L’association La Pioche évincée du projet : « Une sale histoire »

Un an que l’association La Pioche se démenait pour ouvrir une épicerie solidaire à Lille-Sud. L’idée prenait dans le quartier : réunions avec les habitant.es, les centres sociaux, les associations... Lorsque la mairie suspend le « processus » : elle souhaite intégrer au projet le Pacte 59, une association créée par Carrefour. Un partenariat plus ou moins forcé se met en place. Carrouf finit par manger le projet tout cru et le vide de son sens. Témoignage dépité du président de La Pioche, Xavier Broussier.

De quelle manière le Pacte 59 vous a-t-il mis de côté ?

Le local, on devait le louer avec l’aide de la mairie, mais c’est Carrefour qui a pris la location. Ils ont dit qu’ils nous hébergeraient. Mais dès qu’ils ont eu le local, ils en ont profité pour nous pousser vers la sortie et faire comme ils voulaient, et la ville de Lille a cautionné tout ça. Ils ont fait des travaux tout de suite pour la partie magasin, et tous les espaces qui devaient servir aux ateliers [voir la fin d’interview], ils s’en foutaient complètement. Ils disaient : c’est notre local, on est chez nous, ça ne vous appartient pas...

Le Pacte 59 a récupéré vos financements ?

Ils disaient : "comme on prend le local, on prend aussi les subventions qui devaient permettre de financer le local". Nous, on était en négociation depuis un an, on devait être soutenus par trois délégations de la mairie : action sociale, politique de la ville et économie solidaire. Du coup, ils ont récupéré les subventions qu’on devait avoir*. (...) Il n’y a que l’élue à l’économie solidaire, Christiane Bouchart [cf. ci-dessous], qui a refusé de transférer sa subvention.

Pourquoi la mairie a préféré Carrefour ?Retour ligne automatique

Carrefour a toujours été soutenu par quelques élus de la Ville parce qu’il y a un Carrefour qui va aussi arriver à Lille-Sud, près du rond-point des Postes... Tout ça c’est des choses qu’on a découvert après.

Quels élu-es ?Retour ligne automatique

Bernard Charles, le président de quartier de Lille-Sud et Marie-Christine Staniec, adjointe à l’action sociale, ce sont les deux principaux qui ont bloqué le projet. Depuis le début, la mairie avait décidé que de toute façon il y aurait Carrefour. Nous, on était la bonne conscience sociale du projet parce qu’on avait les habitants avec nous. Bernard Charles a toujours été en position de ni oui ni non. Quand je lui disais qu’il y avait des problèmes avec Carrefour et qu’on ne pouvait pas continuer à cautionner ce qu’ils faisaient, je voyais bien que ça l’emmerdait. Ce qui l’embêtait le plus c’est que Carrefour puisse avoir des problèmes pour s’implanter.

Le projet du Pacte 59  ressemble à un magasin pour pauvres...Retour ligne automatique

Ils revendent à 20 % du prix ce qu’ils ont récupéré gratuitement. 20 % c’est leur chiffre d’affaire, c’est aussi leur marge : j’ai vu leur compte d’exploitation, ils n’ont pas besoin de subventions du tout, ça marche très bien. Ils se font autant de marge qu’un vrai magasin !Retour ligne automatique
Eux, ils ne connaissaient pas les habitants, ils n’avaient pas envie de les connaître. C’était clairement pas pour les habitants qu’ils faisaient ça, c’était du commerce. Patrick Nanin** a fini par me dégoûter de ce projet. Il se faisait un plaisir de se croire supérieur, et selon ses termes, « d’éduquer les gens », en leur infligeant des sanctions dès qu’ils dépassent leur budget. Il disait : « je vais les éduquer, parce qu’ils sont bêtes, ils sont paumés, etc ». Nous, on voulait pas stigmatiser les difficultés financières des gens.

Comment se différenciait votre projet d’épicerie solidaire ?Retour ligne automatique
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La mairie voulait qu’on soit beaucoup plus centré sur la partie épicerie, sur le quantitatif, alors que pour nous, l’épicerie n’aurait été qu’une partie du local. Autour de ça, notre projet principal c’était l’échange de savoirs et la formation. Mais la mairie voulait d’abord une aide alimentaire massive, ce qu’apportait Carrefour. Nous, c’était vraiment un lieu de mixité sociale. La plupart des activités à part l’épicerie étaient ouvertes et accessibles à tous, c’était surtout pas un repère à pauvres. Retour ligne automatique
C’est une sale histoire, on a perdu beaucoup de temps, beaucoup d’habitants qui croyaient en nous ne comprennent pas pourquoi c’est le Pacte et pas la Pioche...

* D’après nos sources, Le Pacte 59 aurait donc reçu 18 000 euros de la mairie de Lille.

** Le président du Pacte 59

NB : La Pioche a relancé un projet d’épicerie solidaire à Loos, en partenariat avec d’autres épiceries, l’AMAP des Weppes, des producteurs locaux... et les habitant.es ! Elle loue un local et devrait ouvrir ces prochains mois. À suivre.


Allô la mairie ?

Christiane Bouchart, l’élue Verts à l’économie sociale et solidaire, s’est opposée à l’épicerie de Carrefour. Elle s’explique : « ce n’est pas une épicerie solidaire, c’est une épicerie sociale. Dans une épicerie solidaire, il y a de la participation des habitants, de la démocratie participative. Or là, c’est seulement de la distribution alimentaire avec Carrefour ». Et pourquoi La Pioche s’est faite évincée ? Suspens... Elle répond ne pas vouloir «  rentrer là-dedans », évoquant seulement des « divergences d’appréciation et des soutiens différents entre les élus de la ville ». Quant au rapport éventuel avec l’installation future d’un Carrefour à Lille-Sud ? Elle botte en touche : « Je n’en sais rien ». Des silences très parlants...

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