Nous bercer d'illusions vertes

les contradictions de Lille inspirentLa « nature en ville » est le thème des municipales naissantes. Depuis que les associations P.A.R.C et A.S.P.I.1 ont entamé leur recours contre la bétonnisation de la friche Saint-Sauveur, les effets de manche succèdent aux effets spécieux. Entre Lille3000, les promesses des candidat.es et la « Capitale verte européenne », la récupération politique est lancée. Apnée dans la verditude des choses.

Avec seulement 14 m² d'« espaces verts » par habitant.es et 60 jours de dépassement des seuils de microparticules dans l'air, un parc sur Saint-Sauveur représenterait une respiration. Mais avec Aubry, la friche sera plutôt offerte aux logements, auxbureaux, à une piscine olympique et à leurs 8 000 voitures journalières. Malgré leur métropole criminelle – la pollution de l'air fait 1700 mort.es par an, soit5 personnes par jour -, les élu.es et leurs structures culturelles n'auront jamaisautant adoré la « nature ». « La guerre c'est la paix », résumait Orwell.

Combien de nuances de gris ?

Juin 2017, Europe Écologie Les Verts raccroche ses wagons à la contestation du projet Saint-Sauveur. Les écolos plaident pour un « équilibre à trouver » entre béton et verdure, excluant toujours l'idée d'un « Central Park lillois » tant ils et elles sont arc-boutés sur leur « ville dense »1. Le mois suivant, les deux députés de la France Insoumise fraîchement élus, U.Bernalicis et A.Quatennens, réclament que l'on « consacre au moins la moitié de la surface de Saint-Sauveur à des espaces verts ».En avril 2018, alors qu'un collectif associatif remet son rapport au commissaire enquêteur, le Front national parvient à articuler deux mots : « projet délirant ».

Dans la foulée, le think tank « Axe Culture », proche à l'époque de Christophe Itier (La République en marche), imagine une friche verte et en même temps bétonnée. À la rentrée 2018, Martine Aubry voit quant à elle un papillon dans son jardin et dépose la candidature lilloise au titre de « Capitale verte européenne ».

Son ancienne directrice de cabinet Violette Spillbout, candidate Marcheuse aux municipales, fait aussi de l'environnement sa priorité. Les municipales n'auront jamais été aussi vertes.

Avec une pétition de 12 000 personnes et la victoire des associations au tribunal administratif, la récupération politique ne fait que commencer, tout en nuances de gris et de vert, de papillons et de bureaux. On ergote, on pinaille, on gnognotte, on chicane sur la part de vert laissée au gris. On veut des pôles de compétitivité, une agence européenne du médicament, des siègessociaux, un grand aéroport, un tramway... bref une croissance démographique etéconomique mais sans leurs nuisancesécologiques. Dieu s'il existait, rirait de celles et ceux qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes.

L'or vert des conquistadors

Dans leur combat pour bétonner Saint-Sauveur, les élus s'adjoignent les services de propagande artistique de Lille3000. En avril 2019, l'association événementielle lancera son « eldorado ». D'après Aubry, il s'agira de nous tourner vers « ce pays fabuleux, regorgeant d'or, auquel rêvaient les conquistadors espagnols. Dans un monde qui doute, l'eldorado nous invite à regarder vers l'avenir : quels sont nos ''eldorado'' contemporains ? »2 La Gare Saint So, assise sur la friche du même nom, accueillera l'exposition « La Déesse verte ». Lille3000 y présentera « la luxuriance infinie des paysages de cette planète » plutôt que la dévastation de la friche attenante. Au musée de l'Hospice Comtesse, Lille3000 posera ses pattes sur les mouvements paysans de la révolution mexicaine en récupérant leur slogan « Terre et Liberté ! ». Après « Vert Bitume », le Colisée de Lambersart exposera « Jungle et sentiments » pendant que le Tripostal naviguera entre « îles lointaines, zen intérieur [et] décroissance écologique ». Lille3000 nous bercera d'illusions vertes pendant que les grues de Rabot-Dutilleul dégueuleront leur béton sur nos imaginaires.

les contradictions de Lille inspirent

Nature en toc

Justement le géant du BTP vient deprésenter son projet de piscine olympique pour Saint Sauveur. Et vous savez quoi ? « Le projet retenu est le plus écologique de tous ceux présentés. Nous allons avoir 8 000 m² de toiture végétalisée, 1 800 m² d’espaces verts. Cela dépasse les objectifs de notre programme. C’est également le plus vertueux en termes de performances énergétiques. La consommation va baisser de 28 % par rapport à celle de MarxDormoy », s’époumone Aubry.3 On se noierait dans tant de promesses !

Élu.es, constructeurs, acteurs et actrices culturels, tou.tes aiment la nature, le même amour que le prédateur envers sa proie. Alors que la Ville offre la dernière « réserve foncière » à la promotion immobilière, elle cède son Palais Rameau aux ingénieur.ses agronome.es de la Catho qui en feront un laboratoire d'agriculture high tech et sous cloche. Pour toute « luxuriance infinie », la verdeur métropolitaine sera domestiquée, calculée, bétonnée ; tantôt verticale, tantôt sur les toits, tantôt hors-sol, mais ô grand jamais laissée à la nature

TomJo

1. Dont fait partie votre serviteur, l'Association Suppression des Pollutions Industrielle (ASPI) édite la revue Hors-sol.

2. A ce sujet, lire L'Enfer vert, Tomjo, L'échappée, 2013.

3. Dossier de presse « Eldorado ».

4. Voix du nord, 15/12/18.

L'écran de fumée des « fabriques culturelles »

« Il est urgent de ralentir ! » ânonnent les « fabriques culturelles », l'association des lieux culturels para-métropolitains. Leur appel à projets pour l'année 2020 apostrophe ainsi les artistes : « Pourquoi ne pas prendre son temps pour apprécier les moments simples ? Pour prendre le temps de regarder ce qui nous entoure ? Partir à l’aventure [et] s’éloigner un peu des écrans ? » Il ne faut pas chercher bien loin pour constater que la MEL nous enjoint de faire l'inverse de ce qu'elle décide.

Limitons-nous au seul conseil métropolitain du 14 décembre 2018. Depuis celui-ci, le public-citoyen n'a plus accès aux gradins qui lui sont habituellement réservés. Il regarde les élu.es depuis une salle vidéo refaire le monde à sa place. Et quel est ce monde ? Les élu.es votèrent à l'unanimité le remplacement des caméras dans les transports (3,6 millions d'euros), la transmission des images vers le commissariat en « temps réel », et l'installation de caméras de surveillance dans les communes de Mons-en-Baroeul, La Bassée, Wattrelos, Hem, Englos, Lys-lez-Lannoy, Vendeville, Erquinghem-Lys, Roncq, Roubaix, et même Wervicq-sud. Nous pouvons nous déconnecter le temps d'un « événement culturel », nous n'en resterons pas moins sur des écrans de contrôle.

Autre unanimisme : l'achat de capteurs pour « donner un sens à l'intelligence artificielle ». La MEL installera ces dits capteurs sur ses voitures pour enregistrer l'état de la circulation, la météo, la qualité de l'air et celle de la couverture mobile, et ainsi donner une « représentation 3D du territoire ». Les fabricant.es de culture peuvent nous déconnecter, nous n'en resterons pas moins sur les écrans des simulateurs de ville.

Les téléspectateurs et les téléspectatrice de la MEL ont aussi vu leurs élu.es débloquer 15 000 € au profit de l'association French Tech Lille pour son High Digital Forum, 61 000 pour que les professionnel.les du BTP travaillent avec « les acteurs du numérique », 22 000 pour un « fab lab textiles » à la Manufacture de Roubaix, 50 000 aux Makers lillois, ou bien encore 378 000 aux projets de ville intelligente et d'objets connectés du CITC-EuraRFID.

La MEL n'ignore pas que les écrans sont la cause de nombreux retards mentaux, troubles autistiques et autres obésités. Alors elle prend les devants d'un éventuel scandale sanitaire. Comme d'autres organisent des « Grand débats », elle circonscrit celui des écrans dans les lieux inoffensifs dédiés à la « Culture ».

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