Jean Gadrey " Le virus comme détonateur d’une crise économique et financière qui couvait"

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Jean Gadrey est économiste et ancien professeur honoraire d'économie à l'Université Lille 1. Très critique envers la théorie néo-classique et la doxa néoliberale dominante, Jean Gadrey se consacre depuis quelques années à des recherches sur les indicateurs de richesse et les limites de la croissance économique. Il est membre d'Attac (Association pour la taxation des transactions financières et pour l'action citoyenne), et collabore régulièrement avec le journal Alternatives Economiques dans lequel il tient un blog mais aussi avec Le Monde et Politis... C'est au tour de La Brique : Interview.

 

La Brique : Est-il légitime de se soucier de la santé économique dans le contexte de cette pandémie mondiale ?

L’enjeu principal de la période est sanitaire et social : limiter les dommages humains, en particulier pour les plus fragiles et pour les catégories sociales les moins bien dotées en ressources matérielles et culturelles. À cet égard, l’obsession manifeste du gouvernement et du Président, qui est de tout faire pour que l’économie rebondisse le plus vite possible « comme avant », relève de la mise en danger de la vie d’autrui en envoyant au casse-pipe (au travail) des millions de salarié.es dans des secteurs qui n’ont rien de vital alors même que la consigne sanitaire est « restez chez vous ! ». L’économie, chez ces gens-là, prend le pas sur la vie. C’est ce même mépris pour la vie qui a conduit, depuis des années, à imposer l’austérité à l’hôpital public.

Mais cette obsession de la « reprise » est également stupide sur le plan économique, car toutes ces personnes envoyées au front de la production lorsque cela n’est pas essentiel vont amplifier la contagion épidémique, faire durer la crise sanitaire, ce qui plombera plus longtemps l’activité économique, comme c’est le cas en Italie, et comme cela commence aux États-Unis.

L.B : Quel est le rôle de la Bourse et des marchés financiers dans cette crise ?

La crise actuelle n’est pas du tout la répétition de celle de 2008. Cette dernière, ou « crise des subprimes », avait vu un krach boursier et des défaillances bancaires entraîner dans leur sillage l’économie réelle. C’est aujourd’hui l’inverse, et c’est bien plus grave sur le plan du chômage et des faillites d’entreprises. Le confinement, même s’il est loin d’être total, fait chuter à la fois l’offre (la production de nombreux secteurs) et la demande (des ménages et des entreprises). Les spéculateurs en Bourse, détenteurs en particulier d’actions, anticipant de très mauvais résultats (profits) des entreprises cotées, vendent alors massivement et la Bourse plonge. Elle plonge de façon chaotique comme d’habitude, car même dans ces situations, certains jouent par moments à la hausse, mais en tendance elle plonge et ce n’est pas fini, vu que la dépression est devant nous et risque de durer.

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L.B : Mais finalement, la Bourse n’est-elle pas nuisible ? Ne pourrait-on pas la fermer sans dommage ?

On pourrait répondre que c’est le capitalisme qui est nuisible ! La Bourse est présentée comme une organisation permettant à de grandes entreprises de trouver des financements pour investir, les financeurs étant alors les actionnaires. Or cela fait longtemps qu’elle n’est plus au service de l’investissement1 et qu’elle est essentiellement une sorte de casino de spéculateurs parmi lesquels les plus importants sont des fonds d’investissement et de pension et de grandes banques. Ce sont eux les « marchés financiers ». On pourrait fort bien se passer de la Bourse si les banques étaient publiques ou socialisées (ce qu’elles ont été dans le passé), et si les entreprises pratiquaient surtout l’autofinancement complété à la marge par des crédits bancaires attribués selon des critères démocratiquement décidés. On se passe fort bien de la Bourse quand les entreprises sont détenues par les salarié.es ! Un autre grand avantage de l’absence de la Bourse serait que les entreprises seraient beaucoup moins incitées à grossir en « levant des fonds sur les marchés » et qu’on pourrait en finir avec ces monstres économiques et financiers échappant à tout contrôle démocratique, au bénéfice de PME relocalisées.

L.B : Quelle pourrait être l’ampleur de cette crise économique ?

Il est possible qu’une grave crise financière vienne à son tour percuter une économie déjà mise à mal par le virus et surtout par sa gestion sanitaire désastreuse. On retrouverait alors des enchaînements qui ont déjà joué pour les crises financières précédentes. Le krach boursier actuel est déjà sérieux : une chute d’environ 30 % de la valeur moyenne des actions par rapport au 13 février dernier. Il deviendra krach de la finance si on assiste à des faillites de banques dites systémiques ou de grands fonds de placement, comme cela fut le cas avec Lehman Brothers en septembre 2008.

L.B : Cela va-t-il se produire dans les semaines ou mois à venir ?

Ce sera le cas si la crise sanitaire produit, surtout aux États-Unis où elle est gérée de façon encore plus désastreuse que chez nous, des effets économiques graves et prolongés, un chômage de masse (certaines sources officielles américaines envisagent un taux de 30 % cette année), des défaillances de certains secteurs déjà très endettés pouvant entraîner dans leur chute les banques ou les fonds qui les ont financés. Un exemple est le secteur de l’extraction des gaz et pétroles de schiste, frappé de plein fouet par le plongeon des cours du pétrole, où les dépôts de bilan se multiplient. Un autre exemple est le système américain des retraites, largement financées via les fonds de pension. Selon John R. MacArthur, rédacteur en chef du Harper’s Magazine, « c’est là où se trouve le pire de la crise qui vient ».

 

L.B : Les banques centrales, en particulier la Fed et la BCE, peuvent-elles sauver les organismes financiers en grande difficulté comme elles l’ont fait à partir de 2009 ?

Si elles font comme pendant toute la période de 2009 à 2019, c’est-à-dire en prêtant massivement aux banques sans exiger de contrepartie (le « quantitative easing ») cela aura plus d’effets pervers que de bénéfices sur l’économie réelle, et cela aura des impacts désastreux sur le climat et la biodiversité vu que pour l’instant le système bancaire continue à investir massivement dans les énergies fossiles et dans bien d’autres productions qui entravent la nécessaire reconversion écologique de l’économie.

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L.B : Faut-il dans ces conditions un plan de soutien à l’économie ?

Oui, mais pas « comme avant ». L’urgence absolue est un plan de soutien aux hôpitaux, au système de santé, mais aussi aux revenus des salarié.es et indépendants en situation de confinement, et enfin aux PME à l’arrêt ou en activité réduite. Or ce qui a été décidé est lamentable aussi bien pour la santé que pour l’accès au chômage contraint et pour les PME. Le montant apparemment énorme de 300 milliards d’euros de garanties publiques en France pour faciliter des emprunts d’entreprises n’est pas ce qu’il faut faire quand la plupart d’entre elles ont avant tout besoin de « cash » (et non d’emprunts à rembourser plus tard) pour combler des trésoreries qui fondent. Il est temps de payer sans condition les gens empêchés de travailler dans la sphère économique pendant les semaines à venir, et d’aider les entreprises non vitales à ne rien produire, pour préserver des vies par milliers et même pour raccourcir la période de crise sanitaire et donc de récession économique. C’est parfaitement hétérodoxe mais parfaitement possible. Après tout, les 350 milliards d’euros de dividendes qui devraient être versés en Europe au titre de 2019 (et dont j’espère qu’on interdira de les verser) consistent bien à payer les gens à ne rien faire !

L.B : Pourquoi pour l’instant ce refus de payer les gens et de renflouer en cash les trésoreries des PME en risque de faillite ?

En raison de la persistance de l’idéologie considérant que la dette publique est un péché. Il est clair que s’il fallait 240 milliards d’euros (10 % du PIB) ou 360 milliards (15 % du PIB) d’argent public distribué « gratuitement » pour éviter une réédition de la crise de 1929, cela ferait monter la dette publique de 100% du PIB à 110 % ou 115 %. Et alors ? Cela fait dix ans que le Japon a dépassé les 200 %. Il approche les 250 % et il n’en est pas mort. Et puis, pour compenser ce surcroît de dépenses publiques de crise, il y a toujours des solutions dont les néolibéraux ont horreur : imposer les revenus et les patrimoines des très riches et s’en prendre vraiment à l’évasion fiscale et aux « niches pour riches ». J’ai estimé pour ma part à 300 milliards d’euros par an le coût pour les finances publiques de « l’assistance aux riches » !

L.B : Il ne faut pas « rebondir » mais reconstruire ?

Oui. Faire repartir l’économie comme avant est l’obsession de nos dirigeants. Ce serait la pire des choses. D’abord, personne ne sait combien de temps il faudra pour venir à bout, dans le monde, de cette maladie virale qui va toucher tous les pays de façon décalée dans le temps, qui va amener la plupart des États à exiger un confinement plus ou moins radical, ce qui conduira à des récessions en chaîne. Personne ne sait si des traitements efficaces, et plus tard des vaccins, seront disponibles ni dans quels délais. Quand bien même les pays d’Asie orientale et d’Europe en viendraient à bout d’ici deux mois, des « répliques » sont possibles. Et les perspectives aux États-Unis, au Brésil, en Inde et en Afrique sont très inquiétantes.

Faire repartir l’économie « comme avant » serait suicidaire car alors d’autres pandémies du même type, peut-être plus meurtrières, auraient de fortes chances de se produire, sans parler du réchauffement climatique qui constitue une menace autrement plus grave. Les mêmes causes – la mondialisation néolibérale et financière – auraient les mêmes conséquences. En effet, on sait maintenant que l’origine et l’expansion mondiale des virus dangereux ont beaucoup à voir avec la façon dont les humains ont exploité et détruit la nature et notamment les animaux et leurs milieux de vie. Mais elles ont aussi beaucoup à voir avec la mondialisation des « chaînes de production », avec l’expansion du transport aérien (un « gros porteur » de virus), ainsi qu’avec le réchauffement climatique. Quant aux dommages humains et aux morts, ils dépendent aussi de la qualité des systèmes de santé, malmenés par deux à trois décennies de sacrifice des biens publics et des biens communs sur l’autel des profits privés.

C’est tout un modèle néolibéral d’économie et de société de croissance et d’exploitation mondialisée de la nature et des humains qui tue, pas seulement le virus. Il ne faut donc surtout pas vouloir faire repartir l’économie comme avant. Une période de remise en question est ouverte et il faut espérer qu’elle sera mise à profit. Je dirais même que ce « monde d’après », c’est aujourd’hui qu’il faut en débattre et le concrétiser si l’on veut éviter le pire. Comme l’exprime très bien un slogan qui circule sur les réseaux sociaux, « nous ne voulons pas revenir à la normale parce que la normale était le problème ».

Retrouvez ici le Blog de Jean Gadrey :
https://blogs.alternatives-economiques.fr/gadrey

Ou encore son dernier livre :
http://www.lespetitsmatins.fr/collections/adieu-a-la-croissance-bien-vivre-dans-un-monde-solidaire/

 

1 voir cet entretien avec Michel Husson ainsi que cet article de Frédéric Lordon « Et si on fermait la Bourse… »

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