Sous la vigilance des sociétés privées

indusecurite dessin1Ils sont partout : depuis les attentats, impossible de faire ses courses, d'aller au ciné ou au concert sans se faire gentiment inviter à ouvrir son sac, voire cordialement palper. Agent de sécurité privé, un métier d'avenir ?

Les attentats de Charlie, puis ceux de novembre ont donné un coup de fouet au recrutement des agents de sécurité. En quelques mois, les effectifs ont doublé, en particulier en région parisienne. À peine retombée l'émotion qu'une nouvelle vague de recrutement s'amorce, cette fois en prévision de l'Euro 2016 qui embauchera temporairement 15.000 personnes supplémentaires. En suivant cette tendance de fond, le secteur pourrait passer de 150.000 agents actuellement, à 250.000 d'ici cinq ans, selon le syndicat USP Sécurité : davantage que le nombre de policiers et de gendarmes.

 

Mettons de l'ordre chez les garants de l'ordre...

 

Sur les 5,5 milliards de chiffre d'affaires que pèsent les entreprises du secteur, on trouve une quarantaine de gros groupes qui en représentent à eux seuls 42 %. Les autres ? Une myriade de petites sociétés atomisées qui négocient au plus bas leurs contrats publics et privés. Si le secteur accuse une croissance insolente depuis dix ans, c'est loin de se traduire par une amélioration des conditions des employés : salaires qui décollent à peine du SMIC (la rémunération mensuelle brute reste inférieure ou égale à 1700 €), horaires décalés, postures pénibles, travail de nuit, le week-end, primes dérisoires et avancement quasi-inexistant sont la règle. La faute à une « concurrence déloyale d’acteurs ne respectant ni la loi, ni le droit du travail, ni même les principes élémentaires régulant la vie économique », s'est insurgé en 2014 Bernard Cazeneuve qui jurait d'en « finir avec les pratiques délictueuses avérées et massives qui plongent la profession dans une colère légitime ». C'est pour mettre un terme à ce grand n'importe quoi généralisé, qu'a été créé le conseil national des activités privées de sécurité, le CNAPS.

Depuis 2012, il passe en revue les entreprises, les établissements ainsi que les employés des sociétés. Et les résultats ne sont pas joli-joli. Sur près de 3500 entreprises contrôlées entre 2012 et 2014, soit environ la moitié du secteur, plus de 26 000 manquements ont été relevés, menant à 900 sanctions. Face aux innombrables entorses au droit du travail (absence de carte professionnelle, irrégularité dans les contrats de travail, etc.), la mise en place du CNAPS apparaît salutaire.

 

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Et du contrôle judiciaire chez les contrôleurs...

Remercions ce conseil national si efficace : son président du collège Alain Bauer, l'homme qui insufflait la parano dans l'oreille des gouvernements. Et surtout son directeur, le préfet Alain Gardère. Si son nom nous est familier, c'est que ce fidèle de Sarkozy a été mis en examen dans le cadre de ses responsabilités au CNAPS. Le 20 janvier dernier, il a été accusé de « corruption passive, abus de biens sociaux, trafic d’influence, corruption et prise illégale d’intérêts par une personne dépositaires de l’autorité publique ».

Le Monde, qui cite une source du ministère de l'Intérieur1, évoque un « fonctionnement totalement systémique sur le mode de l’échange de bons procédés ». Selon le quotidien, le préfet se acceptait de « rendre des services de tous ordres » contre de petits avantages en nature : restaurants, vacances, etc. « Beaucoup de petits montants mais mis bout à bout, ça fait un système ». En échange, il aurait pu accorder des accréditations imméritées et fermer les yeux sur certains écarts de légalité.

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...avant de privatiser

Si l'œuvre d’assainissement du secteur est si cruciale, c'est qu'il paraît urgent de s'assurer qu'il soit présentable, avant de poursuivre une privatisation de la sécurité déjà bien entamée et de leur accorder de nouvelles prérogatives. Le discours actuel de Sarkozy reprend cette vieille antienne de décharger les policiers et gendarmes d'un certain nombre de tâches pour les confier aux agents privés. De la garde statique de bâtiments à l'établissement des procurations en passant par le transfert des détenus ou la sécurisation des tribunaux. L'intérêt, c'est que les agents privés ont cette grande qualité de coûter cinq fois moins cher que les agents publics. « Depuis plus de dix ans, le marché français de la sécurité s'étend du fait du transfert des compétences de l’État dans ce domaine vers des entreprises privées » et le nombre d'agents privés « devrait bientôt dépasser le nombre de gendarmes et de policiers en France », confirmait à l'AFP Jean-Paul Horville, secrétaire fédéral de la fédération CGT des services.

Si le gouvernement actuel se défend de vouloir remplacer les agents publics par le privé, il en prend pourtant tranquillement la direction, en commençant par renforcer les relations entre public et privé. Bernard Cazeneuve mettait ainsi côte à côte les deux secteurs : « L’État et le secteur des activités privées de sécurité doivent aujourd'hui dépasser la méfiance et l'incompréhension réciproques qui ont longtemps caractérisé leurs relations ». En clair, on prépare le terrain pour un transfert progressif des compétences des policiers et gendarmes vers des employés privés. La prochaine étape sera sans doute plus sensible : le lobby des agents de sécurité pousse lourdement en faveur de l'armement de ses employés. Il leur faudra peut-être attendre une nouvelle catastrophe.

 

Tom Pastiche

 

1. « La garde à vue du préfet Alain Gardère prolongée », Le Monde, 20/01/2016.

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