Société des Eaux du Nord : la french’touch de ch’nord

La gestion de l’eau à Lille ? Des millions d’euros qui s’évaporent, des suspicions d’entente entre politiciens et représentants du capital, des méandres administratifs et comptables, des silences complaisants ; bienvenu dans le monde merveilleux de la démocratie du buisness... en liquide.

 

En 1997, un rapport de la Chambre Régionale des Comptes épingle la SEN : elle aurait encaissé entre 1986 et 1996 plus d’un millard de francs (160 millions d’ euros) sur le dos des consommateurs et consommatrices d’eau pour effectuer des travaux d’entretien qu’elle n’a jamais réalisé. Défense de l’accusée : il s’agissait d’un simple « retard ». Sauf que cette somme soi-disant provisionnée a disparu dans les méandres comptables des multinationales actionnaires (Suez et Véolia, à l’époque Vivendi), siphonée sur un compte bancaire introuvable. Affaire déterrée Récemment, l’association Eau-Secours-LMCU remet l’affaire sur le tapis en exigeant de la LMCU qu’elle réclame à la SEN les 160 millions manquants, plus les intérêts sur dix ans, soit le double de la somme. Son président - Eric Darques, conseiller municipal UMP de Lambersart - anime la fronde. Quelques trognes en profitent pour le soutenir et se montrer aux journalistes : les Verts notamment, mais singulièrement personne ne siégeant à la LMCU. L’affaire trouve un peu d’écho dans la presse locale qui relaie l’information fin 2006. Et puis rien.

L’emmerdeur de service

Nous avons rencontré E. Darques, présenté par beaucoup comme celui qui dit n’importe quoi. Il promet de porter l’affaire en justice d’ici la fin de l’année, et se dit sûr de gagner. Ça peut prendre dix ans, qu’il dit. Il s’était déjà fait remarquer en mettant en cause Mauroy dans une affaire d’emploi fictif qui est en passe d’être jugée [cf. ICI]. Avec en ligne de mire les élections municipales 2008 et le renouvellement du personnel de la LMCU, cet homme obstiné s’y verrait bien siéger pour «  faire le ménage  ». Il nous engage d’ailleurs à vanter les mérites du maire de Lambersart qu’il traitait il y a peu de «  fasciste  » en plein conseil municipal... Le maire ? M. Daubresse, également vice-président UMP de la LMCU, que Darques verrait bien président en remplacement de Mauroy quand celle-ci basculera à droite, nous dit-il.... Avec un poste à la clef ?

LMCU : une transparence toute relative

Pour ce qui est de la LMCU en charge du dossier Eau : nos tentatives de joindre un ou une responsable ont duré plus d’un mois pour n’aboutir qu’à de longues minutes d’attentes infructueuses aux standards de différents services se renvoyant gentiment la balle. Spéciale dédicace au service communication qui n’a pas le temps de se consacrer aux requêtes de «  simples citoyens  ».

Nuls et corrompus ?

Pour Darques, l’affaire est simple, le personnel siégeant à la LMCU est nul ou malveillant, incapable de comprendre un contrat de délégation : «  Les élus ont des contrats de 150 pages avec cinq jours pour les lire, vous croyez qu’ils les lisent ? Hé bien non... On leur demande de voter sur des choses qu’ils ne connaissent pas. Et ces gens là votent  ». En plus d’incompétence, il les soupçonne de pratiques douteuses. Il cite P. Raoult, président de la SIDEN, qui déclare en pleine réunion publique qu’il y a effectivement des petits arrangements entre politiciens et la SEN. Une proximité malvenue ? Un élu LMCU confirme, insinuant : «  Il est très facile de se faire inviter à manger tous les midis par des personnes très serviables  ». Quand on lui demande s’il a reçu des soutiens des personnes siégeant à la LMCU, Darques répond non : «  J’empêche ces messieurs et ces mesdames, surtout ces messieurs... de faire leurs petites affaires ensemble  ». Le grand chef ? : «  Mauroy aurait pu taper sur la table en disant, soit je récupère nos petits [les 160 millions d’euros] soit on change tout et on passe en régie publique. Mais il ne le fera pas [...] Mauroy n’a jamais essayé de défendre les intérets des habitants de la LMCU dans cette affaire....jamais  ».

La petite histoire

S’il est vrai que l’incompétence et les soupçons pèsent lourdement sur la crédibilité de la LMCU, il faut toutefois noter que c’est bien elle – contrairement à ce qu’affirme Darques – qui dans les années 90 tente de remettre un peu d’ordre dans une gestion du précieux liquide qu’elle ne contrôle plus. Elle anticipe sans doute la déconvenue, dans un contexte où la médiatisation croissante des scandales de l’eau pouvaient conduire des petits curieux et curieuses à fouiner là où il ne faut pas. S’engagent alors des négociations qui amènent à la signature en 1996 et 1997 de deux avenants (1) qui modifient les termes du contrat initial signé en 1986. Objectifs de la LMCU :

1) Réviser à la baisse les ambitions financières de la SEN

2) Imposer plus de transparence

3) Obliger à ce que l’entreprise investisse en utilisant, entre autres, les 160 millions disparus. La multinationale obtempère à reculons, consciente de ce qu’elle aurait à perdre dans un affrontement ouvert : la mise en lumière de pratiques comptables contestables ; avec à la clef la perte du marché de l’eau en métropole, soit 170 millions d’euros de chiffre d’affaire annuels.

Un long fleuve tranquille

Même si la LMCU fait figure d’exemple (2) au niveau national avec ces renégociations, l’affaire n’est pas réglée pour autant. Comme le souligne la Chambre Régionale des Comptes, si les avenants apportent des améliorations, ils restent très insuffisants. Le dernier date de mai 2006. Il oblige la SEN à justifier certaines de ses activités, notamment sa «  Politique de gestion des compteurs  » dont on s’est rendu compte qu’elle pouvait donner lieu à des facturations « hasardeuses ». Exemple : la SEN sous-traite cette gestion à des filiales appartenant aux maisons mères Véolia et Suez, ce qui lui permet de surfacturer le service, malgré le fait que les populations concernées vivent en HLM.

La confiance règne

L’avenant introduit aussi la question « Réalisation, suivi et valorisation des travaux ». La SEN prélève sur les factures d’eau l’argent pour effectuer les travaux sur les installations. Or, il est impossible de contrôler ce qui est fait. Comme le souligne le vice président de la LMCU chargé de l’eau, F. Vercamer, il serait bon que pour «  142 m de canalisations changées, on n’en facture pas 150  ». Il faut donc comprendre qu’on s’en remet à la bonne foi de la SEN. Une confiance d’autant plus étrange que là encore, les travaux sont réalisés par des filiales de Suez et Véolia que la SEN rémunère à des tarifs non concurrencés (pas d’appel d’offre). En clair, les multinationales se donnent l’argent à elles-mêmes, se remboursant ensuite sur les factures d’eau. Et la LMCU n’a aucun contrôle sur l’établissement des devis.

Un contrat vérouillé

Pourquoi la LMCU n’attaque pas la SEN en justice comme l’exige monsieur Darques ? Le contrat passé initialement protègerait la SEN. Au dire de Marc Santré, élu Vert à la LMCU, la SEN négocie des avenants contraignants, mais elle n’en a pas l’obligation, et la justice lui donnerait raison. Elle le fait pour rester «  bon amis  », avec 2016 en vue. A cette date, le contrat arrivant à son terme, la LMCU sera libre de ne plus traiter avec la SEN. Quant à une éventuelle rupture de contrat avant terme, elle obligerait la LMCU à verser à la SEN de grosses indemnités. Pour M. Santré, le mieux que l’on puisse faire est de négocier « entre gentlemen », en essayant de racler où c’est possible, tout en se préparant pour 2016. Quand on lui fait remarquer que la SEN s’est engagée dans une mission de service public lui imposant une certaine éthique, l’élu ne se démonte pas : le contrat c’est le contrat. Quand on lui demande si les socialistes s’opposeront à la SEN, il préfère ne pas s’exprimer.

L’amélioration du service ?

L’argument d’une meilleur gestion de l’eau est au coeur de la propagande commerciale de la SEN. Pourtant, de l’avis du représentant syndical CGT de la SEN, la sous-traitance qui se multiplie n’est pas gage d’excellence : «  Ce n’est pas normal que les sous-traitants manœuvrent des vannes, ils n’ont pas les compétences. Avant, ils se contentaient de la pose. Les gars de chez nous [la SEN] sont plus compétents. Il y a des problèmes pendant les interventions  ». La sous-traitance permet d’engager du personnel moins payé, moins formé, moins protégé que celui de la SEN. Idem pour ce qui est du service-clients : il y a dix ans, les techniciens de la SEN se déplaçaient chez les gens nuit et jour. Aujourd’hui, on centralise les appels à Paris et on n’intervient qu’en cas d’urgence. Sinon, comme dit le syndicaliste, poète  : «  on laisse couler  ». « L’usager y perd en qualité. On facture l’entretien du branchement 20 cents (3) mais il est de moins en moins performant ». Le problème ne vient pas des techniciens de la SEN considérés compétents, mais bien d’une course à la rentabilité effrénée.

Syndicats et patrons en bon termes

À ce titre, la conférence de presse organisée par la SEN en réponse à l’attaque de l’association Eau-secours-LMCU est révèlatrice. Plutôt que d’assumer sa défense, la direction a tenté de dévier les attaques en insinuant qu’elles remettaient en cause le personnel de l’entreprise. Notre interlocuteur déclare : «  On te traite de voleur, ça fait drôle quand même  ». Les syndicats ont donc été invités par la direction pour prendre la défense de l’entreprise face aux journalistes : «  Avec les autres syndicats, on a été partie prenante de la conférence de presse avec la direction, pour s’expliquer   ». Une alliance pour le moins étrange, alors que seule la direction était visée.

Un milliard de francs ?Un détail...

Si l’affaire des 160 millions d’euros a le mérite de créer un effet d’annonce dont les médias sont friands, elle n’est qu’un élément de surface. Le traitement médiatique à la va-vite ne permet pas de saisir complètement la réalité d’un système dont les principes de fonctionnement restent innacessibles. Trop compliquée, la gestion de l’eau ? Notre enquête révèle plutôt que personne n’a intérêt ni la volonté de nous éclairer. Si par confort et ignorance la grande majorité du personnel de la LMCU préfère ne pas y penser, il est sûr que dans certains bureaux s’échangent des infos jalousement gardées. On pourrait imaginer que l’affaire des provisions passe en justice et que la SEN se voit obligée de verser les millions qu’elle a collectés jadis. Pour autant, ce règlement n’apporterait rien pour ce qui est des principes et réalités du fonctionnement d’une politique communautaire mêlant les intérêts du grand capital aux politiques publiques. L’eau n’est pas un cas à part : Euralille, Grand Stade, casino, Galeries Lafayette... Autant de projets, propriétés d’une oligarchie, protégée par une administration docile. Nos interlocuteurs sont clairs : notre ambition à tout savoir sur la question de l’eau n’est pas légitime et toutes les vérités n’étant pas bonnes à dire, elles nous resteront innaccessibles... C’est ce qu’on verra.


1 : Avenant = document qui fait suite à une renégociation de contrat. Signé par la LMCU et la SEN, les deux parties s’engagent à en respecter les clauses. 2 : Marc Laimé, op. cit. 3 : 150 000 € par an empochés par la SEN.

LA MITE ET AS

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