Qui veut la peau de Dominique Lorentz ?
Lu, vu, entendu
En 1997, un petit
livre jaune, Une
Guerre, démarrait
par une enquête sur la mort "accidentelle"
de Michel Baroin [1] en 1984.
Dans sa course, la mèche ainsi allumée
par la journaliste Dominique Lorentz
allait remonter la piste des attentats
des années 80, puis celle des prises
d’otages au Liban, de 85 à 88, pour retentir
enfin d’une assourdissante révélation
: le nucléaire français et sa
coopération avec le nucléaire iranien
furent le mobile du sang versé à Téhéran,
Beyrouth mais aussi à Paris.
Dix ans et trois livres plus tard sur ce
sujet, le mensonge d’Etat continue aujourd’hui.
L’histoire est loin d’être simple.
A la fin des années 70, la France a trahi des engagements auprès de l’Iran, alors attelé à l’industrialisation de “sa” bombe atomique. On s’était engagé sous Giscard à fournir à l’Etat perse, sous le régime autoritaire du Shah Reza Pahlavi, le programme nucléaire complet (usines, centrales, uranium, techniciens, ...) contre le versement d’un milliard de dollars. Pour ce faire, on constitua un consortium nucléaire, Eurodif, qui gérait les accords bilatéraux. A la Révolution du dr. Khomeyni, armée par les USA, la France, arguant d’un désaccord politique avec le nouveau régime des mollahs, stoppa son programme d’entr’aide, et ne remboursa pas l’Iran [2]. S’ensuivit une histoire d’équilibrisme diplomatique et militaire où le Jihad Islamique et le Hezbollah commencèrent leur pression terroriste sur l’Etat français. Michel Baroin, Georges Besse [3], mais aussi Michel Seurat [4] furent exécutés ou pris en otage lors de cette guerre, à l’ombre du silence des “responsables” français. En 1991, la France avait enfin fini de rembourser le prêt et ses intérêts.
Malgré son travail de fourmi, d’une rigueur
journalistique exemplaire, et à
de rares exceptions près, le séisme
provoqué par Dominique Lorentz ne
fut jamais relaté. La presse et la diplomatie
française n’ont jamais évoqué la
partie nucléaire de ce dossier, ni expliqué
pourquoi on avait fini par libérer
les otages, juste avant le second
tour des présidentielles, en avril 1988.
Le livre se serait énormément lu dans
les cabinets ministériels, mais peu
dans les écoles de journalisme ni les
rédactions. Pourtant, personne n’a attaqué
la journaliste pour avoir menti
ou s’être trompée...
Dans notre "Patrie-des-Droits-del’homme",
il n’y a plus de pré-censure
depuis 1881, à part en temps de
“guerre”, justement, comme sous
Vichy ou lors des "Evènements" d’Algérie.
Cela veut dire qu’un éditeur
reste le seul juge de ce qu’il veut faire
paraître. Aucun tribunal ne peut le
poursuivre avant qu’une loi ne soit
égratignée, soit en matière de diffamation,
d’injure ou d’immixtion dans la
vie privée. Pourtant, jusqu’où censure
et omerta pouvaient devenir tangibles,
cette jeune journaliste indépendante
se l’est vu enseigner, de force.
Le Quai d’Orsay a prévenu : "Elle
n’avait pas le droit d’écrire sur ces sujets.
Ce sont des sujets interdits’’ [5].
Lors de la rédaction d’Une Guerre en
1996, l’éditeur Laurent Beccaria avait
dû fonder les éditions des Arènes pour
se garantir la latitude de publier le travail
de Dominique Lorentz. Le livre
paru, l’icône de la liberté d’expression
sembla sauve... mais restait encore à
l’information à circuler, dans les
rouages de la "maison" France.
Aujourd’hui, Dominique Lorentz a une certaine habitude de la mise au ban et une pugnacité à peine émoussée. Dans Des sujets interdits, elle raconte ces dix ans de parcours, sa traversée du désert, et la reconnaissance tardive de son travail par les plus hautes autorités... autorités aux mains liées qui surtout la considèreront comme définitivement tricarde, lui interdisant de fait de s’exprimer ainsi que de faire fructifier ses recherches. Du rédac’ chef de L’Express au patron de Gaumont, du patron de Fayard au Ministère des Affaires étrangères, comme du Secrétariat Général de l’Elysée à un Etat-Major des Armées bailloné par la DGSE, les principaux lieux de pouvoir français lui ont barré la route. Son dernier livre raconte, pas à pas, les croche - pieds et les impasses. Recrutée comme experte en contreprolifération par l’armée, on ne jugera pas ici son engagement pour une collaboration militaire avec l’Etat qui lui a lié si souvent lié les mains. Le lecteur, conscient d’un engagement peut-être ni “pacifiste”, ni “libertaire, mais au service de la seule vérité [6], souhaitera toutefois qu’une telle collaboration ne constitue pas un « relais » de cette même propagande d’Etat qu’elle semblait, pourtant, combattre.
Le travail de cette journaliste n’est
donc pas la "preuve" qu’elle aurait
’’raison’’. Mais c’est la trace de ce que
cet Etat et ses faiseurs d’opinion n’ont
pas su cacher : le pouvoir de l’autorité
sur la vérité, autrement dit de la censure
blanche. On crut l’omerta corollaire
des dictatures, en fait nos
“démocraties” la jouent plus fine,
comme “par la bande” : non plus
“Ferme ta gueule”, mais “Cause toujours” [7].
Ainsi, jamais l’expression "assourdissante
explosion" n’avait pris autant
d’ironie, ni de sens. A présent, elle recouvre
la dimension d’une explosion...
atomique. Chapeau au courage de Dominique
Lorentz, et en quelques milliers
de lignes, d’avoir seulement fait
son travail.
Notes
[1] alors patron de la FNAC, mais surtout personnage- clé du nucléaire français. Père de l’ex - Ministre de l’Intérieur par intérim François Baroin
[2] Des Sujets Interdits, Les Arènes, Paris, 2007, pp. 96-97
[3] alors patron de Renault, mais aussi autre personnage central du nucléaire, fondateur de l’usine Eurodif. Il fut assassiné en 1988 par Action Directe. Le lendemain, la france paya un premier versement de 330 Mio €
[4] enlevé au Liban le 22 mai 1986, comme à la même époque Roger Auque, Marcel Carton, Georges Hansen, Jean-Paul Kauffmann et Jean- Louis Normandin...
[5] Des Sujets Interdits, op. cit. p. 157.
[6] Des Sujets interdits, op. cit. pp. 24-25.
[7] expression attribuée au cinéaste W. Allen.

