« Quand il s’agit de femmes, il n’y a pas d’hommes de gauche »

presseÀ lire certains canards « amis », on se demande parfois si la presse « indépendante » ou « satirique » sert vraiment la critique sociale. Pas de doute, quand il s’agit de balancer sur la crise de la dette, tout le monde est d’accord pour traiter le sujet avec sérieux. Pour dénoncer avec le même aplomb l’islamophobie et le machisme régnant par contre, c’est une autre histoire.

 

On savait depuis un moment que Charlie Hebdo ne faisait plus partie de nos « amis ». Depuis la refonte du journal autour de Philippe Val, sa ligne éditoriale se distingue par un acharnement démesuré contre les musulman-es. En 2006, « l’affaire » des caricatures de Mahomet (repiquées d’un journal d’extrême droite danois) ne fait que renforcer un peu plus leur stigmatisation. Sous couvert de liberté d’expression, il s’agit en fait d’en foutre plein la gueule à une population déjà stigmatisée à longueur de journées, les Noirs et les Arabes musulman-es des quartiers pauvres étant censés incarner à la fois l’intégrisme et l’anfi-féminisme le plus archaïque. Une critique à deux vitesses qui instrumentalise les questions de l’égalité hommes-femmes et de la laïcité pour en faire une arme de propagande raciste. Lorsque Charlie Hebdo récidive début novembre, plaisantant sur les « coups » que recevraient sous leurs hijabs certaines musulmanes ou sur l’hymen de ces dernières, c’est Claude Guéant en personne qui s’en vient serrer la paluche de Charb. D’une manière générale, les dérives récentes de Charlie cristallisent l’état d’une certaine « gauche » française devenue, derrière sa façade laïcarde et républicaine, « idiot utile » de la droite xénophobe.

Fakir, le journal pré-pubère

Dans la galaxie de la presse alternative, Fakir fait figure de pionnier, l’un des premiers à s’être déclaré « fâché avec tout le monde ou presque ». Néanmoins, le journal présente depuis l’automne 2010 une rubrique épisodique intitulée « papier cul », écrite (bien évidemment) par un mec. Dans la première d’entre elles, Pierre Souchon retrace le parcours d’un gigolo parisien et nous inflige avec complaisance ses propos sexistes : « C’est vraiment un gros cul exactement pour me calmer. Je vois des poils roux mouillés, tu mangerais ça comme une langue de bœuf. C’est un steak tartare, du gros, du cru. Ceux de onze euros, tu vois là les vrais tartare ». Le journaliste est admiratif : « Mais qu’est-ce qu’il a de plus, cet enfoiré ? Toutes les nanas qui passent se retournent sur lui. Elles le matent, elles le zieutent, elles le toisent […] Il a une gueule incroyable, faut dire, l’Arabe. » Le papier titré « Avec sa gueule de métèque » raconte qu’ « Hamid a quitté l’Algérie à cause de sa pudibonderie » et qu’ « en France, les femmes le lui rendent bien ». L’été précédent déjà, le journal de François Ruffin faisait sa pub pour le t-shirt (fabriqué en Chine) à l’effigie du journal : deux nanas en maillot de bain entourant un gus bedonnant, et ce jeu de mot immonde : «  mon maillot Fakir, pour la pêche aux moules, c’est mieux qu’une épuisette ». Bien qu’on ne lui ait pas demandé son avis, La Brique le donne : c’est à gerber.

Dans le mur, La Brique ?

À l’image de la plus grande partie de la presse alternative, notre collectif est composé majoritairement d’hommes blancs issus de la classe moyenne. Dans notre société où sévissent racisme et discriminations, nous nous sentons protégés et même privilégiés. Et ça se ressent parfois. Sur l’attention et le crédit que nous pouvons porter à certains sujets plutôt qu’à d’autres, par exemple. Pour ainsi dire, nous ne pourrons jamais tout à fait regarder la réalité sociale autrement que de nos peaux blanches et de notre sexe. D’ailleurs, le premier de nos privilèges est sans doute celui de nous sentir légitimes pour écrire, penser, rencontrer les élus, tendre un dictaphone sous le nez des gens etc.

Ensuite, nos identités sociales ont également une répercussion sur la vie à l’intérieur du collectif. On pense bien évidemment à ces « blagues » sur lesquelles on passe encore trop facilement l’éponge bien qu’elles dissimulent un véritable caractère d’agression [1]. Et puis ce constat, au sein même du collectif : pourquoi si peu de meufs viennent s’investir à La Brique ? Si notre regard est forcément déterminé par notre vécu, alors le genre, la couleur, le rang social du journal ne doivent pas pour autant en faire un lieu d’oppression. Plus généralement, que ce soit dans ce qu’elle choisit de publier, comme dans ce qu’elle reproduit en interne, nous pensons que la presse indépendante doit avoir pour elle l’exigence qu’elle a pour ses idéaux d’une société égalitaire.

Le collectif de rédaction.

Notes

[1Une agression raciste de ce type, sous forme de mimiques de singe, est survenue dans une soirée que nous avions organisée le 12 juin 2010. La victime nous a légitimement fait prendre conscience de nos responsabilités et du poids de nos euphémismes. Voir, « La Fête de La Brique », La Brique n°23.

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