Manger pour sur-vivre ou vivre pour sur-consommer ?

Il faut manger, chante aujourd’hui Manu Chao ? Comme les nourritures mentales nous tiennent debout, les nourritures tout court nous maintiennent en vie. C’est sûr, on peut tenter d’infuser La Brique, mais ça ne vous fait pas le café matinal (et que les gosses nous croient et n’essaient surtout pas, c’est vraiment de l’encre !) A Lille comme ailleurs, un truc nous tient bien à la gorge, qui concerne tout le monde sans toutefois passer par la matraque. C’est manger, infinitif. Certains le font avec goût, d’autres sans moyens.

La cuisine est un de ces instruments de mesure et de recherche, probant, pour établir les sens et les limites d’une culture, qu’on la considère barbare, voire civilisée (C. Levi-Strauss, Le cru et le cuit (1964), ou le Gault & Millaut dans un autre registre). Mais comment se traduit la lutte des frites, dans notre assiette ? Bref, tous les goûts étant moins dans la nature que dans les potagers ou les livres de recettes, soit la culture, qu’est-ce qu’on mange ? La question avait été posée par le Canard Enchaîné, qui sortit jadis (2) hors-série éponymes* pour éléments de réponse, entre vache folle et Maroilles à l’OGM.

Finis ton assiette !

Quelles sont les pratiques, dans la vie des Lillois z’et des Lilloises  ? Sorti des frites-moules et de la Jeanlain, quelles options offrent le terroir, l’industrie et l’époque, à quiconque voue une part importante, voire la plus grande, de ses revenus ou de ses efforts, à manger ?
Peut-on manger gratuitement, de nos jours, dans un pays riche  ? Doit-on voler, mendier, ou encore sortir d’un gros parti ou d’un grand journal et s’inviter partout ? Quelles failles du « système » une ville comme Lille offre-t-elle pour l’addition  ?
Nous n’entendons pas ici juger la pratique alimentaire de tout un chacun... on préfère laisser les religieux et les publicitaires s’étriper pour ça. En outre, ça fait maintenant 10 ans que des Jean-Pierre Coffe s’autoproclament profs de goût. On va pas rivaliser ici avec ces nombrilismes péremptoires. A quoi bon, d’ailleurs ?
Par contre, on peut refiler quelques pistes et recettes, de loin en loin, des retours sur la question ventrale, euh... centrale de ce qu’on va se mettre sous la dent. Ce qui est bon et pas bon ne devrait apparaître, comme d’hab’, que pour apporter son grain de poivre.

ENTRETIEN

Après des dizaines de festivals, de concerts et manifestations passés à faire à manger pour des centaines de gens, Las Vegan Restaurant est le projet d’Eduardo et Isaura. Un camion et des légumes à roulettes, pour se rendre partout et y manger comme des rois... avec les animaux. Comment peut-on ne manger et faire manger que des légumes, sapristi ? Interview.
***
Vous êtes végétarien-ne ou végétalien-ne (vegan = végétalien-ne, en anglais) ?
I : Je suis vegan, depuis un an et demi.
E : Moi aussi, enfin, je crois. Ça fait 9 ans maintenant.

- C’est quoi le dernier truc animal que tu aies mangé ?
I : Du poisson, un sandwich club au surimi.

- D’où vient ton idée de départ : du dégout de la viande, de faire mal, ou d’un goût exclusif de tout ce qui reste (à manger) ?
E : En premier, la volonté de changer quelquechose, car la façon dont l’humanité abuse des animaux, c’est grave. Aussi la façon dont ils sont traités, puis la façon dont les produits sont faits. Mais c’est pas une question de goût.
I : J’avais entendu parler de végétarisme, 6 mois avant. En rencontrant des végétariens, ils m’ont touché, directement. Je me suis posé des questions, sur mon comportement. En me renseignant sur la situation des animaux, ça m’a dégoûté. Mais je me suis pas dit du jour au lendemain « à y’est, je suis végétarienne », c’est venu naturellement.

- Vous avez eu des animaux de compagnie, dans vos vies ?
E : Non. Si, un poisson, en aquarium, et un petit rat.
I : Moi oui, un chien.

- Au départ, t’as rencontré des encouragements ?
I : Ce qui est dur, c’est devenir vegan. Végétarien, les gens disent ok, tu peux stopper la viande... mais vegan...
La plupart des gens ne savent quasi rien de la nutrition. Ils ne veulent pas avoir à éviter de manger du fromage, en entrant dans une pizzeria, et ne veulent pas faire comme toi. Les gens ne s’imaginent pas qu’on puisse être suffisamment informée pour suivre une nutrition correcte. Pour moi, c’est seulement le temps, qui doit jouer un rôle, ce temps qui te donnera le bon rythme à ton régime, où tu apprends toutes ces vitamines... nécessaires quotidiennement, où les trouver, et comment les apprêter.

- Tu as une liste, pour ne rien oublier ?
I : Oui.
E : Je crois que c’est nécessaire aussi de changer d’esprit, car quand tu manges deux fois par jour des tartines avec du fromage, après quand tu arrêtes, tu peux pas juste manger du pain, tu dois voir par quoi tu remplaces, et changer tes habitudes sur tout ce que tu faisais avant. Tu dois chercher, chercher, parce que tu peux pas juste te dire « je suis vegan », et rester dans ton lit en disant « ok, je vais juste manger du pain avec de la margarine »... c’est de la bouffe de merde, tu vas crever plus ou moins vite.
Tu vois, être vegan, c’est le souhait, tu veux le faire, alors tu cherches comment le faire bien, et c’est tout.

- Comment tu compenses, si t’as éprouvé des manques ?
I : Si ça craint niveau psychique, si j’ai mal au niveau intestinal, du foie, des dents, je cherche de quel manque ça provient. Et là j’ai des références, des bouquins, etc, qui expliquent où trouver ce qui fait défaut. Bien sûr le mieux est de quitter tout truc toxique, l’alcool, etc. Tu fais deux – trois jours d’une diète de telle ou telle plante, magnésium... et bien sûr prendre le soleil !

- Est-ce que tu mets les deux sur le même plan (végé / vegan) ou est-ce que l’un est l’autre en mieux ? Tuer les animaux est pas tout à fait pareil que les exploiter... Pour la ferme, les amoureux de la nature, les viandards gourmets, tout ça...
E : Je sais pas. Pour moi, ça reste bouffer les animaux, même après leur avoir pris leur lait, leurs oeufs.
I : Pour moi, les végétariens sont des gens impliqués dans ce problème, mais pas assez forts pour être vegans. Ils disent « vous avez raison d’être vegans, mais on aime trop le fromage... ».
E : Et c’est culturel, très. J’adorais manger des oeufs, vraiment. Mais on vit dans cette foutue société industrialisée, il y a plus tant de lieux où des gens vivent avec la nature, etc. Comme humanité, on n’a aucun putain de respect, on trouve qu’on est « mieux », qu’on a le droit d’exploiter tout ce qu’on trouve...

- Est-ce que tu perçois ton geste comme radical ?
E : Plus maintenant. C’est devenu naturel, pour moi.

- Et si d’autres le percevaient comme tel, auraient-il-le-s tort ?
I : Ah ça, oui, les gens pensent qu’on est radicaux...
Radical, ça signifie « dur », strict, un genre de bataille, et c’est exactement ce que n’est pas « être vegan ». Le veganisme est d’ailleurs à mi-chemin entre carnivore et ceux qui se nourrissent que de racines, de crudités...
E : Les gens peuvent dire qu’on est radicaux, toute façon on s’en fout.

- C’est quoi le pire truc végétal que t’aies mangé ?
E : Je ne saurais pas dire. Je pense que je l’ai pas encore rencontré. On n’a pas encore mangé tout ce qui se fait de végétal...

- Et le meilleur ?
I : Moi, c’est les aubergines, le caviar d’aubergines, et le tofu frit.

- Le naturel ou le parfumé ?
I : Naturel, que je parfume moi-même...
E : Moi je ne sais pas... J’aime les spaghettis. Simple, à la sauce tomate, et avec des oignons et de l’ail frits. Sinon, je suis bien friand de salades. Fraîches, avec un tas de trucs dedans...

- Tu peux me parler, là, de ton restau et de ton projet de truc à légumes à roulettes, là : Las Vegan Restaurant ?
E : L’idée ? C’est un peu la synthèse de plein d’autres trucs qu’on aime bien faire dans la vie. Voyager, cuisiner, bien manger... On n’aime pas trop avoir de vie « régulière », comme en appart, bosser de 7h à 5h du soir quelquepart. D’où l’idée de faire ça, un restaurant, pour cuisiner comme pour partager ce qu’on aime avec d’autres gens. Et en camion, car ça te donne la possibilité du voyage, tu peux aller cuisiner là-bas, alors tu prends la route.
I : Ca permet de participer à un bon développement lors de manifestations, de festivals, t’es comme à faire partie d’un groupe.
E : On est un peu comme un groupe, sauf qu’on joue pas, on cuisine, et que notre distro’ [notre « matos de distribution », notre « com », NDT] c’est de la nourriture.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par S.L.
Interview complète et bilingue disponible sur www.labrique.net
Photos : Las Vegan Restaurant

recette

Du pâté végétal... pour pas tuer d’animal Des pâtés végétaux... pour pas tuer d’animaux  !

Dr. Snuggle VS MC. Jacqueline

Tu prends : des légumineuses (lentilles, pois chiches, haricots), tu les cuis, puis des légumes (carotte, oignon, poireaux) que tu fris, puis tu les mélanges, tu assaisonnes comme t’aimes, tu mets tout au four avec un peu de miettes de pain, tu laisses 20 minutes, tu laisses refroidir une heure, et c’est bon.

définitions :
végétaRien ? est végétarien-ne tout être qui se soucie assez d’un autre être pour se priver de le manger (= carnivore, carnassier). Les végétarien-nes privilégient les végétaux, mais peuvent, selon le degré de leur régime, manger (encore) des oeufs, du yaourt...
végétaLien ? est végétalien-ne tout être qui non seulement, refuse de boulotter son semblable, mais en plus de lui extirper ses ‘ressources’, tout comme d’établir une hiérarchie entre espèces animales ‘comestibles’ et d’autres (poisson, crustacés, oeufs...). Fruits, légumes et légumineuses, céréales et graines, les vegans ne mangent donc plus rien d’origine animale. Miam.

Sur le même sujet