Sélom et Matisse : La VDN fait le SAV des flics

selom matisseLe vendredi 15 décembre 2017 en début de soirée, Ashraf, Aurélien, Sélom et Matisse se trouvent à l'entrée de la cité Saint Maurice, à Lille-Fives. Vers 21 heures, une patrouille de la Brigade Spécialisée de Terrain débarque et provoque la fuite des jeunes. Ils escaladent un mur donnant sur les voies. Peu après, ils sont happés par un train, sur la ligne Lille-Calais-Dunkerque. Sélom et Matisse vont succomber à leurs blessures, Ashraf et Aurélien sont grièvement blessés1. Le soir même, la machine médiatique et politique se met en œuvre. Objectif : disculper les forces policières et criminaliser les victimes.

Pas de surprise dans le traitement médiatique de « l’accident de TER »2. Le quotidien régional de référence (ré)écrit l'histoire sous la dictée de la préfecture et du parquet. Il suffit de regarder qui parle dans les articles, qui est cité, auprès de qui est recueillie « l’information ». Pour cette affaire, la parole est donnée en priorité aux voix officielles et sécuritaires. Cela enlève aux victimes, aux proches et aux habitant.es la possibilité de s’exprimer, d'être entendu.es et pris.es au sérieux. Pour preuve, la responsabilité des victimes est immédiatement soulevée, malgré une incohérence de taille. Aurélien, un survivant, explique que « le groupe aurait traversé les voies pour prendre un raccourci vers une autre rue »… alors que la voie ferrée longe un mur qui s’élève de plusieurs mètres, et sépare les rails du périph’ lillois ! « L’étonnante explication du "raccourci" » est à peine questionnée par la suite, et, si les « rumeurs » qui « fusent » sur les réseaux sociaux sont évoquées, pas question de préciser que la police est mise en cause pour La Voix du Nord.

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La Voix du spectacle

Au lendemain de l’accident, dans la soirée du samedi 16 décembre, place Madeleine Caulier. Une vingtaine de personnes crame en tout et pour tout cinq bagnoles et quelques poubelles, pète quelques rétroviseurs, et inscrit quelques tags en mémoire des jeunes du quartier. Il n’en fallait pas plus pour ériger Fives en « théâtre » de « scènes apocalyptiques » : la « voyourisation »3 de l’histoire est en marche. Le paysage évoqué est encore empreint de fumée, comme dans un paysage de guerre. Le lectorat a de quoi voir déborder son imaginaire : il y a du verre brisé partout, on sent presque l’odeur de brûlé des « carcasses calcinées ». La fin du monde a commencé après une tension « montée subitement », prétend le quotidien. « Au regard de ces événements, de nombreuses forces de police ont été déployées dans la soirée ». Ça passe « crème », après une telle description du chaos...
Pas un mot sur les keufs armés jusqu’aux dents, qui quadrillent le quartier en surnombre depuis le mois de septembre ? Non, et au lieu de ça les révolté.es passent pour des imbéciles : « ces incidents pourraient bien découler des rumeurs diffusées dans la journée » sur Internet… Soit le journaliste prend soin de ne pas mettre en cause la police en évoquant ces « rumeurs » – qui n'en sont pas – soit sa direction l’oblige à préciser que « rien ne vient pour l’heure étayer une quelconque intervention policière ou course-poursuite »4. Malin.

Amoindrir la parole des victimes

Pour aller toujours plus dans le sens des flics et de la stigmatisation du quartier et des personnes qui y vivent, et alors que d’autres médias questionnent « l’accident » et évoquent la mémoire de Zyed et Bouna5, La VDN enquête sur « les quatre garçons ». Ternir leur réputation, est-ce le prix à payer pour entretenir de bonnes relations avec les personnes d’autorité ? Alors que Matisse était inscrit au lycée en bac pro, et que Sélom voulait passer l’équivalent du bac, le quotidien diffame : « aucun d'entre eux n'est a priori scolarisé »… Pour comprendre ce que ça veut dire, il faut lire souvent le quotidien : Frédérick Lecluyse écrivait, fin juin 2017 dans son article « Face à la délinquance, une nouvelle stratégie contre une situation qui dérape », que « le décrochage scolaire [est la] mère de tous les vices ». Compris ? Sélom et Matisse → pas scolarisés → délinquants. Pas compliqué. À Fives, un homme qu’on interroge rue Pierre Legrand s’exclame : « C’était des p’tits gars de chez nous, on les connaissait très très bien, il faut dire ce qui s’est vraiment passé. Ils étaient bien, ils sont morts. La police est mêlée à cette histoire ».
Se demander si les jeunes étaient oui ou non « d’honnêtes gens » est en soi révélateur du mode de pensée que distillent les médias de masse. Si la version officielle est contestée, qu'on ne peut plus remettre en cause la présence policière ce soir-là, peut-être est-il possible de justifier l'intervention des flics présents par un contrôle « légitime ». Ici, l'idée est de les faire passer pour des délinquants, déscolarisés depuis longtemps, sans vérifier les infos auprès des proches des victimes.

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Délinquants, on vous dit !

Après trois semaines de bourrage de crâne, malgré l'accumulation de témoignages contestant la version officielle, on découvre dans la presse quotidienne régionale le contenu de l’interrogatoire d’Ashraf, mené sur son lit d’hôpital. Alors que ce dernier a déclaré au CRIME qu’on lui avait fait signer des papiers pré-remplis, sans les lire. Dans le procès verbal, véritable boulevard pour La Voix du Nord, il aurait déclaré que lui et ses amis ont fui la police parce qu’ils vendaient de l’héroïne, qu’il ne sait pas si les policiers les ont vus se sauver, et que lui et les autres n’ont pas été pourchassés… Fou, c'est exactement ce qu’il faut pour disculper la police ! Florian Regley, l’avocat d’Ashraf, conteste les circonstances de l’audition. En effet, quelle valeur accorder à ce témoignage alors qu’il venait de connaître un traumatisme terrible, au-delà de la crainte que pourrait représenter le fait de témoigner contre la police auprès de la police ? Ashraf a confié n’avoir réalisé ce qui s’était passé que quelques jours plus tard.
Cet angle ne peut avoir pour but que de renforcer l'image négative associée aux jeunes du quartier dans l’opinion publique. C’est inciter à penser que, si les flics sont intervenus, c’est avant tout pour la sécurité du quartier, c’est les blanchir avant que l’enquête démarre. Comprenez : que les cognes ne sont pas le danger, mais veulent l’éradiquer. Si on pousse à l’extrême, on pourrait se dire qu’ils ont, finalement, bien fait leur taf', et que si les jeunes ont pris la fuite c’est parce qu’ils étaient coupables de quelque chose, et qu’ils n’avaient qu’à regarder là où ils mettaient les pieds…
L’avocat des familles des victimes, maître Berton communique dans ce sens, d’ailleurs. Il déclare à France 3 que Matisse et Sélom étaient « inconnus des services de justice, jamais inquiétés par la police », que « Sélom s'était plaint à sa mère de faire l'objet de nombreux contrôles au faciès parce qu'il était métis » et enfin que « La mère de Sélom est effondrée. Ce n'était pas des voyous. » Parce que c’est moins grave, si l’un d’entre eux avait un casier ? C’est moins grave si leur parcours scolaire n’est pas reluisant ? Se poser ce genre de question, c’est glaçant…

Les mots sont importants

Alors qu'Aurélien témoigne de l’intervention policière, comment expliquer que le quotidien persiste à parler de « rumeurs » ? Le journal en adoration devant les forces de l'ordre6 préfère écrire que le jeune homme « accuse » la police. Pourtant, dans un entretien avec le CRIME, Ashraf est clair : « C’est allé hyper vite, entre trois et cinq minutes. On était assis dans la cité, ils sont entrés à six en uniformes avec leurs matraques. Ils ont couru vers nous, ils voulaient nous attraper. On a eu peur et on est partis en courant ». Trois mois après les événements, La Voix du Nord n'a toujours pas pris la peine d'aller plus loin, de revenir sur ses propos, de continuer l’enquête… Bref, de faire un travail journalistique.

La Brique

1. Voir le communiqué du collectif contre la répression des individus et des mouvements d'émancipation (CRIME), sur le site internet de La Brique.
2. Toutes les citations sont extraites d’articles de La Voix du Nord, du 15.12.17 au 15.01.17.
3. Pour le seul plaisir du néologisme.
4. C'est B. Duthoit, fait-diversier de La Voix du Nord, qui nous l’a déclaré. Ça, et que le temps dont ils disposent pour rédiger un article ne leur permet pas de mener un véritable travail d'enquête, de terrain et de fond. Cela dit, il fait partie de ces journalistes qui ont le sens de la formule stigmatisante…
5. Zyed et Bouna ont été électrocutés le 27 octobre 2005 en se réfugiant dans un poste électrique, en fuyant la police à Clichy-Sous-Bois.
6. Lire la brève ci-contre.

 

Comment ça, La Voix du Nord prise pour cible ?

Le jeudi 11 janvier au matin, deux personnes courageuses s’en sont pris « à la façade vitrée de l’accueil de La Voix du Nord, rue Saint-Nicolas ». Le journal détaille son « agression » : la paroi vitrée est recouverte par « Une vingtaine d’affiches de la une de notre journal de mercredi sur les violences dont sont victimes les policiers. Ces reproductions étaient couvertes de ces inscriptions : « Propagande » et « Justice pour Sélom et Matisse ! » […] Suite à cet incident, une plainte va être déposée par notre journal. » On aurait préféré une conclusion plus honnête, du style : suite à cette action politique, on s'est rendu compte qu'on bacle notre travail et qu'on ne relaye que la voix des puissant.es dans nos colonnes, quitte à enfoncer notre éthique journalistique au fond des chiottes. Il est temps pour nous d'arrêter de tronquer la vérité pour le maintien de l'ordre social.

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