Une nuit au théâtre Sébastopol

ÀSièges Sébasto l’heure où nous terminons ce numéro 64 [printemps-hiver 2021], le théâtre est occupé depuis plus d’un mois. Des dizaines d’assemblées, de commissions, d’actions fomentées, des nuits, des repas, des engueulades. Ça commence à faire beaucoup, assez pour raconter le songe d’une nuit de printemps. Récit.

Entrée par la porte des artistes, entre les chiottes publiques et la pissotière à ciel ouvert. Après quatre marches, on suit des couloirs souterrains qui remontent jusqu’à la scène. Sur les murs, on découvre des centaines d’affiches dédicacées encadrées de tou.tes ces artistes venu.es au Sébasto dans les 10 dernières années. Pourtant, depuis le 15 mars, la programmation a bien changé !

Le quatrième mur

Vers 19h, les gens qui ne dormiront pas ici commencent à s’en aller. On est une dizaine dans la cuisine, le « catering » (terme issu du jargon du spectacle et du cinoche). Les gens discutent par petits groupes, masques sur le nez, assis.es sur des chaises ou des canapés.

Sur le plateau (1), trois personnes discutent au milieu des nombreuses œuvres, toiles, banderoles, affiches, Géants (marionnettes immenses), en cours de fabrication ou prêts à être sortis de la salle obscure pour des manifs.

Côté cour (2), un grand panneau d’affichage donne la couleur : instructions sur l’occupation, infos pratiques, grand agenda (permanent et spécifique à la semaine), liste des commissions et leurs contributeur.rices : communication, action, « convulvence » des luttes (qu’on préfère à la convergence), propagande…

karlmasque2

En face, côté jardin (3), une table de presse avec de nombreux tracts et brochures des nombreux combats actuels et passés : sans-papiers (Aly Touré), écologie (Tropicalia), lutte des classes (Cargill)... La Brique y a trouvé sa place, évidemment. On ressort les vieux numéros, parmi lesquels « Luuuuutte » (2016), « La culture en rade » (2014), « À qui profite Lille 3000 ? » (2009).

Et, en vis-à-vis de cet espace scénique devenu carrefour créatif, la salle à l’italienne (3) d’un rouge intense et quelques dorures. 600 places. Un grand balcon à l’étage en demi-cercle, un petit balcon au deuxième (le poulailler pour les bourgeois.es, le « paradis » pour les gueux). Des projecteurs, éteints, qui semblent regarder la scène l’air désolés. Quatre banderoles sont dressées depuis les balcons. Chaque semaine d’occupation, une nouvelle apparaît, comme pour accueillir toujours plus et encore mieux les visiteur.ses de ces luttes.

Tombée de rideau

19h45, nous sommes une quinzaine à nous rassembler sur la scène, en cercle. C’est l’« AG du soir », un moment important de présentation pour les nouveaux.elles, de reconnaissance de ses partenaires d’occupation nocturne, et d’organisation de la soirée, jusqu’au lendemain. On fait un tour de parole : intermittent.es du spectacle, chômeur.ses, étudiant.es, allocataires du RSA, travailleur.ses de la culture sans statut, intermittents du logement... Se côtoient les plus impacté.es par la crise, mais aussi plusieurs classes sociales.

Une « charte » est lue. Nous parlons du contexte d’occupation. Nous nous disons ce dont on voudrait parler pendant la soirée, ce sur quoi certain.es avaient prévu de bosser et pour lequel iels auraient besoin d’un coup de main.

On parle de comment tout ça nous impacte depuis un an et plus encore. Chaque corps social représenté y va de son grain de sel pour augmenter ce sentiment partagé : la rage, le seum, l’amertume. Ce qui nous érode.

Banderole Ehpad Danser Encore

Un téléphone sonne, c’est celui de la « gargotière », la personne en charge de l’accueil pour le soir. Elle se balade avec un carnet avec les inscrit.es du soir, ainsi que les répartitions dans les loges. À l’autre bout du fil, une personne souhaite rentrer. On l’accepte exceptionnellement, et parce qu’elle s’était inscrite - les occupant.es préfèrent éviter les entrées et sorties à tout va passé le couvre-feu.

La quinzaine d’occupant.es se répartit dans les loges du théâtre, aménagées en chambres all inclusive : chauffage, lavabo, prises... Il faut juste apporter son matelas ou sac de couchage, mais certain.es les ont laissé à disposition des vagabond.es d’une nuit. À côté des amphis de Lille 1, de Lille 3 ou de la DRAC, c’est du cinq-étoiles.

L’opéra de quat’sous

21h, c’est le moment du repas. Une soupe a été préparée par une sympathisante, modeste contributrice extérieure qui a choisi de donner le pain. Il y a des restes de la veille, aussi. On dresse une grande table au milieu de la scène, l’espace le plus ouvert, adapté pour les « gestes barrières » qu’on s’impose.

Dans les couloirs, un homme dit : « J’ai pu aider à faire la cuisine, éplucher des oignons, couper les carottes, et je peux t’assurer que ça fait un bien fou quand t’es à la rue et que tu as perdu ce rapport à l’alimentation ».

Sièges du théâtre Sébastopol Occupé

Le temps est libre. En fonction du soir, ce moment peut être l’occasion de commissions ou d’ateliers divers : discussions, écriture de tracts, confection de pancartes ou affiches, réflexions sur les actions à venir, cours de chant improvisé ou piste de danse aménagée... Ce soir-là, un groupe réfléchit sur des dispositifs à mettre en place pour favoriser le partage de l’attention entre les occupant.es. Autour d’une grande feuille au centre du plateau, les idées fusent, se confrontent et s’organisent pour être restituées plus tard en assemblée générale. « Le soir, ça bosse » diront quelques un.es qui veulent affirmer qu’on n'est pas là pour se la couler. Et peu importe : la fête est désormais une lutte, alors que c’était l’inverse jusqu’alors.

Une engueulade tombe. Le mec du couloir – qui picole pas mal – se prend un commentaire qu’il n’apprécie pas trop alors qu’il fait de l’œil à une bouteille. Les egos se confrontent, les classes sociales aussi. L’homme finit par aller se pieuter, sans bière et avec la boule au ventre, le sentiment d’avoir été raillé devant tou.tes les occupant.es du soir. Comme au dehors. C’est qu’on est capable de reproduire cette violence-là quand la violence sociale toque à la porte de nos espaces occupés.

La Lutte Enchantée

Ce lieu incite les gens à être « individuellement et collectivement responsables de la consommation d’alcool », les abus n’étant « pas les bienvenus ». Ce lieu est-il l’espace d’accueil pour les gens dont la maîtrise de soi ne va pas toujours de soi ? La question reste toujours en suspens. Précaires, SDF, intermittents du logement s’invitent aussi dans la « maison du peuple ». Souvent écarté.es par la force des choses (les occupant.es savent mieux représenter les problématiques sociales que les gérer...), certain.es restent pourtant tenaces et s’intègrent pleinement à la vie collective, en ramenant leurs singularités que d’autres aimeraient voir rester hors-les-murs, par souci d’efficacité militante.

 

On n’improvise pas la gestion des cas psychologiques complexes, des addictions parfois conjuguées, des dépressions ancrées, quand le dehors violent ne fait rien pour les personnes concernées. À chaque lutte qui naît et qui a une certaine ampleur, on s’y frotte avec une étrange surprise, qui pourtant revient de même, inlassablement. L’inclusivité en théorie, si chère à nos occupant.es, est mise à mal à chaque fois qu’un cas imprévu (ou qu’on aurait secrètement préféré ne pas voir arriver) se présente.

Filage rapide

Réveil sec le lendemain : un café et on se remet au boulot. Il faut préparer l’AG qui commencera deux heures plus tard et réunira plus de 60 personnes pour penser la suite de la lutte. De quoi va-t-on parler ? On réfléchit à l’ambiance d’occupation, à l’épuisement général, on rassemble les propositions des derniers jours, puis on se rappelle pourquoi on est là, on hésite, et on finit par griffonner un ordre du jour sur un tableau noir. On se donne des rôles, deux président.es de séance, un.e secrétaire, deux répartiteur.ses de la parole. On ouvre les portes au public. Trois coups, rideaux, lumière (4). « Bienvenue à l’occupation des Interluttant.es du Nord-Pas-de-Calais... »

L. M.

Photos du dossier par Vigue

1. La scène.

2. Les deux côtés d’une scène de théâtre sont identifiés comme jardin et cour – respectivement, quand on regarde depuis le public, à gauche et à droite. La technique pour se rappeler de la direction des deux, c'est de se dire "Jésus-Christ" en imaginant qu’on a la scène face à soi. Jésus pour jardin et Christ pour cour.

Pour sortir de ce rapport à la chrétienté que nous impose le jargon spectaculaire, on propose de remplacer le nom de référence par Jacques Chirac.

3. Avant le 20e siècle, le public n’était pas dans l’obscurité car le théâtre était un vrai espace de sociabilisation : en arc-de-cercle, le public peut se voir, et même se parler en se moquant un peu de la pièce...

4. Ce n’est pas la réalité de l’ouverture de l’AG, mais ça sonne mieux comme ça.

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