à New York – chez AXA. Parfois, on se mord la lèvre de ce que certains petits-enfants, neveux ou nièces se détournent du business, pour se diriger vers la recherche ou le journalisme.

Solidarité de classe

En sortant de table, on reconnaît d’autres parents de Jean Prouvost qui, en plus d’avoir fondé la Lainière de Roubaix, constitua jadis un empire de presse regroupant Paris Soir, Marie Claire, Télé 7 jours et Le Figaro. C’est cette même presse qu’on retrouvera plus tard sur une petite table basse, au hasard d’un couloir. « Ces lobbies qui bloquent la France : syndicats, intermittents, fonctionnaires ». Le canard Dassault alerte sur la vermine contestataire. Dans le couloir qui mène aux appartements, une porte discrète cache une petite chapelle où se tiennent le samedi les répétitions des prières du dimanche. Les appartements sont à l’image de l’intérieur des demeures bourgeoises. Salon spacieux, baie vitrée, moquette rose pâle... Et ce balcon avec vue sur le jardin de la résidence, où s’ébrouent les petites têtes blondes en visite dominicale. Celles qui, bientôt, relaieront leurs aïeux en conseil d’administration. On s’apprête à décamper, lorsqu’on tombe sur ce petit poème placardé au mur, qui remercie Dieu pour ce « havre de quiétude ». Il aurait aussi pu invoquer la famille Verspieren, qui fit généreusement don de sa villa à la résidence – c’est qu’elle en serait presque touchante, leur solidarité de classe. À l’occasion de la célébration de son centenaire aux Calèches en août dernier, François Motte déclamait à nouveau sa phrase favorite : « tout va bien » [1]. Et il a raison : aux Calèches, tout va bien, dans le meilleur des mondes.

Et Régis Cauche créa les Croix Suisses...

L’atmosphère n’est pas beaucoup plus guerrière au Conseil Municipal de Croix, ce jeudi 20 juin. La Brique y négocie même de squatter la place réservée aux journaleux de La Voix, encore plus à la bourre que nous. Régis Cauche, le maire, semble assez content de nous voir : il nous adresse un clin d’œil appuyé de son plus beau sourire Colgate. Il paraît satisfait de la petite fiente de droite qu’il a posé en ouverture de séance, en forme de sermon déplorant la récente grève des salariés de Transpole – qui a, diable, « sanctionné les gens qui devaient aller travailler ».

Dans la foulée, le maire se fend d’un hommage appuyé à Marcel Delcourt, le patron des 3 Suisses. Et d’annoncer, béat devant la réussite économique du père de la vente par correspondance, l’inauguration d’une rue en son honneur. Alors qu’à quelques pas de là, la rue Gustave Delory [2] est aujourd’hui jalonnée d’opulentes demeures, on en a la confirmation : lorsqu’il s’agit de faire la ville à son image, le patronat est insatiable. Et Régis Cauche, ancien cadre commercial, est de ceux qui font tout pour le servir.

Gazon vert pour polo rose

On poursuit notre ballade. Direction Bondues, histoire de tâter la qualité de son fameux terrain de golf. Tranquillement calée entre deux longues allées d’arbustes, l’entrée est aussi peu dissuasive que celle d’un jardin public. Pourtant, discret mais explicite, un panneau indique : « Propriété privée surveillée. Entrée interdite sans autorisation ». On rentre. C’est grand, très grand. 105 hectares de terrain construits par les businessmen de l’architecture golfiste, Trent Jones et fils, à la demande d’Auguste Prouvost (lui-même frère de).

En bordure des terrains, dérobés derrière quelques arbres, une enfilade de grandes maisons avec jardins s’attachent harmonieusement à l’ensemble, comme une extension résidentielle. En chemin pour rejoindre le lieu de détente des compétiteurs, on croise un grand-père, polo rose et sweat sur les épaules, qui fait taper « la première balle » à son petit-fils. C’est que la reproduction sociale n’attend pas. On se laisse poliment guider vers la noble bâtisse qui coiffe le terrain. Distinction, élégance, sobriété : le château de la Vigne accueille ses membres dans un confort tout à leur image. Là encore, tout le monde n’est pas le bienvenu : « accès strictement réservé aux membres ». On rentre. Au fond de la salle de banquet, des portes capitonnées cachent un salon cossu avec fauteuils en cuir, tournés vers la retransmission de la geste aristocrate des golfeurs internationaux. Sur la terrasse, on rencontre Salem, ancien plongeur et désormais serveur du « Club house ». En nage, le plateau chargé de verres, il prend le temps de nous raconter son parcours : « Ils avaient jamais vu un étranger ici. Et surtout, voilà... », hésite-t-il, décrivant à mots feutrés la « discrimination » qu’il a subie à son arrivée, dix ans auparavant. Il ne manque décidément aucun accessoire à ce beau décor de droite.

Des hommes d’action

Sur la liste des membres du club, que du linge sale : Gaetan Mulliez, de Mecatechnic (e-vente d’accessoires autos) ; Benoit Dalle, Président de SANECO (firme internationale de négoce de lin) ; Maxence Verspieren, PDG des assurances du même nom ; Jean-Pierre Letartre, PDG France des suceurs de sang d’Ernst & Young ; Étienne Wibaux, ancien Président du lobby Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens... On se dit que la liste aurait quand même plus d’allure avec nos blases. À l’accueil, on nous glisse les renseignements nécessaires. « Si vous arrivez à trouver une action, les portes vous sont grandes ouvertes ! » nous encourage même le secrétariat. C’est que pour pouvoir payer sa cotisation annuelle, il faut d’abord acheter une action du golf. Pour pouvoir acheter une action du golf, il faut d’abord connaître un actionnaire susceptible d’entrer en négoce. Puis, pour se présenter devant la commission d’admission, il faut débaucher deux autres parrains attestant de nos bonnes mœurs. À 5500 euros le droit de jeu, on risque de s’arrêter quelques étapes avant. Mais on s’en souviendra : pour air shoter à Bondues, il faut du fric, un bon réseau de connaissances, doublés d’une honorable « moralité ». Et la photo « indispensable », requise par le formulaire d’adhésion, est sans doute chargée d’en donner une bonne indication.

Le bide travaillé par les fous-rires contenus autant que par une sale envie de gerber, on décide de quitter les lieux. Les paroles de François Motte résonnent à nouveau. Car il faut bien le reconnaître : pour la grande bourgeoisie du Nord, tout va bien. Jusqu’ici, tout au moins.

Notes

[1« Trois résidents centenaires », La Voix du Nord, 01/09/12.

[2Gustave Delory (1857-1925), fondateur du Parti Ouvrier, ancien maire de Lille et premier maire socialiste de France.

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