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Fin de règne sinistre à Villeneuve d’Ascq

Publié dans Beffroi dans le dos (hiver 2026) | Par Yann Partage
Mis en ligne le 13 mars 2026
Gérard Caudron fait un discours

Gérard Caudron ne se représente pas à la mairie de Villeneuve d’Ascq. Après 42 années cumulées en tant que maire (de 1977 à 2001, puis de 2008 à 2026), il a finalement renoncé à être candidat aux prochaines élections municipales. Indéboulonnable, il figure tout de même sur la liste d’Ensemble Pour Villeneuve d’Ascq (EPVA), portée par son adjoint Sylvain Estager. Cette persévérance lasse d’autant plus que le bon Gérard a viré turbo-réac ces dernières années. Hier représentant de la « génération 77 », il sert aujourd’hui une soupe de droite indigeste, éructant confusément sur la fin de l’Occident ou sur les « islamo-poutinistes » (vous l’aviez pas dans votre bingo celui-là). Retour sur ce virage idéologique et sur ses effets immédiats.

Malgré sa démission du PS en 2001[1] , Caudron a suivi la même trajectoire morale que ses anciens camarades : une réorientation de plus en plus musclée derrière la défense des pseudos valeurs républicaines et du « camp du progrès » (sic). Dès 2012, l’occupation d’un terrain de la ville par une communauté de roms sonne le glas de son humanisme socialiste et le fait basculer dans le répertoire sécuritaire et xénophobe : « Des citoyens européens qui font le choix de profiter du laxisme de nos démocraties pour essayer de vivre mieux en parfaite illégalité chez nous que de vivre normalement chez eux… en en faisant payer le prix par nos populations riveraines » (07/10/12). Partisan de la manière forte, il loue chaleureusement l’intervention du Premier ministre – un certain Manuel Valls – qui mène à l’évacuation du campement par CRS et policiers. En 2017, il fait voter une délibération autorisant et encadrant l'armement de la police municipale. Une mesure réclamée par LR-UDI et le FN. Depuis, la majorité poursuit dans cette direction avec le déploiement d’un dispositif de vidéosurveillance comptant aujourd’hui 387 caméras. L’opposition fait remarquer en Conseil Municipal que certains quartiers sont beaucoup plus pourvus en caméras que d’autres – les quartiers plus pauvres de Pont de Bois et Résidence par exemple, entraînant une surveillance socialement différenciée entre les populations. Tous les moyens sont bons pour pacifier Villeneuve.

Petit prince de 
l’islamophobie

Au fil du temps, cet engouement sécuritaire se conjugue avec ses obsessions laïcardes et identitaires. Celles-ci deviennent centrales dans ses prises de paroles publiques. C’est particulièrement visible sur son blog personnel[2] , où il s’épanche ad nauseam sur les contours et les dangers d’un entrisme islamique, jamais étayé de faits. Il y enjoint par exemple à « se réarmer militairement face aux menaces extérieures potentielles et aux menaces intérieures déjà en action du côté d’ islamistes plus ou moins camouflés... » (30/12/23).

À ce titre, le génocide en Palestine est un terreau fertile pour l’accélération de sa radicalisation. En 2024, il [vomit] lâche un « Retournez à Gaza » (La Voix du Nord ; 14/01/24) face à des manifestants pro-palestiniens lors de ses vœux. La tension monte d’un cran à l’été 2025, quand il se brouille avec son adjoint Farid Oukaid sur le même sujet, avant de lui retirer sa délégation. L’adjoint dénonce plus tard en conseil municipal : « Vous m’avez à plusieurs reprises traité de traître, d’islamiste, d’intégriste, de radicalisé, de militant du Hamas, de salafiste » (Conseil Municipal du 30/09/25). Enfin, la campagne des municipales de 2026 est son chant du cygne, pendant laquelle il affabule continuellement sur la France Insoumise et son candidat, assujettis à un islam politique et œuvrant avec « l’appui à peine caché d’islamistes-frères musulmans ». Une véritable « stratégie politique » selon le candidat LFI Ugo Bernalicis, qui voit derrière cette diabolisation une manœuvre pour récolter le vote RN.

Gérard Caudron fait un discours

Sylvain Estager,
 le dauphin 
charismatique (non)

Mis devant ce fait accompli islamophobe[3] , l’adjoint Sylvain Estager – candidat naturel et pressenti pour la succession – se contente de noyer le poisson. Sur Gaza, il revendique une liberté d’opinion « géopolitique » au sein de l’équipe municipale, et affirme qu’il soutient la contradiction avec le maire. Une opinion personnelle impossible à retrouver publiquement malheureusement (tiens nous au courant Sylvain !). Stratégique, il fait simplement l’autruche en attendant que le règne se termine.

Oui mais voilà qu’à la rentrée de septembre 2025, coup de théâtre ! Caudron laisse planer le doute sur sa candidature pour 2026 ! À 80 ans révolus, il se pose comme le dernier rempart républicain face au « parti islamo-LFIste » (vous l’avez ?? En fait ça fait comme islamiste, mais avec LFI dedans. C’est brillant). Mais, alors qu’il prépare sa liste, le timide successeur se décide enfin à l’évincer. À l’automne les membres d’EPVA et RC (Rassemblement Citoyen) plébiscitent Sylvain Estager comme candidat.

Du passé faisons table rase ? Pas vraiment. La moitié de la liste est constituée de fidèles caudronistes, conseillers municipaux depuis 2008. Cerise sur le gâteau : s’il a – enfin – abandonné sa candidature, le bon Gérard figure tout de même en cinquième position dans la liste. Tous les outils de communication capitalisent largement sur son nom : « Sylvain Estager avec Gérard Caudron » ; et il a le droit à son encart personnel sur la profession de foi : « Je souhaite aujourd’hui continuer à œuvrer au service de notre ville (…) C’est pourquoi je prendrai toute ma part aux côtés de Sylvain Estager ».

Mais nul besoin de sa présence physique pour poursuivre son œuvre morale. Loin de renier les valeurs et les orientations de  son « maître-formateur »[4] , Sylvain Estager les embrassent largement. Le poulain reprend sa croisade contre "lézextrèmes" et pour la noble rationalité républicaine-progressiste. Il développe cette courageuse vision politique dans les colonnes de La Voix du Nord : « Nous sommes un mouvement basé sur la société civile et ouvert aux forces de progrès, avec un refus de traiter avec les extrêmes, LFI et le RN. » (VDN, 06/07/25).

Villeneuve, 
vieilles idées ?

À Villeneuve d’Ascq, il paraît donc difficile de détrôner le vieux baron. Pire, il semble que l’entourage de courtisans, qui s’accommode de ses élucubrations depuis des décennies, poursuive son héritage. Le grotesque de Caudron et l’opportunisme d’Estager prêterait presque à sourire, s’ils ne participaient pas à installer ces discours nauséabonds dans la quatrième plus grande ville de la métropole lilloise et auprès de ses 62 000 habitants. Comment continuer de revendiquer ce modèle social Villeneuvois ouvert et inclusif, tout en égrainant à longueur de temps les poncifs sécuritaires et la laïcité coercitive qui nourrissent la stigmatisation et l’exclusion d’une partie de la population ? Aux électeurs de répondre en mars.

Références

  1. [1]

    "Génération 77" est le nom donné à la vague de maires socialistes élus en 1977, qui préfigure la victoire de 1981

  2. [2]

    L’une des nombreuses formules cryptiques qui émaillent son blog personnel (gcaudron.com) et qui ont nourri la rédaction de cet article. A longueur de posts, on oscille entre néant intellectuel, mégalomanie et fantasmes civilisationnels. Un voyage surréaliste (et vomitif). Ne pas reproduire chez vous.

  3. [3]

    On s’appuie sur la définition établie par les sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed dans Islamophobie, Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman » (2013) : « processus social complexe de racialisation/altérisation appuyée sur le signe de l’appartenance (réelle ou supposée) à la religion musulmane ».

  4. [4]

    La Voix du Nord, 07/04/14

Issu du numéro 74 | «Beffroi dans le dos»