Attention danger INGEUS

A Lille, Ingeus teste ses techniques de management sur les sans-boulots depuis 2005. Elle déroule le tapis rouge, vous offre le café et vous refile un contrat de quelques heures dans le nettoyage... Et se fait payer entre 3000 et 6000 euros la « prestation » par l’UNEDIC.

 

Sans expérience en France, Ingeus s’installe à Lille et Rouen après avoir été choisie par l’UNEDIC pour suivre 6000 chômeurs en 2005. La filiale « Ingeus France » se crée donc au moment de la signature du contrat. La société doit avoir quelques connaissances à l’UNEDIC puisqu’aucun appel d’offre n’a eu lieu. Même la cour des comptes le dit : « Elle (l’UNEDIC) n’a procédé à aucune forme de publicité, même restreinte, et elle n’a pas engagé une étude des offres disponibles » [1]. Mais tout s’explique : le tout nouveau directeur d’Ingeus France n’est autre que l’ex-directeur de l’Assedic de Haute-Normandie : Jean-Louis Tauzin. Celui-ci a un parcours très social : Grande distribution (Auchan), direction du marketing au Crédit agricole, direction commerciale d’une société marketing, consultant en management, etc. Le groupe a aussi ses entrées chez les sarkozistes : le conseil général des Hauts-de-Seine lui a « confié » 14 000 Rmistes en 2006...

« Votre avenir nous profite »

Le slogan d’Ingeus : «  Votre avenir nous mobilise   ». Décryptage : «  Au travail, tas de feignants  ». La firme est si grassement payée par l’UNEDIC que les moyens sont là : une salle de ressource (ou « open space », version novlangue d’Ingeus) avec une quinzaine d’ordinateurs connectés à internet, des téléphones, une photocopieuse, les journaux, le café gratuit et même un bel agenda gratos siglé Ingeus pour chacun-e. L’agence de Lille, avec 800 m2 près de l’arrêt de tramway Romarin, c’est davantage une société de consultants qu’un centre pour demandeur d’emploi : accueil par un secrétariat haut de gamme, ordis dernier cri, écrans plats, moquette, grandes baies vitrées, etc. Et le clou du spectacle : ici, les conseillers reçoivent les chômeurs-euses à côté d’eux, non plus en face à face comme à l’ANPE. La classe. Le conseiller devient « coach », il « booste » la clientèle sans-emploi.

Coaching brutal

Reste le même souci qu’à l’ANPE : trouver un «  job  ». Sauf qu’il y a un compte à rebours. Six mois. Tout en jouant au copain-copain, le coach doit y aller franco. Reconversion à la va-vite, CDD et intérim à gogo, pression en cas de refus, etc. Le ton est donné par la directrice d’Ingeus Lille, Annick Chautard, qui souligne «  le manque de motivation  » des chômeurs : «  ils ne sont pas du tout flexibles, ils refusent des salaires moindres ou de faire moins d’heures. Pourtant, avec un temps partiel de 10-15 heures dans le nettoyage, nous savons que le nombre d’heures augmente vite  » [2]. Tout est dit. Et comme les chômeurs sont réfractaires par nature, comme les contrats de 10-15 heures ne sont pas encore assez répandus, Ingeus se voit contraint de trafiquer ses résultats. Ou plutôt de modifier la méthode de calcul. Ainsi, trouver une mission intérim d’un ou dix jours équivaut à un chômeur «  reclassé  » selon le cabinet. Ce qui lui permet d’afficher un taux de retour à l’emploi de 70 %. Avec ça, les chiffres du chômage vont faire tilt !

 

Témoignages

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Nous avons rencontré quelques chômeurs et chômeuses passés par les griffes d’Ingeus... ou qui ont réussi à s’en extirper de justesse.

Les sans-emplois doivent être volontaires pour rentrer chez Ingeus. Problème : personne ne fait la queue devant leurs locaux. Pire, après convocation, les trois-quarts refusent «  l’accompagnement  », l’estimant trop contraignant. Assedic et Ingeus doivent donc ruser et mettre la pression.

Certain-e-s se sont vus quasi contraints d’accepter le suivi. En 2005, l’Assedic de Lille propose à Marie Gabrielle de participer à une réunion d’information collective chez Ingeus : «  Vous n’êtes pas obligée, mais allez voir  ». Lors de cette réunion, c’est comme si elle avait déjà donné son accord. D’après Marie-gabrielle, «  on vous promet qu’on vous retrouvera du boulot, on vous précise qu’ici on ne fait pas de formation. Certaines personnes étaient coincées car elles voulaient faire une formation. Puis ils nous ont dit que si on refusait le suivi, il fallait se justifier à l’Assedic : tout le monde s’est senti obligé  ».Retour ligne automatique
Schéma identique pour Arnaud : «  On a eu plusieurs conflits, car à la première réunion d’info, ils ont très peu expliqué, c’était très sommaire. On ne sait pas où on met les pieds, et puis on n’ose pas dire non. Je me suis renseigné à l’Assedic : ils m’ont dit que je ne pouvais pas arrêter ou j’étais radié  ».

D’autres sans-emplois ont réussi à y échapper, non sans mal. Caroline reçoit une convocation de l’Assedic en juillet 2006. «  Un papier banal, mais le truc bizarre, c’est que le RDV avait lieu au siège de l’Assedic à Villeneuve, sans plus d’info  ». Avec la mention «  obligatoire  ». Joint par téléphone, l’Assedic lui répond qu’elle n’a aucun RDV... «  Attendez, vous n’avez pas un petit logo Ingeus sur la feuille ? Oui ?...Si, vous êtes bien convoquée  ». Une réunion d’info sur Ingeus à l’Assedic. Le jour J, un responsable du cabinet explique «  qu’on est vraiment des privilégiés d’avoir été choisis, qu’il faut prendre le mal à la racine, qu’on va avoir un seul interlocuteur avec une relation de complicité, etc  ». Elle intervient alors : «  mais moi ça ne me convient pas du tout, je n’ai aucun intérêt à avoir un RDV tous les 15 jours, je ne vois pas en quoi ça va m’aider  ». On lui répond que le suivi n’est pas du tout obligatoire, mais qu’elle est quand même obligée d’aller à un 1er RDV, après quoi elle pourra refuser. à Ingeus, elle rencontre son « super-conseiller hyper complice ». Elle le laisse parler, «  il me dit qu’on va se voir tous les 15 jours, avec un ton très affirmé  ». Puis elle lui exprime son refus, comme convenu avec l’Assedic. Mais pour lui, «  si je suis là c’est que j’ai déjà accepté le suivi Ingeus, je lui dis l’inverse. Il était très emmerdé. Il me dit que ce n’est pas la 1ère fois, qu’il en a marre de voir des gens qui n’ont pas envie d’être là. Il me fait signer un papier avec les raisons de mon refus  ». Il conclut : «  vous étonnez pas si vous avez des comptes à rendre à l’Assedic et s’ils vous suspendent vos droits  ». Ses allocs seront maintenues (1).

Ingrid reçoit un coup de fil de l’Assedic fin 2005 : «  c’était comme une proposition obligatoire, pour retrouver rapidement du travail  ». Elle assiste à cette réunion dans les «  super locaux d’Ingeus  ». Ils insistent «  qu’ils sont là pour te suivre perso, qu’ils ont un taux de réussite hors du commun, forcément  ». Puis on leur présente un papier où ils doivent cocher la case « j’accepte le suivi ». «  On était deux à râler. Les deux nanas d’Ingeus étaient un peu décontenancées, et parlaient d’une mauvaise coordination avec les Assedics  ». Elles leur demandent de signer un papier de non-engagement. Et «  c’était un peu la menace » : « ça va être communiqué à l’Assedic, ils décideront si vous continuez ou pas à toucher vos droits alors que vous refusez une aide au retour à l’emploi  ». Face à la pression, elle accepte un premier RDV avec son super-conseiller. Auquel elle réaffirme : «  je n’ai pas envie, de une, de venir toutes les semaines, de deux, je cherche dans la vente, et je n’ai pas besoin d’Ingeus pour trouver un boulot. En plus, je ne veux pas bosser dans la vente toute ma vie  ». Puis elle sort son arme fatale : dans trois mois, si elle est prise, elle doit commencer une année de préparation au concours d’instit’. Le coach lui demande alors un papier qui prouve son «  entrée en formation  » ! Entre temps, elle est acceptée par l’IUFM. Une chance, car «  si je n’avais pas eu le concours, je n’aurai pas forcément osé arrêter  ». Elle ajoute que leur manière de présenter les choses, «  c’est écoeurant  ».

Cette manigance, pour recruter des sans-emplois chez Ingeus, se retrouve dans de nombreux témoignages. Qu’en dit l’Unedic ? Selon son directeur de la communication, Denis Maillard, «  ce sont des personnes qui ne vont pas dire haut et fort qu’elles ne sont pas intéressées, de peur d’une éventuelle sanction  ». Il admet que l’accord donné à l’Assedic pour participer à une première réunion vaut l’intégration au suivi, mais assure «  qu’ils pouvaient refuser à tout moment, même en cas d’abandon en cours de route, et sans risquer la radiation  ». Pour lui, ce sont «  les chômeurs qui se sont mis la pression eux-mêmes  ». Ils sont donc forcés d’intégrer le suivi chez Ingeus, mais peuvent volontairement le refuser dès qu’ils le désirent : belle combine.

Pour celles et ceux qui n’osent pas refuser, le résultat n’est pas glorieux. Marie Gabrielle, 56 ans, 35 ans de comptabilité, estime que son conseiller l’a stimulée : «  Ils veulent absolument qu’on trouve du boulot, peu importe le prix, et moi j’étais prête à mettre le prix. Grâce à lui, je me suis dit pourquoi pas dans l’intérim  ». Après huit mois de suivi, elle décroche une mission intérimaire de trois mois en comptabilité. Quant à Arnaud, après un contrat d’agent administratif à la CAF et un contrat emploi jeune dans l’éducation Nationale, il est au chômage et cherche un emploi dans l’animation. Mais à Ingeus, «  les offres proposées étaient très farfelues, on me proposait conducteur de bus, conduite d’enfants en milieu scolaire, et à chaque fois c’était des offres à temps partiel, comme 27-28 h  ». Il trouve finalement un emploi, sans l’aide du super-conseiller.

Dans la presse, on trouve d’autres témoignages similaires. Lise, 32 ans, est très remontée (2). Elle critique un accompagnement trop brutal avec un coach sans cesse derrière elle, des RDV qui ne servent pas à grand chose, un encadrement infantilisant. Elle préparait un concours et, en attendant, était inscrite en tant que vendeuse à l’ANPE. Après réussite de son concours, le conseiller continue à lui proposer des contrats de vendeuse, car c’était «  en attendant  », il fallait «  prendre ce qu’il y avait  ». Selon elle, « c ’était fait assez finement : c’était pour me faire sortir plus vite du dispositif ». D’autres sans-emplois sont bloqués pour faire une formation ou se voient proposer des emplois sans rapport avec leur expérience ou leur qualification, des missions intérim, etc. Bien sûr, une partie des personnes suivies sont satisfaites, vu les moyens matériels mis à leur disposition, et parce que, comme Marie Gabrielle, ils veulent un boulot « à tout prix  »... Ou comment profiter de la précarité de l’emploi et de la situation des chômeuses et chômeurs...

Quant à Ingrid, un an après elle rate son concours d’instit, se retrouve à l’ANPE, et tombe dans le suivi mensuel. Et vlan, elle manque un RDV quelques temps après. Illico, elle reçoit une lettre de radiation ! Ouf, un employeur lui fait une lettre bidon expliquant qu’elle travaillait le jour de l’entretien, à laquelle elle joint une belle lettre d’excuses. à l’Anpe comme chez Ingeus, mieux vaut être bien armé et dégainer plus vite que son super-conseiller.


1 : Si cette mésaventure vous arrive, sachez que vous avez le droit de refuser le suivi privé et que l’Assedic ne pourra pas vous suspendre vos droits. Néanmoins, la convocation à une réunion d’information peut être obligatoire.

2 : L’Humanité, 25/09/06, « Le suivi d’Ingeus ne m’a servi à rien »

Notes

[1Rapport de mars 2006 sur l’évolution de l’assurance chômage

[2Libération, 31 octobre 2005

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