Dunkerque : un grand port dé-concertant

port dkAlors que la crise écologique atteint des niveaux toujours plus inquiétants, une bande de fondamentalistes en costard-cravate prépare un nouvel attentat contre l’environnement en voulant agrandir l’actuel port de Dunkerque. Nom de l’hérésie : CAP 2020. Objectif : être en capacité d’accueillir les porte-conteneurs de nouvelle génération et le flot de marchandises qui va avec. Projet pharaonique, enfumage participatif, chantage à l’emploi, destruction de l’environnement... tout ça a un petit air de déjà-vu. Retour sur ce grand projet inutile et imposé qui menace le littoral de la Mer du Nord.

 

L’appétit de terres du Grand Port Maritime de Dunkerque (GPMD), établissement public d’État, semble insatiable. Pour faire face au développement de la conteneurisation des échanges, le GPMD prévoit de creuser un bassin d’extension de deux kilomètres à l’actuel projet du Quai de Flandres, soit un total de 3 800 mètres de quai. Les 1 000 hectares de terres mis à disposition des agriculteurs seront engloutis. Sans oublier la destruction de zones humides et de milieux naturels favorables aux oiseaux. Le projet, dont le coût est estimé à 700 millions d’euros - majoritairement de l’argent public - est donc une balafre de plus pour ce territoire déjà dévasté par 17 sites SEVESO, dont ArcelorMittal est l’exemple le plus emblématique.

En plus de détruire le littoral, l’extension du grand port entraînera une croissance du transport maritime, et donc de la pollution de l’air. Alors que la réorganisation des déplacements urbains « DK’Plus de mobilité », vise à développer les transports collectifs et l’utilisation du vélo pour améliorer la qualité de l’air, les élu.es communautaires envisagent d’accueillir des cargos-poubelles dont chacun émet autant de particules ultrafines qu’un million de voitures.

Les armateurs ont l’argument tout trouvé : les porte-conteneurs les plus modernes tourneront bientôt au gaz naturel liquéfié (GNL), ressource énergétique soi-disant « verte ». À ceci près que le fournisseur en GNL des dits cargos – le terminal méthanier de Dunkerque – s’approvisionne auprès de l’américain Chenière, familier de l’extraction du gaz de schiste façon désastre écolo. Pire encore, le flot incessant de conteneurs – 2,5 millions d’unités attendues en 2035 – transportés par voie routière, accentuera le nombre de camions sur l’A16, déjà à la limite de la saturation.

La nature sacrifiée sur l'autel de l'emploi local

Que vaut la protection de la nature face à un taux de chômage de 25% ? L’extension du port avec la création de 8 000 emplois directs sur vingt ans (16 000 sur l’ensemble de l’hinterland1) est perçue comme une aubaine pour la majorité des élu.es de l’agglomération. On ne peut néanmoins pas oublier le souvenir douloureux de l’impact quasi-nul de la construction du terminal méthanier pour l’emploi local en raison de la venue de travailleurs détachés.

Le président de la Communauté Urbaine et maire de Dunkerque, Patrice Vergriete, n’hésite d’ailleurs pas à endosser le rôle de VRP du projet d’extension du GPMD, lors d’un voyage en Chine en avril 2017. Les huiles locales peuvent d’ailleurs compter sur le soutien infaillible des capitalistes régionaux (MEDEF Côte d’Opale, Arcelor Mittal, La Redoute, etc), des armateurs et des bétonneurs, qui n’auront pas à investir un kopeck pour faire des bénéfices. Socialisation des coûts (financiers et environnementaux) et privatisation des bénéfices, tel est leur crédo. Et tout cela parce que les politiques sont accros aux points de croissance...

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Concertation, piège à con.nes

Mais qu’en pensent les habitant.es de l’agglomération ? Dans ce genre de projet, on sait combien la fabrique du consentement est importante. Pour tout projet d’infrastructure dépassant 300 millions d’euros, la Commission Nationale de Débat Public (CNDP) est saisie. Autorité administrative « indépendante », elle a pour objectif d’informer et de faire participer les citoyen.nes au débat public sur les grands projets d’aménagement ou d’équipement. Pour autant, ses recommandations ne sont aucunement contraignantes pour le maître d’ouvrage. Dans tous les cas, pour montrer sa volonté d’organiser des échanges apaisés, la CNDP a refilé la présidence de la Commission particulière chargée d’organiser le débat public (CPDP), à Jacques Archimbaud, ex-secrétaire national adjoint d’Europe Écologie les Verts. Avec ça, les écolos ne pourront pas dire qu’ils n’ont pas été impliqué.es !

Pendant la consultation publique menée entre septembre et décembre 2017, se sont enchaînés réunions publiques, débats-mobiles sur les marchés et dans les supermarchés, focus groupes, séminaires, soit un total de 45 événements, et plus de 2 000 participant.es. Résultats ? Le taux de soutien au projet est de 78,5 %2. Pour Nicolas, président de l’ADELFA3, « si on demande au grand public sur les marchés entre les bottes de poireaux et les patates s’il est favorable au développement du port, de l’emploi et à l’avenir économique du territoire sans mise en contexte, alors il ne faut pas s’étonner du résultat. »

Et les associations environnementales locales, n’ont-elles pas une part de responsabilité dans ce soutien massif des habitant.es au projet du grand port ? Ces dernier.es accordent une grande confiance aux militant.es environnementalistes qui siègent dans les instances de concertation de gestion des risques industriels. Lors de la consultation publique sur le Grand Port, rares sont les associations qui se sont opposées franchement au projet. Seule ATTAC Flandre s’y est clairement opposé. Les autres associations, dont l’ADELFA, association historique de lutte pour la protection de l’environnement, ont été plus timorées. Cette dernière affirme même qu’elle « comprend les ambitions du port et n’entend pas s’opposer de front au projet4 ». N’est-ce pas ce manque de radicalité écologique, d’engagement des acteurs associatifs contre le projet, qui a entraîné une acceptation de celui-ci par les habitant.es ? Signe s’il en est du néant de la mobilisation, pas une seule manifestation n’a été organisée contre le projet pendant la période de la consultation. Au final, la CNDP peut se targuer dans ses recommandations parues en février 2018 « que le débat n’a pas conduit à une remise en question des caractéristiques du projet ». Bel enfumage participatif.

N’y a-t-il donc aucun espoir de voir une mobilisation massive s’élever contre le grand port ? Pour ATTAC Flandre, « on est encore loin de l’esprit de Notre-Dame-des-Landes ». Si c’est le calme plat pour le moment, rien n’est perdu pour autant : il est toujours possible qu’un collectif naisse avec le début de l’enquête publique, comme cela a été le cas pour l’Arena de Dunkerque5 ? C’est tout le mal qu’on leur souhaite.

Vassili

1. Zone d'influence et d'attraction économique d'un port
2. Olivier Dufourg, La Voix du Nord, 22 décembre 2017
3. Assemblée de défense de l'environnement du littoral Flandres Artois
4. Débat public port de Dunkerque, cahier d'acteur de l'ADELFA
5. « Dunkerque, dans les Arena du pouvoir », La Brique, 22 janvier 2016

 

Précisions sur la ligne d'ATTAC
Parachevant dans des conditions dantesques le numéro 54 « L'erreur est urbaine » sans que le moindre grain de sable ne vienne enrayer la belle machine qu'est notre canard, une erreur de maquettage s'est néanmoins glissée dans l'article sur le grand port de Dunkerque (version papier page 25). Le sens des propos tenus par Martine, militante d'Attac Flandre a été mal interprété. Nous profitons de notre site internet pour publier l'article initial, et permettre à Attac Flandre d'éclaircir sa position sur le processus de concertation du grand port.
 

Contrairement à ce que laisse transparaître l'article, les militant.es d'Attac Flandre n'étaient pas dupes sur l'efficacité réelle de la concertation publique organisée par la Commission Nationale de Débat Public (CNDP). Connaissant les dérives intellectuelles liées à ce mode de consultation pour les grands projets, la participation de la section locale de l'organisation altermondialiste à cette démarche a été l'objet d'une discussion en interne. « Comme c'est le cas pour chaque consultation, nous savions que le maître d'ouvrage allait travailler son argumentaire par rapport à nos critiques, nous explique Martine, mais pendant notre débat interne, il est ressorti qu'il était important d'y participer quand même, pour défendre nos arguments dans la rédaction d'un cahier d'acteur, être dans les réunions publiques, et avoir accès aux médias. Il aurait été absurde de se positionner contre ce projet, sans se saisir des opportunités liées au processus ».

La collaboration d'Attac Flandre à l'enfumage participatif s'arrête là. Même si dans son bilan la CNDP propose de poursuivre une autre forme de consultation publique pour que le maître d'ouvrage, le port de Dunkerque, puisse continuer d'échanger avec les habitant.es sur chaque étape du projet, hors de question pour les militant.es de discuter des mesures compensatoires avec les bétonneurs qui détruiront des zones humides précieuses. « Notre opposition au projet CAP 2020 prendra d'autres formes, dès que le Port de Dunkerque aura donné sa décision sur le futur du projet au printemps 2018 ». Avec des élu.es et des technocrates pro-port, nul doute qu'aucun nuage ne viendra assombrir l'avenir du projet CAP 2020. Espérons néanmoins que les dunkerquois.es se battront pour faire fleurir au printemps prochain une lutte nouvelle contre ce grand projet imposé d'un autre temps.

 

 

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