La vie dans une fac ... en grève !
Il est difficile de se faire une idée du quotidien d’une université en grève. La lecture de la presse rend peu compte de cette effervescence un peu étrange. La grève, c’est quoi ?(1)
Plusieurs jours passés avec les étudiantes et les étudiants grévistes (et non-grévistes) de Lille 1 nous ont permis de mieux saisir les enjeux de la contestation et les principes de celles et ceux qui s’investissent dans l’organisation de la grève.
Un isolement relatif
La première chose qui frappe est le faible nombre de personnes mobilisées. Si les anti-grèves insistent sur le fait que c’est effectivement une minorité qui anime le mouvement, il faut souligner que la majorité du monde étudiant est solidaire de la grève et manifeste de la sympathie pour celles et ceux « qui se bougent ». Les AG de Lille 1 réunissant plus de 2000 personnes ne laissent aucun doute : les votes hostiles à la grève se comptent sur les doigts de quelques mains. Pourtant, sur le terrain, seule une centaine s’organise effectivement. Beaucoup ont une conscience politique développée soit par leur appartenance à une organisation (syndicats, partis d’extrême gauche, associations militantes) soit grâce à leurs propres expériences. Finalement, la caricature qui présente les grévistes comme issus de la mouvance anarchiste et gauchiste n’est pas fausse. A la différence près que ces filles et garçons se battent pour défendre des valeurs et des principes dans lesquels la majorité étudiante se reconnaît. En ce sens, la théorie de la “manipulation par les extrêmes” manifeste une ignorance crasse de la réalité universitaire. La mouvance réactionnaire mobilisée pour faire cesser la grève est largement isolée.

Blocage ou pas blocage ?
Le blocage des campus est le point qui divise les étudiants et étudiantes présents aux AG. Si une petite moitiée ne vote pas le blocage, la plupart n’y sont pas franchement hostiles et pourraient l’approuver s’il ne mettait pas en danger leurs “carrières” universitaires. Si les médias aiment à parler de « crises » ou de « tensions », la réalité est plus douce, même si elle n’est pas exempte de virulents débats. Le plus souvent, le refus de s’impliquer n’est pas idéologique mais vient de la peur d’échouer aux examens. Beaucoup ne comprennent pas les avantages qu’il y aurait à se mobiliser, avec tout ce que cela comporte de gratifications et d’apprentissages en terme d’autonomie, de prise de parole, de rencontres.
Les “activistes”
Le quotidien s’organise de façon un peu désordonnée, chacune et chacun s’investissant là où il se sent utile, même si les réflexes bureaucratiques et dirigistes sont encore vivaces. Les tâches sont nombreuses : tenir le standard téléphonique ; organiser les AG et les différentes commissions, les relations à la presse ou aux autres mouvements de contestation (inter-lutte). L’organisation de la vie sur le campus ; la préparation des actions : manif “sauvages” ou nocturnes, occupations des galeries marchandes, diffusions de tracts aux abords des lycées...
(AG de Lille 1 le 12 novembre)
L’administration subversive
Pour ce qui est des relations avec les autres composantes de la fac, il est rigolo de constater un discret mais franc soutien à Lille 1. Les personnels techniques qui gèrent les bâtiments sont souvent des alliés de circonstance précieux : prêt de matériel, condamnation des portes pour faciliter les blocages, refus d’ouvrir les salles aux anti-grévistes, échanges de sympathies, etc. Quant au soutien du conseil d’administration, c’est une aide appréciable.(2) Elle permet notamment aux grévistes de pouvoir être relativement libres de diposer des lieux et des ressources du campus. Lille 3 n’a pas cette chance puisque, en dépit du soutien de quelques enseignantes et enseignants, le président réactionnaire Dupas est nettement moins coopératif. Les profs de lille 1 sont quant à eux solidaires et ont d’ailleurs voté la grève à la quasi unanimité. A leur tête, les UFR de physique et de mathématiques, suivis par les sociologues pourtant amorphes durant les deux premières semaines de lutte. Comme à son habitude, le monde de la recherche se mobilise une fois que le campus est paralysé et pas avant. C’est que le courage politique n’est pas sa première qualité.
La vie d’une fac morte
A l’inverse, à Lille 3, une partie des directions d’UFR condamnent le blocage et, dans un élan de pédagogie magistrale, expliquent à leurs élèves les erreurs d’interprétation de la loi. Même soumis à des “votes administratifs” sous tutelle, le mouvement est reconduit chaque semaine. Côté ambiance, Lille 3 tente de ne pas rester fac morte : du matin au soir, concerts et pièces de théatre côtoient débats et discussions. Avec, entre autres, la présentation de travaux universitaires en cours sur des thèmes d’actualité ; ou encore des travaux réalisés par les “commissions” de grévistes. L’objectif étant de favoriser la mobilisation et la diversifier, tout autant que de tenter d’informer et de mobiliser la fac et le quartier Pont de Bois.
Coordination étudiante in-dé-pen-dante
Les 24 et 25 novembre, la coordination nationale étudiante s’est réunie à Lille, avec 222 personnes mandatées représentant 67 universités. L’UNEF a fait parler d’elle. Selon les témoignages recueillis, il semble que l’instrumentalisation du mouvement ne soit pas l’oeuvre des organisations et partis « extrêmistes », mais bien du premier syndicat étudiant qui se permet de négocier avec le gouvernement sans aucune concertation prélable. Samedi, à l’ouverture des débats, sept délégations se présentent avec des mandats litigieux. Coincidence : l’UNEF est particulièrement présente au sein de celles-ci. Après discussions, le choix est pris de ne pas les laisser entrer. L’UNEF quitte les lieux sur le champ. Cinq minutes plus tard, boum ! Un communiqué de presse annonce que l’UNEF quitte la coord’. De l’avis des étudiants, la tactique est claire : putsher la coord’ ou la quitter pour “marquer le coup”. Quelques réfractaires de l’UNEF continuent pourtant de participer à l’AG.
Médias méchants
Les critiques faites à la coordination étudiante proviennent également des relations que celle-ci entretient avec les médias. Cette méfiance est une position qu’adopte une grande partie des mouvements sociaux aujourd’hui. Mais dans le monde étudiant, elle se traduit plus radicalement. A Lille, un amphi est reservé aux médias : ils doivent attendre là pour avoir des informations. La coopération n’a pas toujours été courtoise, du genre « média collabo ». “L’objectivité” journalistique s’en est trouvée froissée. Le lendemain, la presse dans son ensemble condamne les réactions étudiantes, verdict : immaturité. On aimerait voir les journalistes aussi virulents pour pénétrer les secrets de la finance, des industries et de l’armée. En définitif, le mouvement étudiant n’a rien à cacher : il exprime une position politique qui n’est pas sans fondement au regard de la manière dont l’info est traitée par les médias.
(1) Site d’info sur le mouvement : lille.indymdia.org
(2) Fait rare en France, le CA de Lille 1 a officiellement pris position contre la loi LRU, et ce dès le mois de juin.
Sur ce sujet, à lire également dans le n°5 :
Privatisation de l’université : la LRU
Conclusion : la France qui gagne pas
Quelques Photos :



A Lille III, la fac encore occupée et bloquée au 8 décembre. Témoignages photo :







Le 13 décembre, le président de Lille 3 fait appel aux CRS qui évacuent le campus (usant de coups de matraque et de lacrymo) et dorment sur place. Le lendemain matin, ils repoussent une première fois les grévistes puis installent un barrage filtrant en tenue anti-émeute à l’entrée de la fac. Les grévistes parviennent quand même à entrer, ils envahissent le conseil d’administration qui était en train de se tenir, ils demandent la démission du président ainsi que le retrait immédiat des CRS. Le président reste ferme : les CRS quitteront les lieux si le blocage prend fin, il précise même qu’il ne tolérera plus jamais que Lille 3 soit bloquée. Après une AG improvisée dans la salle du CA, vers midi les grévistes reforment les barricades, les bâtiments sont à nouveau bloqués. Le président ne prendra pas le risque d’une nouvelle intervention policière. Les CRS partent en début d’après-midi. La suite lundi... (pour plus d’info : lille.indymedia.org)
Les CRS à l’entrée de Lille 3 :

Les CRS dans l’enceinte de Lille 3 :

Le bâtiment B est à nouveau bloqué :

Le collectif de photographes "Contre-faits" a publié également un article sur ce sujet : ici.

