Instantané de journalisme sur un robinet à musique

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Correspondant dans le Nord d'une grande radio nationale appartenant à Lagardère, Pascal a accepté de témoigner sur son quotidien professionnel. Où l'on retrouve les classiques du genre : dépendance à la pub, mépris du travail d'investigation et reproduction conformiste du blabla des concurrents. Bon voyage !

C’est la conférence de rédac' du lundi. Elle se fait par téléphone avec le rédac' chef parisien. Et ça démarre plutôt fort. « De toute façon, vous êtes des journalistes de desk. Donc je ne vois pas pourquoi on vous filerait des portables ! » rétorque nerveusement notre rédac' chef à un mec de province, qui réclame pour la énième fois un téléphone professionnel. Sous-entendu : qu’est-ce que vous me faites ch… avec vos histoires de téléphone alors qu’on vous demande juste de rester le cul sur une chaise et de réciter au micro le catéchisme de l’AFP et de la presse locale !

Et tant pis si l'AFP dit des conneries

Et puis merde, c’est vrai ça, pourquoi il nous filerait des portables ? Pourquoi pas des magnétos tant qu’on y est ? Bah ouais, manquerait plus qu’on soit des journalistes qui assistent aux conférences de presse, qui couvrent les élections locales, qui fassent du terrain. On va où, là ? Le rédac' chef, qui est aussi le caniche du directeur d’antenne, a une boutique à faire tourner. Une drôle de boutique d’ailleurs, où il faut vendre du rêve, des voyages sous les palmiers, de la musique. Et surtout de la pub.

Et l’info là-dedans ? Il faut bien en faire, sous forme de flash. Deux minutes trente par demi-heure, à toute vitesse, sans analyse, sans vérification, du copié-collé de l’AFP, et tant pis si l’AFP dit des conneries, car elle en dit quand même (cf. l’annonce erronée de la mort de Martin Bouygues). On y met un peu de local siphonné à France Bleu, un peu de météo grattée à Météo France. On pompe une dépêche sur l’économie mondiale, une autre sur la Syrie, où on n’a jamais foutu un orteil. On parle gravement de sujets qu’on ne maîtrise pas. Surtout ne pas oublier d’annoncer le concert de bidule, un artiste-maison. Finalement, c’est ça l’info la plus importante pour les chefaillons de Paris : Only hit ! Ça n’a ni queue ni tête, mais c’est ce qu’on nous demande de faire.

Le CSA exige un minimum de programme local pour que la station ait le droit de commercialiser de la pub. Du local, on en fait, mais alors en mode low-cost. Même quand on a bac + et qu’on est passé par l’ESJ ou le CFPJ. Le degré zéro du journalisme. Et accessoirement un beau gâchis humain.

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« Sors-nous une histoire bien glauque de chez toi »

Retour à la conférence de rédac'. Le chef à l’autre bout du fil s’adresse – ou plutôt aboie – à chacun de nous. Il veut connaître la « grosse actu région » du moment... Quand il arrive à moi, en poste sur le Nord, je n’ai même pas le temps d’en placer une, qu’il balance tout de go : « Toi tu vas encore me sortir un gros fait div’ ou une histoire bien glauque ! Y’a que ça par chez toi. » Ça m’estomaque. Je ne sais quoi répondre. « Alors l’actu du moment chez toi ? » m’interpelle-t-il. « Bah ce matin, j’ai parlé de la qualité des eaux de baignade du Littoral. – Ah très bien, c’est un sujet ''famille'' ça. C’est pile-poil notre cible, les familles, ne l’oubliez pas les autres ». Mon supérieur essaie ensuite de me sonder sur le foot. Il évoque les résultats mitigés du Losc, les contre-performances du RC Lens. Je lui réponds que ça m’est complètement égal. Lille pourrait être relégué en division d’honneur et Lens sombrer dans les oubliettes, ça ne m’empêcherait pas de dormir. La conférence téléphonique touche à sa fin. On n’a plus rien à se dire les uns les autres, hormis ce genre de banalités.

En guise de conclusion, le rédac' chef nous rappelle le séminaire du mois prochain à Paris. Les audiences piquent du nez ; il faut remobiliser les troupes. Nous bourrer le crâne avec du marketing d’antenne. Et il nous enjoint, le rédac' chef, à privilégier le co-voiturage pour ce déplacement. En ces temps de vaches maigres, le groupe Lagardère doit faire des économies. Pas question de payer des billets de train à ses salariés, ou le moins possible. Pourtant de l’argent, le groupe en trouve toujours pour les séminaires des grands pontes. Et ça ne se passe pas au Novotel du 11e arrondissement de Paris, mais dans de somptueux palaces de Marrakech.

« C’est déjà pas si mal : on vous offre un boulot ! » a déjà lâché la DRH lors d’une réunion avec des représentants syndicaux. Sûr que s’il n’y avait pas le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA), nos dirigeants nous auraient déjà tous foutu à la porte. On leur coûte trop cher, malgré nos salaires faméliques. Le prochain train de départs volontaires qui se présente à moi, je saute dedans, je chope mes indemnités, et je dis adios à ce panier de crabes. La meilleure solution pour ne pas finir complètement dézingué.

Pascal

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