Alternatiba, mais alternative à quoi ?

alternatibaOrganisé en octobre dernier, le village Alternatiba cherchait à fédérer les initiatives locales opposées au « réchauffement climatique et aux inégalités sociales ». L’événement date un peu, mais méritait bien qu’on y revienne. Pas seulement parce qu’il a drainé plus de 10 000 personnes : aussi parce qu’entre les cours de sophrologie et la « valorisation des cartouches d’imprimante dans un jeu interactif », la fameuse « alternative » a eu bien du mal à exister...

Pour le collectif Alternatiba de Lille, tout avait bien commencé. S’inspirant de l’expérience réalisée à Bayonne l’année passée, un petit groupe de personnes s’investissent dans un projet qui apparaît vite ambitieux. L’idée : fédérer, autour de collectifs « citoyens » indépendants des partis politiques, les énergies locales et les initiatives qui permettent de lutter contre le changement climatique et les inégalités. Des groupes thématiques sont organisés tout au long de l’année civile, qui sont chargés de contacter les collectifs – dont La Brique – qui, à des titres divers, fabriquent les « alternatives concrètes du quotidien ». Et puis, au début de l’été, tout a vrillé.

Confusions

En cause, des accusations d’entrisme : deux membres du groupe des Gentils Virus, actifs au sein de la coordination, sont soupçonnés au début de l’été dernier d’assurer en sous-main la promotion des thèses d’Étienne Chouard, un blogueur qui galère à se dépatouiller de ses proximités avec Alain Soral [1] . On reproche aussi à l’un de ses membres d’avoir voulu dialoguer avec les fachos de « Jour de Colère ». S’ensuit un psychodrame dont même La Voix du Nord se fait l’écho [2]. Durant tout l’été, le projet Alternatiba se trouve progressivement enseveli sous une controverse qui divise les milieux militants, et finit par provoquer le retrait d’une partie des collectifs qui avaient annoncé participer à l’événement.

Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur le sujet. Et sur ce point, le communiqué de l’Église de la Très Sainte Consommation [3] apparaît bien ficelé : l’enjeu n’est pas tant de traquer le « fascisme » des membres de la coordination, que de dénoncer un « confusionisme » ambiant qui consiste à vouloir accueillir tout le monde, à tout prix – ou quasi – et sans base politique bien claire. Le problème, c’est que cette critique du « confusionisme », happée par l’embrouille autour des supposés « infiltré-es », a peut-être manqué l’essentiel...

À la recherche des inégalités

C’est que le projet Alternatiba lui-même est ambigu : tantôt il se donne à voir comme une mobilisation opposée au « système » dans son ensemble, tantôt comme un mouvement qui se concentre sur la seule question climatique. S’agit-il d’un pur projet d’écolos « citoyens », ou d’un objectif à la portée politique plus vaste et radicale ? Difficile de se faire très vite une idée nette. Il existe bien un « appel », édicté au niveau national et qui reste très général [4]. Sur le site lillois de la coordination, le village est rapidement présenté comme un moyen de lutter « contre le changement climatique et les inégalités ». La Charte de la coordination, de l’avis même des animateurs et animatrices que l’on a rencontré, est d’abord un règlement intérieur avant de former un socle idéologique.

Reste alors à regarder le village Alternatiba tel qu’il s’est effectivement déroulé les 4 et 5 octobre derniers. Sauf que lorsqu’on observe de près son programme, on peine à retrouver la trace des dites « inégalités ». Au sens propre : le terme ne figure nulle part (!) dans la description de la grosse centaine d’ateliers qui figure sur le site de l’initiative. Est-ce à dire qu’il n’en a jamais été question ? Sans doute pas. Le programme évoque bien la question du revenu garanti, celle du libre échange, annonce les propositions du collectif pour une gestion publique de l’eau, ou discute l’hypothèse d’une monnaie locale. Mais, de fait, l’essentiel du discours Alternatiba apparaît vite comme un discours sans adversaire. Tout y est présenté comme « positif », sans que ce à quoi il faut être « alternatif » n’apparaisse nulle part. Sur les 76 stands et ou initiatives que comporte la journée du samedi, une seule renseigne sur le nom de l’un des responsables du capitalisme globalisé (STOP TAFTA). Par contre, six d’entre eux se proposent de rendre nos bébés, ou tout au moins leurs parents, un peu plus heureux (atelier de découverte du portage de bébé etc.). Rien de criminel en soi. Mais la programmation décalque souvent plus les préoccupations des bobos trentenaires qu’elle n’esquisse de vraies priorités politiques. Idem le lendemain : seul l’intitulé correspondant au collectif « Greenpeace » pointe l’enjeu nucléaire. La critique du pouvoir technologique est absente de la programmation, qui marque au contraire son enthousiasme pour les imprimantes 3-D. Dans ces conditions, il est peu étonnant que l’événement excite la plume enthousiaste du journaliste conservateur Frédérick Lecluyse [5] : « Alternatiba démontre que d’autres chemins sont possibles ». À ce stade, ce ne sont plus des chemins, mais des trous de souris.

L’écologie est-elle un individualisme ?

L’initiative cherchait exclusivement à s’exprimer sous sa forme « positive ». « L’angle était : porter des alternatives, donc oui ça se voulait surtout positif, pour donner de l’espoir », confirme un coordinateur. Mais ce faisant, l’événement a souvent frisé l’inventaire plus ou moins complet d’initiatives limitées, et sans doute vouées à le rester. Car est-il vraiment « alternatif » de proposer pas moins de 37 ateliers consacrés au « bien être » ? Est-il vraiment utile d’accorder tant de place au Qi Dong, à la « gestion du stress », à la danse méditative, au reïki, à la réflexologie plantaire, à la naturo-phtyo ou toute autre forme de « thérapie » ? « Il y a sûrement du réconfort à trouver dans des démarches très personnelles, mais quid des raisons collectives qui nous mettent dans ces états ? » Le (très bon) blog écologie-politique.eu tenu par Aude Vidal est pris des mêmes hallucinations que La Brique.

On peut bien sûr mettre cette tendance « bien être » sur le compte de la « première fois », et de ses nécessaires tâtonnements. « C’est faute de temps, d’énergie, de gens qu’on n’a pas pu rencontrer – et puis la polémique aussi nous a pas aidée », précise une coordinatrice. Le problème reste que ces approches consistent beaucoup plus à aménager nos quotidiens individuels aliénants plutôt qu’à dégager des voies pour l’émancipation collective. Dans un sens, ce type d’appel au « réconfort » est parfaitement compatible avec l’individualisme libéral : soigne-toi toi-même, et tout ira pour le mieux. L’un des stands de la journée d’ouverture ne proposait-il pas de « vivre l’instant présent et (d’)accueillir chaque situation » ? « C’est vrai, moi-aussi ce que je regrette, c’est que ce qui était le plus lisible c’était l’aspect individuel, et pas l’aspect systémique, global » concède l’un des coordinateurs. Lapidaire, la blogueuse d’écologie-politique résumera bien le contenu politique d’Alternatiba : « Pour lutter contre le changement climatique, rien de tel que le bonheur ».

De l’essence de la femme, et autres conneries du genre...

Or, non seulement le programme d’Alternatiba s’égraine parfois comme résonne le générique de « Oui-Oui », mais il contient aussi quelques grosses bavures. « Il n’y avait rien de dérangeant en soi », assume l’un des coordinateurs. Pour ne prendre qu’un exemple, une conférence d’une heure et demi s’intitulait pourtant « Réconcilier les valeurs masculines et féminines. Les comprendre pour les ancrer ». Ou comment envoyer bouler cinquante ans de luttes féministes attachées à démolir les représentations essentialistes de l’homme et de la femme.

Aude Vidal, la blogueuse : « C’est à Alternatiba Lille que j’ai découvert lors d’un atelier qu’au lieu d’être féministe je pouvais me complaire dans la complémentarité. (…) Et l’atelier de flirter avec le concept masculiniste de co-responsabilité de la violence (Lafemme ne s’est pas écartée pour permettre à Lhomme de vivre sa colère, sa seule forme d’expression, le pauvre) et de nous faire verser une larme sur le petit cœur de Lhomme qui reste vide s’il ne s’engage pas dans la démarche de la complémentarité ». Las, ce genre d’âneries a été perpétré en d’autres lieux – comme pendant le « off » du festival, dont les organisateurs regrettent qu’il ait été peu discuté collectivement. Le 15 octobre, trois personnes ont ainsi squatté un bar pour disserter doctement sur « l’essence et les sens de la Féminité ». Dur. La volonté d’accueillir tout le monde sans discussion politique en amont atteint – une nouvelle fois – ses limites. « Frites et sourires » : le slogan enthousiaste du collectif dit peut-être assez la limite de ses objectifs.

Des groupes de travail, mais pour quoi faire ?

Pourtant, le principe de l’initiative faisait a priori du bien à la scène lilloise : tout en fonctionnant sur des bases démocratiques et autogérées, la coordination cherchait à rassembler plusieurs cercles de personnes ou de collectifs qui ne dialoguent que trop rarement. Et, partant, à s’ouvrir à un public moins confiné qu’à l’ordinaire. Mais c’est là le paradoxe : la pauvreté politique de l’événement doit sans doute beaucoup à la manière dont il s’est fabriqué.

C’était aux commissions qu’il revenait de préparer les ateliers et de faire des propositions. D’après les membres de la coordination, peu de controverses ont affleuré durant leurs réunions de travail. Les assemblées générales avaient avant tout vocation à réfléchir au bon déroulement logistique de l’événement. Conséquence : elles se sont pour l’essentiel contentées de valider les choix entérinés au sein des groupes de travail. « Au total on a fait ça en huit mois, avec des gens qu’on ne connaissait pas. Il fallait avancer, il y avait une échéance qui était là », justifient les coordinateurs. Résultat : le programme a été édité très tardivement, et les coordinateurs eux-mêmes n’en ont eu pleine connaissance que quelques jours avant la date officielle. Avec son lot de déconvenues. « Moi aussi quand j’ai vu le programme, j’ai trouvé qu’il y avait énormément de choses sur le « bien-être », et je trouvais ça dommage », reconnaît volontiers l’une des coordinatrices. « On est à l’image de celles et ceux qui se sont investis », résument les coordinateurs. Dont acte.

Alternatiba revendique un « logiciel radicalo-pragmatique », dont on peine à retrouver le versant « radical ». Surtout qu’à trop refuser de mettre les étiquettes partisanes en avant, et malgré quelques tentatives avortées, les débats contradictoires n’ont presque pas existé. Certains participants à l’événement étaient pourtant eux bien étiquetés : le Village a ainsi ménagé une tribune à Jean-François Caron, maire de Loos-en-Goëlle, membre d’Europe-Écologie-les Verts et proche du patronat local. Et si le Village a bien été subventionné – à hauteur de 6 100 euros – de la part des services de la division Développement Durable de la Communauté Urbaine, et si son opération de crowdfunding a bénéficié du soutien de quelques militants aubryistes et de nombreux élu-es, c’est peut-être précisément qu’il n’a pas été jugé trop dérangeant.

Et maintenant ?

« Peut-être que ce qu’on aurait dû faire, c’est de réduire le festival, et trancher dans le programme pour plus de pertinence », s’interroge l’une des membres actives. Soit. Sauf que pour le moment, visiblement satisfait-es de l’affluence importante qu’a drainé l’événement (11 000 visiteurs revendiqués), les membres actifs de la coordination lilloise se sont abstenus d’engager un retour critique et public sur son contenu. Le compte-rendu du bilan du Village évoque bien « l’édition trop tardive des programmes du week-end » au titre des points négatifs, mais ne relate rien qui s’apparente à un débat autour du contenu de ce qui a été présenté – et c’est peut-être bien ça le plus inquiétant. Agiter le drapeau passe-partout de la « société civile » n’est pas une fin en soi.

Sans doute que ni le principe de l’initiative, ni les énergies qui animent la coordination ne sont à clouer au pilori. Créer un mouvement sans hiérarchie, viser l’autogestion, relier localement celles et ceux qui se bougent, chercher à sortir de l’entre-soi militant : autant de mots d’ordre qui ont a priori de quoi susciter l’enthousiasme. Simplement, il n’est pas certain que parce qu’il est difficile de créer un événement unitaire un poil ambitieux, on doive s’abstenir de discuter du fond (si tant est qu’il existe) d’un projet. D’autant qu’ailleurs – comme à Nancy apparemment – certains membres locaux de la coordination ne cachent pas toujours ce à quoi Alternatiba pourrait contribuer : sortir du capitalisme.

Notes

[1Voir par exemple la position du syndicat CNT, relayée sur le site Luttennord : luttennord.wordpress.com/2014/07/26/les-amities-fascistes-de-alternatiba-lille/ ; et la mauvaise défense de Chouard : chouard.org/blog/2014/11/28/pour-que-les-choses-soient-claires/

[2« Portes qui claquent et chasse aux « fachos » : l’été mouvementé du festival Alternatiba-Lille », VDN, 03/09/14.

[3« Pourquoi nous soutenons l’initiative Alternatiba et pourquoi nous n’y participerons pas », communiqué de l’Église de la Très Sainte Consommation, 2 octobre 2014.

[4alternatiba.eu/wp-content/uploads/ressources/Alternatiba%20FR2.pdf

[5« Lille : un festival d’alternatives pour repenser le monde », VDN, 04/10/14

Sur le même sujet