Jours de grève : qu’en dit La Voix ?
Vive la continuité. Quand plusieurs mouvements sociaux utilisent la grève et le blocage pour revendiquer, les chiens de garde rappliquent illico pour jouer sur la peur et la division et opposer les méchants grévistes aux gentils usagers.
Quand Sarkozy annonce sa politique sociale, la Voix du Nord, par l’intermédiaire de Bretonnier, loue l’accélération sociale d’un président qui « joue le soutien du pays réel contre la mobilisation des centrales syndicales »(1), qui a « fermé les livres d’histoire et ouvert les manuels d’économie », pour « rassurer des Français qui auront peur ». La fin justifie les moyens : « Un peu de concertation et beaucoup de décisions. L’urgence économique et sociale ne permettait sans doute pas d’autres dosages ». Hervé Favre, éditorialiste régulier du journal, soutient la présidence qui « a raison de parler de " révolution culturelle ". C’en est une au pays des acquis sociaux et des statuts »(2). En temps de mobilisation La Voix passe d’une presse des bonnes nouvelles à celle des « mauvaises ».

Gros titres, articles et éditoriaux ne permettent pas le doute sur l’orientation politique du canard. Mais, pour apparaître comme neutre et objective La Voix se justifie d’une pratique journalistique : relayer les paroles des gens, rapporter des faits. Le principe contradictoire est de règle. Par exemple, l’interview d’étudiants ou cheminots expliquant les raisons de leur lutte est toujours contredit par un autre point de vue qui a souvent l’avantage du nombre (les usagers) ou celui de la fonction (président de l’université, syndicalistes et élus). Ainsi un étudiant de Lille III qui expliquait les moyens (blocage, manif) et les revendications de l’AG se retrouvait en infériorité face au président qui décrétait le blocage comme contre-productif.

17 octobre, veille de grève
La une du quotidien joue le registre de la peur : « Gare à la grève demain. Jeudi sans trains ». Introduction sur un mouvement qui va « semer la pagaille » et petites recommandations pour « échapper à la galère d’un jeudi noir ». Le 17, si les quatre témoignages relayent autant de discours contradictoires, les jours suivants réservent la parole aux mécontents de la grève (sous-entendu : le « pays réel ») : « Il ne faudrait pas que ça dure trop longtemps. Chacun doit faire des efforts, eux aussi ». Ou encore Yvette pour qui « il ne peut pas y avoir deux sortes de Français, côté retraites ». Nous y voici : haro sur les nantis. Le journaliste parle de « ces cheminots dont le droit à la retraite dès 50 ans pour les « roulants » (55 ans pour les autres) apparaît de plus en plus comme un privilège ».
La grogne des chiens de garde (3)
Du 13 au 21 novembre, la grève fait la une de La Voix sans discontinuer. Les premières pages font l’état des lieux du mouvement dans la région pour ensuite laisser la place aux compte-rendus des faits nationaux puis pour finir par le « temps fort » : les tribunes réservées à Mrs Favre et Bretonnier qui étalent leurs états d’âme sur la situation sociale. On ne compte plus les expressions telles que « galère », « exaspération », dans les lignes d’articles censés rendre compte « objectivement » de la situation. Exemple flagrant le 15 novembre. « Les français », « les usagers » redoutent une « Journée noire »(4) ; et La Voix titre : « En attendant le déblocage ».
La Voix fait parler les images... et mentir les miroirs
Le 18 novembre, le gros titre de la couverture « La grève fait des dégâts » est illustré d’une photo de terrasse vidée. Mercredi 20, en couverture, une photo d’une rame de métro bondée avec au premier plan une femme au regard pétrifié... « Deuxième semaine de tension sociale » titre le quotidien. Déjà experte en prévisions routières avec sa page quotidienne réservée aux points chauds de la métropole, la Voix se fait spécialiste du transport ferroviaire. Tous les regards se portent sur le « trafic » et sa possible « paralysie ». Dans les articles ou les forums de discussions du journal, le journal s’inquiète pour son lectorat : « Grève SNCF : racontez nous votre journée de galère », « Quelles sont les prévisions du trafic ? », etc.

Dans le même temps, les universités se sont mobilisées et l’impartialité de la Voix s’est affichée au grand jour. Le 14 novembre, la rubrique « Grogne » fait un état des lieux des facs en lutte. On pourrait faire l’exercice ludique d’un retournement des termes : la « grogne » n’est-elle pas l’apanage de La Voix et des mécontentements qu’elle prétend relayer ? Le journal devient de fait la voix du gouvernement.
Temps fort : la nalyse !

Avec les éditoriaux de la Voix, on entre dans des prises de positions franches qui soutiennent directement le gouvernement. C’est principalement Mr Favre qui s’occupe de « traiter » le mouvement social. Un simple coup d’œil sur les tristes titres de ses commentaires donne une idée de sa considération à l’égard des grévistes : « Il faut savoir arrêter une grève », « Qui veut vraiment une grève « dure » ? », « La grève sans procuration », etc. Le 18, les trains sont bloqués, il peut se lâcher : « Une journée sans train ni métro, c’est un régime spécial que les Français ne connaissent que trop ! Aujourd’hui, le service ne sera même pas minimum... » À défaut d’intervenir quotidiennement, Mr Bretonnier s’est contenté de son côté, dans son billet du 12/11, d’un commentaire prophétique : « Ce qui caractérise les mobilisations de la semaine à venir, c’est leur profonde vanité ». Visionnaire...
Aucune autre option de financement des retraites n’est évoquée. La solidarité n’est décidément plus au goût du jour. Dorénavant la Sécu sera uniquement financée par les malades, les retraites par les salaires, et bientôt la justice par les victimes.
Deux poids deux mesures ?
Il ne faut pas s’étonner de voir le mouvement social se radicaliser sur la question des relations avec les médias. En allant voir les usines de Sublistatic ou de Quebecors ou plus récemment les cheminots, nous nous sommes confrontés à la volonté de huis-clos. Quoi de plus légitime que de vouloir décider des orientations d’un mouvement sans les médias ? La contradiction réside dans le fait que les mouvements sociaux sentent le besoin d’être relayés sans vouloir des médias. La question de la réappropriation de l’information se pose. Les luttes sociales savent de mieux en mieux communiquer à travers d’autres réseaux (et notamment le net : réseau Indymedia, blogs perso ou d’AG). Pourquoi alors accepter les journalistes, ces “ ratés qui traitent d’un domaine dans lequel ils auraient aimé réussir ”(5).
Dernier exemple en date, celui de la coordination étudiante qui tient les médias à l’écart derrière des barbelés fictifs dessinés sur le sol. Le 25 novembre, la coordination a lieu sur le campus de Lille I. Une journaliste de La Voix tire à boulet rouge : « Le fonctionnement de la coordination étudiante s’avère rigide, sous prétexte de démocratie. Drôle de démocratie où l’on vote la présence de la presse aux assemblées générales… » Drôle de démocratie où l’ensemble de la presse est détenue par les marchands de canons !
Rappel des faits : la coordination nationale étudiante est une structure interne au mouvement pour l’abrogation de la loi LRU. Cette journaliste se serait un peu renseignée : elle aurait su que seuls les délégué-e-s nommés par les AG locales ont le droit d’y participer. Les débats internes de cette coordination ne sont pas publics, voilà tout. La coordination n’est pas la seule à fonctionner de cette manière. Syndicats, associations et partis politiques (de l’extrême-droite à l’extrême-gauche) organisent des réunions internes auxquelles la presse n’a pas accès. Nombre des décisions de nos représentants politiques se font dans les coulisses et sans journaliste. Aucun grand média ne s’étonne de ne pas avoir accès au conseil des ministre et aux débats régissant les décisions économiques des entreprises qui concernent des millions de salariés. « La coordination étudiante – sans juger de la légitimité de ses revendications – ne semble pas assez mûre pour le dialogue ».
Au journal, nous pensons que tenter de faire vivre ensemble et sans hiérarchie les avis d’une soixantaine de campus universitaires représentés par plus du triple d’étudiantes et d’étudiants, est au contraire une démarche qui mérite attention, tant elle est difficile et aventureuse ; telle les magouilles de l’UNEF. Mais probablement que les journalistes de la Voix ont oublié l’aventure de la libre expression - soumises et soumis depuis bien longtemps à une stricte hiérarchie rédactionelle peu ouvertes aux contestations.
A.D et C.G
(1) La Voix du Nord, 19 septembre 2007
(2) Idem, 20 septembre 2007
(3) Paul Nizan, Les chiens de garde, 1932 / Serge Halimi, Les Nouveaux chiens de garde, Éditions Liber, 110 pages, 30 francs
(4) Terme récurrent au long des numéros
(5) André Comte-Sponvile

A lire sur ACRIMED, "Préparatifs médiatiques à la grève du 18 octobre" « Généralement, dans les titres mêmes (et plus encore dans les « informations »), on retrouve le déplacement habituel du conflit. Informant sur les effets plutôt que sur les motifs du conflit, la plupart des médias opposent les grévistes aux « usagers », plutôt qu’à leurs employeurs ou au gouvernement qui s’attaque à leurs droits. Quand les motifs du mouvement sont évoqués, seule la question des « régimes spéciaux » est mentionnée, alors que les revendications sont beaucoup plus larges et diverses. Ainsi, la presse écrite quand elle ne vient pas ouvertement au secours du gouvernement, lui vient indirectement en aide... en déclarant sa solidarité avec les usagers, informés sur les désagréments qu’ils vont subir et conseillés avec tendresse. »
Voir aussi Le Plan B numéro décembre/janvier
Semaine de la grève du 24 janvier, alors que les cheminots manifestent partiellement le mardi 22, le 23 la Voix lance sa grande question de cette grève : va-t-on enfin casser les grèves ?


