"Ceci n’est pas une prison"
Chronique de lutte
Depuis 1984 et la découverte d’une prison illégale pour les étranger-e-s « hors-la-loi » du côté de Marseille, les Centres de Rétention Administrative ont fait leur apparition. Le CRA du littoral est situé à Coquelles, à 7 km de Calais, dans l’anonymat d’une zone commerciale baptisée ironiquement « Cité Europe ». Nous avons rencontré une personne très bavarde : voici comment marche la machine à expulser.
En France, la CIMADE2 est la seule association habilitée à avoir accès aux CRA. Pour cela, « on traite parfois la Cimade de ’collabos’, mais si on ne parle pas aux flics, on n’a pas accès au dossier et on ne peut pas faire de recours lorsque qu’un réfugié est mis en centre de rétention ». Les prisonnier-es passent en moyenne sept à huit jours en CRA. L’expulsion du pays, si elle a lieu, arrive au bout de cinq jours. « Bienvenue à Gattaca » Pour gérer le nombre d’arrestations, les CRA « utilisent un logiciel, fabriqué par ACCOR, pour évaluer le nombre de places disponibles. Quand il y a trop de monde, des locaux de rétention administrative3 peuvent être utilisés pour 48H d’après la loi mais en fait cela peut être plus. Beaucoup de gens passent plus de 48H dans ces locaux. 2400 personnes par an passent à Coquelles. 40% sont éloignées du territoire, 20% de ces 40% retournent dans leur pays ». La capacité actuelle du CRA de Coquelles est de 80 places. Pour savoir où expulser, les autorités utilisent « EURODAC ». Ce système compare les empreintes digitales des migrants « clandestins ». Cela permet de connaître le pays de la première demande d’asile des migrants, où ils seront expulsés selon les accords Schengen : « Cela pose le problème des pays par lesquels entrent les migrants, qui « oublient » de les contrôler. Les Anglais, même s’ils ne sont pas dans l’espace SCHENGEN, utilisent et participent à Schengen Police pour renvoyer les gens chez eux. Une simple photo dans un journal ou sur internet peut leur servir à expulser les gens dans le pays où ils ont été identifiés ». Pour compléter, « Ulysse 3 » est une opération inventée en 2006 par le Comité interministériel de contrôle de l’immigration pour « limiter la présence d’un trop grand nombre d’étrangers en situation irrégulière dans [notre] région »4. Les migrants expulsables sont dirigés vers Coquelles ou envoyés par bus « de leur plein gré » vers les villes citées (Rouen, Amiens, Orléans, Reims, Dijon, Metz). « Avec Ulysse 3, l’Etat offre un hébergement aux volontaires qui acceptent de quitter Calais. Ils sont hébergés dans des CADA ou des ADUA5. On leur propose un rappatriement accompagné d’une aide au retour [2000 euros]. S’ils refusent, ils sont arrêtés à leur sortie, où, bizarrement, les flics les attendent en sachant déjà leur situation ». Ensuite, c’est la rétention pour renvoi vers un pays tiers, ou la prison si l’étranger « fait obstacle aux procédures ». La Cimade y voit des tentatives d’ « expulsions collectives », interdites. Violence banalisée dans les CRA Notre interlocuteur a déjà déposé plainte pour des gens tabassés à Coquelles, ou encore récemment pour séquestration contre le responsable du centre qui ne tenait pas compte de la libération d’un réfugié, ordonnée à huit heure du matin. Comme en prison, c’est la loi du silence : « Il y a deux jours, un gars s’est pendu au centre de rétention de Bordeaux, il y a quelque temps, c’était un Turc à Marseille. Il y a très souvent des tentatives de suicide un peu partout ». Les CRA n’appliquent qu’avec légèreté les principes de précaution qui visent à ne pas mettre en danger les étranger-e-s : « ils avalent des clous, des lames de rasoirs, se coupent les veines, se pendent avec une corde ». La DASS est régulièrement interpellée, pour état de santé incompatible avec la rétention, pour manque de chauffage en hiver alors que des enfants sont en rétention, etc. Les CRA posent un problème éthique et politique pour la démocratie : comment “le“ pays des droits de l’homme s’organise pour expulser les étrangers indésirables ? Actuellement, la zone de Coquelles, sans cesse agrandie depuis 2000, est en « sécurisation »6.
(1) Titre d’une exposition censurée sur les centres de rétention organisée par la CIMADE. (2) Service oecuménique d’entraide, d’origine protestante. (3) A Lille, par exemple, les commissariats ou la PAF (Police aux Frontières) servent de lieu de rétention. Pour les villes plus petites ou moins exposées, comme Valenciennes, c’est même systématique. (4) Circulaire du 31 janvier 2006 (5) CADA Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile. (6) Extension de la zone police, DST (Direction de la Surveillance du Territoire), PAF (Police aux Frontières).

