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Edito n°74 : à vos marques... Prêts ? Gentrifiez !

Publié dans Beffroi dans le dos (hiver 2026) | Par Le collectif de La Brique, Illustration par Yann Partage
Mis en ligne le 13 mars 2026
Boule à neige Lille Surveillance

2026 signe la fin de l’ère Aubry et on est assez fier·es que notre canard se maintienne après celle qui fut, depuis notre apparition, notre coqueluche préférée. On pensait voir poindre la fin d’un système avec l’échéance électorale mais il faut se rendre à l’évidence : le socialisme lillois ne s’effondrera pas du jour au lendemain. Martine Aubry a quitté le beffroi, certes, mais la vie lilloise sauce socialiste sera longue a dé(tri)crotter.

Avec un peu de recul, la majorité sortante nous laisse une ville qui semble bien apprivoisée. Adieu la schlaguerie ? Quelques exemples emblématiques : Finie la fête de la zik qui dérape en sauvage à Wazemmes, finis les bars nocturnes et les boîtes de nuits pas chères dans les quartiers populaires. La Braderie est désormais réduite à peau de chagrin, et virez-nous ces cassos qui vendent leurs breloques à leurs portes ! Dehors les pauvres, vous passez mal dans le décor ! Viens pas squatter aux parcs grillagés, on ferme à 19h. Fini de garer son camtar ou sa vieille Clio partagée boulevard Victor Hugo gratos avant de partir en vacances.

Sérieux, la pinte de bière à 8 balles ! Compliqué même de trouver un sandwich qui cale à moins de 5 euros dans le centre. Il faut dorénavant un pouvoir d’achat de cadre pour vivre tranquillement à Lille. Ça fout la rage d’être devancé·e par des étudiant·es à papa quand t’es locataire pas riche mais sans avoir forcément droit aux APL. Dès qu’un couple d’ami·es déclenche son premier tchiot, direction Fâches et Ronchin. Faut gagner au loto pour devenir proprio ?

Ban public, ban public...

Pas facile de respirer à Lille. Surtout quand on vit au RSA, et même autour du SMIC. Et on est pas seul·es, plus vous allez dans les quartiers populaires du centre, plus il y a de personnes à la rue. Pas rare d’y voir défiler celles et ceux que les décideur·ses appellent « les plus vulnérables », qui rivalisent de formules désolées pour obtenir les quelques dernières pièces dans ta poche, puis les quelques roulées que tu peux dépanner, avant de n’avoir plus grand chose à donner qu’un « désolé·e et bon courage ». Tout le monde s’excuse, sauf les riches et les faiseurs de lois ! Y a pas que la politique de Macron dans l’équation, y a aussi une responsabilité locale qui ne met pas le paquet pour réduire la précarité : il est toujours plus simple de lutter contre les pauvres que contre la pauvreté.

L'espace public lui-même est devenu inhospitalier : c’est devenu compliqué de trouver un endroit « gratuit » à l’abri de la drache (on change pas notre réputation). Il y a bien les halls de gare (merci l’ambiance, entre une foule fatiguée au sortir des quais, blindé de keufs et la valse des valises à roulettes), les places aux bancs publics inconfortables elles aussi poncées par les flics, en ville on peut même pas chier tranquille (une « sanisette » pour 17 000 habitant.es).

Boule à neige Lille Surveillance

Un peu d’air, de l’air !

Paradoxe quand même, Lille est bâtie sur un terrain relativement plat, on pourrait se dire qu’il y a de place pour s’épanouir et pour tout le monde. Mais il n’y a que de la verticalité, des murs omniprésents, rien pour contempler l’horizon. Il y aurait pu avoir la friche Saint-Sauveur, comme nouveau « poumon vert », mais ça va être difficile d’arrêter les pelleteuses.

Les collectifs P.A.R.C Saint-Sauveur et Deûl’Air ont organisé en janvier un débat entre les prétendant·es au trône de la dame de fer. On y aborde la question du logement. Personne n’est surpris lorsqu'Arnaud Deslandes corrige sa rivale insoumise qui affirme qu’il y aurait 16 000 demandes de logement social en attente à Lille. Ce sont les chiffres de 2016, affirme le prince héritier, aujourd’hui, on est plutôt à 23 000 annonce-t-il crânement, soit 7000 de plus en deux mandats ! Beau bilan pour le socialisme municipal ! Vous en reprendrez bien cinq ans de plus non ? Et donc, pour faire face à cette demande, ça devient légitime de bétonner Saint-Sauveur tout en détruisant des centaines de HLM aux Bois-Blancs. La manip' est un peu grosse, mais Deslandes pourrait en faire un slogan : « L’alibi du social pour le bonheur des promoteurs ».

Redonnez-nous la Citadelle !

Au-delà de la tambouille politicienne, le fond de l’air est nauséabond, et pas qu’à Lille. Les fachos se présentent aux municipales le jour et taguent des croix celtiques la nuit –  heureusement que les lillois·es réagissent spontanément. On l’a désormais compris, le point commun de nos agresseurs, c’est qu’ils se sentent comme dans une citadelle assiégée, ce qui, par leurs affects, ouvre la voie à toute malhonnêteté et déchaînement de violence. Entre racisme et progrès social, ceux-là et la bourgeoisie qui les accompagne ont fait leur choix.

On reproche souvent à La Brique de tout critiquer et de ne rien proposer. Et bien voilà, on constate que la moitié du Vieux-Lille est occupée par des bidasses. Voici une belle suggestion pour : virer le commandement intégré de l’OTAN de la Citadelle. Ça éviterait d’être une cible trop facile pour la prochaine guerre nucléaire, déclencherait une opération de dé-gentrification massive du quartier, et desserrerait l’étau mortifère des bourges. Ouvrons-la « reine des Citadelles » à la population : des espaces associatifs, une auberge de jeunesse gratos, des bals populaires (les voisin·es inexistant·es ne pourront pas se plaindre), un camping municipal l’été, la plus belle piscine naturelle de France...

Plus sérieusement, on pourrait aussi s’inspirer de ce qui existe déjà ailleurs, gratuité des transports, coopératives populaires alimentaires, régie publique de l’électricité (voire de l’Internet), pompes funèbres municipales… On a plein d’idées et ça coûte pas si cher. Ça a un peu plus d’ambition que de piétonniser la Grand’Place en interdisant de circuler les vélos ou d’envahir l’espace public de caméras et d’armer la municipale…

Les mauvaises herbes fleuriront.

Issu du numéro 74 | «Beffroi dans le dos»