Calais n’est pas une station balnéaire
Chronique de lutte
Vendredi 15 juin. 14H. Journée ensoleillée. Calais est une ville propre, une « ville fleurie ». Rendez-vous sur un terrain vague à moins de 100 mètres du beffroi où l’association « La Belle Etoile » sert les repas aux réfugiés : Calais est une ville de contrastes. 14h30. Rencontre avec Joël, secrétaire de la Belle Etoile : « Nous avons commencé il y a plus de dix ans, au temps du Kosovo ». Il est alors appelé car un réfugié n’est pas bien : « Hier, j’ai dû emmener un gars à la maison médicale [gérée par Médecins du monde] pour un problème de dents ».

- Toujours dans la jungle...no comment !
14h50. L’agitation de la distribution s’éteint peu à peu et nous pouvons parler. Les dernières campagnes électorales auraient été synonymes de « rafles pour cacher la réalité ». Beaucoup partent en centre de rétention et disparaissent : « On sait qu’ils sont 150 et d’un coup, il n’y a plus que 70 personnes ». Cet hiver, l’afflux des migrant-e-s a été important : « Le nombre de réfugiés a baissé depuis peu, même si on a eu un afflux provenant de Paris après les élections du 6 mai 2007. Ces réfugiés étaient inquiets du résultat. » Les membres des associations sont harcelés par la police, les contrôles se multiplient. 15h30. Deux Erythréens sont là depuis 3 et 5 jours. Ils acceptent de se faire contrôler (la police voit tout de suite qu’ils sont étrangers : « c’est la loi »1), acceptent de se faire fouiller (« C’est leur travail »), mais dénoncent la méthode employée : « en France nous n’avons aucun droit ». Les relations avec la police française sont beaucoup plus dures qu’ailleurs : « en Italie où ils te donnent un endroit et tu ne te fais plus emmerder. Ici, on te relâche et on recommence ». L’un d’eux est passé par cinq pays dont le Soudan et l’Italie. La France est juste une étape de leur voyage : « On est sur notre route, on ne cherche pas à rester ». Les autres espèrent aller vers la Suisse, la Belgique ou l’Angleterre. 18H. Rencontre avec Joëlle, Maïté et Jean-Pierre de SALAM (« Soutenons, Aidons, Luttons, Agissons pour les Migrants et les pays en difficultés »). Les réfugiés sont plus nombreux le soir car le midi, la police les arrête plus facilement. Ces bénévoles organisent des distributions de nourriture et de vêtements. SALAM se réclame de 135 membres, dont une cinquantaine active.

Tout comme la Belle Etoile, quelques soins médicaux (la « bobologie ») sont indispensables car l’hôpital ne joue pas son rôle : « Ils donnent des placebos et ils les font repartir ». Depuis quelques années, les réfugiés ont changé : « Au début, il y avait des avocats, des médecins... Aujourd’hui, les personnes rencontrées n’ont ni formation ni diplôme. Il y a quelques demandes d’asile mais en général, les réfugiés sont là pour passer ». Les méthodes, elles, se sont pérennisées : “Les arrestations se poursuivent : est-ce un ordre, est-ce du zèle ? Parfois, les CRS attendaient les réfugiés après les repas. Parfois, c’est trois fois par jour.” Etablir le contact avec les réfugiés n’est pas simple. Ils viennent manger, ils ne nous connaissent pas. Méfiance. Un Erythréen, arrivé le jour même, a mis un an pour arriver jusqu’ici. Il a quitté l’Erythrée car « c’était la guerre et maintenant la dictature ». Il veut aller en Angleterre « si c’est possible » et partir vite : « car il n’y a pas de liberté ici ». Un Albanais, passé par la Grèce et arrivé depuis 3 jours, est parti pour aider sa famille restée au pays : « il n’y a pas de futur dans mon pays ». Il s’en va pour 2-3 ans de travail. Il choisit l’autre côté de la Manche parce qu’il peut trouver un travail en un mois ou deux, au noir.

Samedi 16 juin, 14H. D’autres bénévoles que ceux d’hier sont là. Nous parlons de CSUR. Ce Collectif de Soutien d’Urgence aux Réfugiés regroupe : « la Belle Etoile, les Verts, la Ligue des Droits de l’Homme, la Cimade, les paroisses catholiques et protestantes, des inorganisés, des militants du PS qui veulent pas le dire, etc. ». Il y a eu un grand débat à CSUR, des gens voulant limiter l’action à l’humanitaire, sans parole publique. Dernièrement, une action de protestation a conduit une militante à prendre la parole pour dire que leur action « n’était pas seulement humanitaire, mais qu’elle était aussi une militante politique, pour la suppression des frontières, contre la politique de Sarkozy ». Le bénévole nous cite l’exemple des Etats-Unis qui : « expulsent 25 000 clandestins par an : le même nombre qu’en France ! Il y a un mouvement important des églises chrétiennes qui se mobilisent et hébergent des clandestins. Ici, si on fait ça, et qu’on dit même pas cap’ de rentrer dans l’église, les CRS viennent quand même ! ». L’expérience l’a prouvé : « Pendant la période de froid cet hiver, on a ouvert une Eglise aux réfugiés, pendant deux nuits. Mais la majorité voulait tenir compte de la préf qui jouait sur le fait qu’on était redescendu au niveau 2. Peu importait pour nous : il faisait froid et il fallait héberger ces gens qui dorment dehors. Mais l’abbé est venu dire qu’on arrêtait ou les flics interviendraient ». Même les soins d’urgences sont mobilisés dans les politiques mises en oeuvre : « contrairement à la loi, le 115 demande si les gens ont des papiers quand on les appelle ! Pareil pour les deux associations qui font de l’hébergement d’urgence. Ils disent bien qu’ils ne font aucun hébergement de sans-papiers. La préfecture accorde une grande partie des subventions, et leur a dit que c’était niet ». Les raisons invoquées à la fermeture du camp de Sangatte restent dans la gorge d’une des personnes : « L’argument de l’appel d’air, c’est débile, pour preuve tous les pays européens qui ont réalisé des régularisations masives ces derniers temps ! Smaïn Laacher2 a démontré que les gens ne découvraient le camp de Sangatte qu’en arrivant ici ! Les gens sont juste de passage, la situation est très différente du mouvement des sans-papiers à Lille ». Pour la droite, la fermeture de Sangatte a permis d’évacuer une question gênante de la une des journaux : celle des migrant-e-s et du non-respect de la dignité humaine. Il reste l’impression que Calais est un symbole de la politique migratoire nationale voire européenne, avec le côté trash en plus. Ici, les gens parlent de rafles plus que d’arrestations.
(1) En France, les arrestations au faciès sont interdites : c’est la loi. Sauf à Calais : c’est la loi ...d’exception. 20 000 interpellations en 2005 à Calais. 85 000 en 2002. (2) Smaïn Laacher, Après Sangatte., La Dispute 2002. NB : nous nous sommes exprimés en anglais avec les réfugiés.

