histoire locale | Le bon et le mauvais vandale : Lettre ouverte à Renaissance du Lille Ancien
Vous ne la connaissez sans doute pas, mais l’association Renaissance du Lille Ancien (RLA) veille tous les jours pour défendre les traces de l’histoire lilloise. Pourtant, derrière cette noble cause se dissimule un programme hostile aux habitant·es les plus vulnérables et muet devant les grands projets de casse sociale et patrimoniale de la municipalité.
Né des premiers grands projets de « rénovation urbaine », RLA est créée en 1964, rassemblant des Lillois·es choqué·es par la destruction presque complète de Saint-Sauveur, le plus vieux quartier ouvrier de la ville. Le prochain dans le viseur de la « lutte contre l’insalubrité », c’était le Vieux-Lille. Drôle d’ironie : ce qui est aujourd’hui la vitrine de l’office de tourisme aurait pu être rasé pour être remplacé par des barres d’immeubles semblables à celles qui occupent aujourd’hui les alentours de l’hôtel de ville.
RLA s’investit corps et âme pour limiter la casse dans le Vieux-Lille, parvenant peu à peu à infléchir la politique patrimoniale de Pierre Mauroy, alors maire. À ses origines, l’association conçoit la défense du patrimoine et celle du droit des habitant·es à rester dans leur quartier comme un même combat : le Lille ancien, ce n’est pas seulement quelques belles façades, c’est aussi la riche vie sociale nouée par des générations de travailleur·euses. Ces luttes urbaines mènent également à la création en 1978 de l’Atelier Populaire d’Urbanisme du Vieux Lille, qui se bat contre la gentrification et la muséification du quartier. Mais depuis la fin des années 70, force est de constater que la ligne de RLA a bien évolué...
Fossilisation d’un Lille Ancien
Dans le collectif La Brique, nous sommes plusieurs à nous intéresser à l’urbanisme et à l’histoire de la métropole lilloise, et la volonté d’écrire un article sur le Vieux-Lille dans les années 60/70 nous amène assez naturellement à croiser le chemin de RLA. Intéressé par le cycle de conférences proposé par l’association, nous tentons de négocier une adhésion du collectif La Brique et, pourquoi pas, de couvrir certaines actions menées par RLA. Le secrétaire, au départ plutôt enthousiaste, se montre bien plus réticent depuis qu’il s’est renseigné sur notre journal, qui serait incompatible avec « l’apolitisme » supposé de son association.
La Brique trop politique ? Pourtant, RLA propose un programme pour tenter de guider l’action patrimoniale de la municipalité. S’insurgeant régulièrement contre la « nov’langue » des technocrates municipaux qui appellent « îlots de fraîcheurs[1] » trois pauvres arbres en pot, le programme s’appelle quand même « EuraPatrimoine » ; et sur de nombreux points, il paraît bien éloigné des idéaux qui ont guidé RLA durant ses premières années d’existence…
Un exemple ? Dans la partie dédiée au patrimoine du XXe siècle, seule la piscine Marx Dormoy et les grandes tours vides de la cité administrative et du Palais de justice sont évoquées. Des cités HLM des Aviateurs (Bois-Blancs) et de la Concorde (Faubourg de Béthune), pas un mot. Pourtant, elles sont intimement liées au quartier Saint-Sauveur : c’est là que les habitant·es chassé·es ont été relogé·es. Soixante-dix ans plus tard, rebelote, des Lillois·es expulsé·es ou vivant dans des conditions indignes et un patrimoine monumental démoli ou défiguré. Mais cette fois-ci, pas de Renaissance du Lille Ancien. Plusieurs propositions d’écrire un article sur l’intérêt patrimonial de la cité des Aviateurs pour le bulletin de l’association n’ont pas reçu de réponse.
Le programme a tendance à défendre la création d’une ville musée hostile à qui n’est pas un amateur de vieilles pierres. Les arbres ? Ils cachent les façades[2] . Les pistes cyclables ? Les cyclistes pressés empêcheraient le flâneur de contempler tranquillement les immeubles de la rue du Molinel[3] . Plutôt que d’accuser le livreur Uber pour lequel chaque minute compte s’il veut gagner sa croûte, ne faudrait-il pas critiquer le système d’exploitation dans lequel il est enferré ? Libérer du temps pour déambuler dans les rues, n’est-ce pas la première pierre d’une politique de mise en valeur du patrimoine ?
À la porte de Gand, ce sont les gens du voyage installés dans les fossés des anciennes fortifications contre lesquels s’élève RLA, appelant à ce « que ce lieu retrouve beauté et unité et surtout entretien[4] ». Pas un mot pour les populations qui y vivent et qui s’inscrivent dans une tradition très ancienne : les fortif’ sont depuis longtemps un refuge pour les marginaux. La présence des classes populaires semblent toujours gênante. Jamais leur rapport à la ville n’est évoqué. On ressort du programme avec l’impression que ce que RLA souhaite pour Lille, c’est une ville proprette, dans laquelle les transformateurs électriques restent désespérément gris ; c'est une histoire spectacle digne du Puy-du-Fou, expurgée de toute contradiction, de toute lutte sociale.
Illustration : « Il faut que les prochaines générations ne finissent pas à la rue », tag vu sur une palissade de chantier à l’Alma-Gare (Roubaix, 11/2025), au cœur des luttes contre le projet de « rénovation urbaine » qui déchire le tissu social du quartier. On notera le motif phallique, sans doute ajouté par un autre grapheur : cette urgence masculine puérile de marquer son territoire ornait déjà les murs des villes antiques…
Cachez ce tag que je ne saurais voir !
Comment RLA peut-elle s’attendre à ce que l’on respecte le patrimoine ancien que ses adhérent·es valorisent tant, quand elle refuse de défendre le patrimoine des classes populaires ? Défendre l’intégrité d’une cité HLM, c’est conserver un témoignage historique intéressant, mais aussi et surtout le droit de continuer de vivre à Lille qu’importe ses revenus. En se coupant des collectifs de défense des habitant·es, RLA se prive de moyens de mener son combat.
Lorsque le bulletin trimestriel publie un « coup de gueule » contre les « tags et graphs », une pratique pourtant immémoriale, les réduisants à du « vandalisme » et du « street-art pour les anglo-snobs[5] » sans rien dire des quartiers rasés par les pouvoirs soi-disant publics, RLA méprise un moyen d’expression populaire qui, dans un quartier comme l’Alma-Gare à Roubaix, dit la colère de la population qui voit son patrimoine effacé (voir illustration).
RLA revendique se battre pour « une conviction forte » et débattre dans des échanges « courtois et à fleurets mouchetés[6] » avec les vandales de la mairie. Très bien. Lorsque La Brique propose une convergence sur certaines luttes, nous n’attendons pas que RLA renonce à ses méthodes et se mette à faire des caricatures de Martine Aubry aux commandes d’un tractopelle. Laissez-nous l’irrévérence. Mais gardez à l’esprit que pour beaucoup, la conservation et l’entretien d’un patrimoine bâti public n’est pas qu’une question de curiosité architecturale ou historique : c’est celle de vivre ou non dans des conditions de vie décentes. Quel « vandale » choisirez-vous, le virtuose de la bombe de peinture ou le chef des bulldozers ?
Références
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[1]
Jean-Yves Méreau, « Nous voulons le grand retour de l’eau sous toutes ses formes », Renaissance du Lille Ancien, n°121, décembre 2025, p.3.
↩[2]Renaissance du Lille Ancien, « Eurapatrimoine, municipales 2026 : une ville patrimoine pour tous », Lille-ancien.com bulletin spécial élection. p. 33.
↩[3]Ibidem, p. 57.
↩[4]Ibidem, p. 43.
↩[5]Anonyme, « Tags et graphs qui défigurent notre environnement et le patrimoine », Renaissance du Lille Ancien, n°121, décembre 2025, p.44.
↩[6]Jean-Yves Méreau et Sam Bellet, Renaissance d’un Lille ancien : état des lieux 1960-1980, Lille, Editions du Quesne, 2024, p. 12.
↩Issu du numéro 75 | «Tout va bien»
Trimestriel