De la Révolution à l’Ordre « républicain »

1848Quand survient la Révolution de 1848, Lille connaît le début d’une autre révolution. Les fabriques se multiplient, tandis que les prolétaires s’entassent dans les quartiers anciens. Les ouvrier-ères subissent chômage et pauvreté : la peur de l’insurrection hante les classes dirigeantes. Durant les quatre années qui suivent la proclamation de la Seconde République, l’Ordre se durcit et anéantit progressivement ce régime que les révolutionnaires avaient voulu « démocratique et social ». Jusqu’au coup d’Etat de Bonaparte du 2 décembre 1851. La Brique a voulu jeter un regard local sur cette Réaction.

 

Malgré l’enthousiasme éveillé par l’abolition de la monarchie en février 1848, Lille est très agitée dans les mois suivants. L’économiste Adolphe Blanqui dresse un rapport accablant des conditions de vie de ses classes populaires : la ville compte dans les temps ordinaires un indigent sur trois habitant-es. A Saint-Sauveur, c’est un sur deux et ce quartier fournit à lui seul un tiers de la misère lilloise. Blanqui parle d’une « population de parias comme il ne s’en retrouve dans aucune ville de France.  » Les logements y sont déplorables, caves voûtées ou maisons de courée obscures et humides. La vie, morbide : les morts sont souvent plus nombreuses que les naissances et, de 1844 à 1852, près de la moitié des décès concernent des enfants de moins de cinq ans.

Un Ordre menacé

La crise économique aggrave la situation, de quoi donner des suées aux autorités. Dès mai 1847, la ville connaît une « émeute de la faim », certaines boulangeries sont pillées. En mars 1848, des manifestations tournent aux affrontements avec la Garde nationale. Inexorablement, le spectre de l’insurrection hante les classes dirigeantes. Mais aussi les révolutionnaires de février, les « républicains de la veille », convaincus que le nouveau régime ne peut qu’apporter des jours meilleurs. C’est le cas d’Alphonse Bianchi, immigré italien, directeur du Messager du Nord, le plus fervent soutien aux classes populaires. Celui-ci prend position en affirmant aux prolétaires que « les émeutiers sont [leurs] ennemis, [leurs] véritables ennemis » et en les implorant de patienter pour une république qui « promet du bien-être à ses enfants, mais à une condition, c’est qu’ils sauront souffrir quelques temps encore  ».

Sur le modèle des ateliers nationaux, la mairie tente d’acheter une paix sociale en ouvrant des « ateliers communaux » pour réduire le chômage. Mesure bien insuffisante qui provoque d’autant plus la colère des laissés-pour-compte. C’est à partir d’un de ces ateliers qu’une émeute éclate en mai 1848, mettant la ville en état d’alerte. S’ensuivent des dizaines d’arrestations, parfois pour des faits anodins. Comme celle d’un homme qui s’exclame dans la rue : « Si tous les ouvriers étaient comme moi, il n’y aurait plus de fabricants demain !  » Il est condamné à deux mois de prison. Naturellement, une feuille conservatrice comme la Gazette de Flandre appelle à ce « que tout perturbateur arrêté fût immédiatement conduit à la citadelle, puis mis en jugement  ». En juin, le prolétariat parisien se soulève pendant quatre jours. D’emblée, le préfet du Nord prévient : « Je veille à l’ordre public et je le maintiendrai avec fermeté ». L’Écho du Nord, organe d’une bourgeoisie apeurée, ennemi juré du Messager, affabule : « On dit qu’ils [les insurgé-es] se sont jetés sur les communes des environs de Paris, et qu’ils pillent et massacrent les habitants.  » Plus pathétique est le cas de Bianchi qui, éperdument fidèle à la République, pense que « nul n’a le droit de se soulever contre la souveraineté du peuple  ». Mais Lille reste calme.

La colère éclate une dernière fois en août, quand le premier magistrat Bonte-Pollet décide de rémunérer les communaux à la tâche. Des appels à la grève sont lancés et un groupe l’assaille dans une rue, l’insulte et le frappe. Sous le choc, il s’empresse de signer un décret ordonnant la fermeture des ateliers. De son côté, le préfet promet un mois de prison à tout gréviste. Dès lors, le spectre de l’insurrection s’efface. Et l’Ordre peut proclamer son triomphe en grande pompe.

Un Ordre triomphant

Les Journées de Juin permettent aux autorités de dresser un culte de l’Ordre. En témoignent les hommages rendus aux soldats nordistes morts à Paris, alors qu’ils massacraient le peuple. Parmi eux, le général Négrier est littéralement déifié. Les dirigeants font rapatrier son corps et mettent la ville en branle-bas pour lui offrir des obsèques dignes des rois. Un cortège défile. Une messe se transforme en meeting politique. Au cimetière, on félicite le défunt d’avoir passé à la baïonnette les insurgé-es ; la Gazette écrit : « Vainqueur des barbares d’Afrique, il vous restait à combattre et à vaincre, au cœur même de la patrie, des barbares d’une bien pire espèce. » Son uniforme, taché de sang, devient une relique. Son souvenir, un monument de sept mètres de haut.

Au niveau national, des mesures sécuritaires organisent le renseignement et la surveillance des milieux socialisants. A Lille, les soupçons se portent logiquement sur Bianchi, son journal ou le cabaret qu’il fréquente. Les rapports policiers sur Le Messager le décrivent comme « très mauvais, il excite les pauvres contre les riches, il est rédigé avec une insigne mauvaise foi ». Mais Bianchi s’en remet toujours à la « république démocratique et sociale  », et se contente de protester. En juillet 1848, l’imprimeur de Lille, par prudence, refuse de le publier pendant une semaine. Parallèlement, l’Assemblée vote une loi visant à asphyxier financièrement les plus petites publications. En décembre 1848, l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte comme président de la République installe définitivement l’Ordre au sommet de l’Etat. Les préfets encadrent tout rassemblement qui s’apparente à une sédition : en septembre 1849, à Croix, 400 ouvriers fileurs sont arrêtés pour avoir organisé un banquet… Le 31 mai 1850, une loi abolit le suffrage universel masculin. Lille perd 10 500 électeurs sur 15 000. Cela n’y change rien, Bianchi demeure fidèle à ses convictions, dans le respect de la légalité.

Pour finir, en mai 1851, la préfecture décrète l’interdiction pure et simple des banquets et « réunions chantantes ». La Réaction achève son travail de sape. Bonaparte n’a plus qu’à s’octroyer un pouvoir sans partage. Durant les semaines précédant son coup d’Etat, Le Messager remarque que le préfet a purgé tous ses communiqués du mot « république ». Il emploie ce terme une dernière fois le 2 décembre 1851, fallacieusement, quand il fait placarder dans les rues : « Partout sur son passage, le prince a été accueilli par les cris de : Vive Napoléon ! Vive le Président ! Vive la République honnête !  » Bianchi oppose à cela les nombreuses arrestations, tente d’organiser une résistance et clame une dernière fois : « les Républicains n’ont pas peur ». Mais un mandat d’arrêt est lancé contre lui. La police à sa porte, il a tout juste le temps de s’échapper par une fenêtre pour suivre les canaux jusqu’en Belgique.

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