Moment de Grâce à pôle emploi

poleemploiAvec un ton qui lui est propre, Éric Louis nous donne à voir une autre expérience dans un tout autre type de terrain : un rendez-vous à Pôle emploi.
 
Sept janvier 2014. J'arrive ce matin pour ma xe inscription à Pôle emploi. Dans les mains, mon antique pochette cartonnée renfermant les précieux justificatifs, autant de preuves, puisqu'il en faut, de mon assiduité au travail. Le chômeur ne bénéficie pas de la présomption d'honnêteté. Je m'annonce à l'accueil. Veuillez vous asseoir et patienter.

Les chaises autour de moi se remplissent. Il n'a pas l'air pressé mon nouveau conseiller. L'heure de mon rendez-vous est passée, et toujours pas de signe de vie. Alentours, les commentaires vont bon train. Les autres, qui sont arrivés après moi, à quelle heure vont-il passer ?
 
Un homme s'approche. Cheveux mi-longs rejetés enarrière, barbe fournie, regard noir, la chemise tombant par dessus le jean, la cinquantaine bien vivante. Je l'ai vu tout à l'heure, pensant que c'était un personnel technique, un prestataire venu réparer la chaudière, ou vérifier le système d'alarme. En tout cas, il n'est pas représentatif du conseiller que je me suis habitué à rencontrer jusqu'à maintenant.
 
– Bonjour. Ceux qui avaient rendez-vous à neuf heures, vous me suivez ?

Comme une seule, environ quinze personnes se lèvent. Nos étonnements sont réciproques. On suit le gars. On s'assoit de nouveau autour d'une grande table, dans une salle de réunion flambant neuve.
 
Un discours qui détonne
 
Le bonhomme démarre sur les chapeaux de roues. Il parle vite.

– Pour les inscriptions, je ne reçois pas individuellement. Pas envie de répéter quinze fois la même chose. Surtout qu'à la fin de la journée, avec la fatigue, j'oublie des trucs, et c'est vous qui êtes lésés. Mais s'il y en a qui veulent me voir après, pas de problème, je suis disponible.
 
Il enchaîne. Propose de passer vite fait sur nos devoirs. Comme on n'est pas des novices, il subodore qu'on doit les connaître nos devoirs, depuis le temps qu'on nous stigmatise avec.
 
En vrac, Laurent déballe. Il a connu le chômage, après avoir exercé divers boulots. Un frère d'armes ! Nous décrit la machine Pôle emploi, plus apte à ruiner les destins qu'à trouver du boulot. Et pour cause, du boulot y en a pas. Surtout dans le secteur. Il est payé pour le savoir. Alors il nous le fait savoir. Avec lui, pas de suivi mensuel. Faire déplacer des gens qui habitent à trente-cinq kilomètres, c'est mon cas, pour leur dire qu'il n'y a que dalle, c'est pas son truc.
 
À un moment, je doute. J'attends le piège. Mon regard scrute la pièce, à la recherche de caméras. Laurent continue.
 
Je vous laisse vous gérer. Pas de convocation avec menace de radiation. Je n'ai jamais radié personne. D'ailleurs, toutes les radiations effectuées par Pôle emploi sont illégales. On est censé vous envoyer un recommandé pour ça. Mais ça coûterait trop cher. Vous êtes des adultes. En cas de besoin, je recevrai ceux qui le souhaitent autant de fois que nécessaire, pour des questions concernant la formation, les métiers. Bon, concernant l'indemnisation, je suis une brèle. J'ai jamais accepté de faire la formation. C'est pas mon boulot. Fallait pas fusionner l'ASSEDIC, et l'ANPE, ce ne sont pas les mêmes métiers. Je suis là pour placer des gens, les orienter. Si vous avez des questions sur l'indemnisation, je vous dirigerais vers une personne compétente.
 
Puis vient l'énumération de nos droits. Il y en a plus qu'on ne pensait. Les jours d'absence autorisés, trente-cinq par an (d'ailleurs pour zapper une convocation, suffit de poser un de ces jours de congé). Les remboursements de trajet pour se rendre aux entretiens d'embauche... J'en oublie.
 
Nous conseille de ne pas céder à l'élargissement des critères de recherche, que ce soit pour la distance kilométrique, le salaire, ou le métier recherché. En jeu, il y a les trois offres « raisonnables » d'emploi dont la dernière ne pourra être refusée sous peine de radiation. Alors si on ne veut pas se retrouver à cent bornes de chez soi, à faire un boulot qui n'est pas le nôtre pour un salaire de misère, il faut rester ferme. Nous annonce l’avènement des brigades de contrôle, formées par des volontaires à l'âme de flic, promptes à fondre sur les chômeurs « suspects ».
 
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Des raisons d'espérer
 
En point d'orgue de la matinée, il procède à la présentation du site internet Recours-Radiation, sur l'écran du rétroprojecteur. Site créé par Rose Marie, une conseillère à la retraite écœurée par ce qu'est devenu le système qu'elle a servi tant d'années.
 
À la fin de ce one man show ébouriffant, avant de quitter les lieux, je lui serre la main. Vite fait. Il est accaparé par des chômeurs qui ont des requêtes. Moi, ce qui m'importe, c'est de toucher mes indemnités, et qu'on ne m'emmerde pas. à l'aune du discours de Laurent, je vois s'ouvrir devant moi une voie royale d'un an et demi.
 
En revanche, comme je tiens à lui faire part de ma gratitude, rentré à la maison je lui adresse un mail :

« Monsieur Donnet,
à la suite de l'entretien collectif de ce mardi 7 janvier, je tiens à vous adresser mes plus vifs remerciements, et ma profonde reconnaissance.
Vous faites œuvre de salut public en rappelant à certains leurs droits fondamentaux, en redonnant à d'autres leur dignité.
Pour ma part, si la plupart de vos paroles m'étaient déjà acquises, il m'a été agréable de sortir de ce jeu de rôles imbécile qui prévaut d'habitude à Pôle emploi.
J'aurais presque envie d'y retourner!!
Merci également pour votre information concernant le site Recours-radiation.
Comptez sur ma volonté farouche d'en faire une promotion aussi large que possible. »
 
Mail auquel il ne manque pas de répondre :
 
« Monsieur Louis,
Permettez-moi à mon tour de vous remercier pour votre message. Ce genre d'échange est très rare voire quasi inexistant et me permet de me conforter dans ma posture d'agent public au service des usagers à qui l'on doit un service de qualité.
Vous pouvez utiliser mon mail professionnel car j'assume parfaitement ce que je défends et les actes qui en découlent, me permettant de défendre les usagers contre la machine "pôle emploi". »
 
J'ai un nouvel ami
 
Laurent est devenu un pote. Un compagnon de contestation. Un complice d'actions militantes, contre Pôle emploi notamment. Avant la fin de ma période d'indemnisation, je lui confie un projet de formation. Déposé dans les règles de l'art, la direction régionale se bornera à en refuser le financement. Laurent se démènera pour le faire aboutir, in-extremis.
 
Les rouages de la machine Pôle emploi ont besoin d'hommes et de femmes pour les faire tourner correctement. Pas de potiches ânonnantes, petites sentinelles du rendez-vous de suivi mensuel, tout juste aptes à intervertir deux lignes dans ton CV. Ou transformer une lettre de motivation en torchon flagorneur, mièvre, convenu, mais tellement conforme aux canons en vigueur chez les cadres recruteurs, cuistres formatés, cerbères du sanctuaire branlant consacré à l'emploi.
 
J'ai recommencé à bosser trois semaines après la fin de cette formation. Ça fait maintenant plus de deux ans, et je suis toujours en poste. Un cas particulier ne constitue pas une généralité, je sais. Mais des milliers de cas particuliers forment une tendance. Malheureusement, je crains qu'il y ait trop peu de conseillers comme le mien au sein de Pôle emploi.
 
Merci à toi Laurent.

Éric Louis

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