De quelle violence parle-t-on ?

ACAB

Après plus de deux mois de mobilisations contre la loi travail, le gouvernement décide de sortir l'artillerie lourde à l'Assemblée nationale… et dans la rue. À l'Assemblée, la clique hollandienne sort le 49.3, petit bijou anti-démocratique, qui fait tomber le masque d’une représentativité d’une classe qui ne représente plus rien ni personne. Dans la rue, c'est à grands coups de lacrymo, de grenades de désencerclement et de tirs de flash ball que le gouvernement a décidé d'en finir avec le mouvement social contre la loi travail.

À Lille1, la journée du 12 mai est un concentré de tout ce qui a pu se faire de plus sale dans la répression du mouvement social. À l’instar d’autres manifs, les keufs ont tronçonné sauvagement le cortège des manifestant.es. Le bouclier en proue, la matraque à la main, ils ont sciemment tapé dans le tas pour le scinder en deux. D’un côté les anti-capitalistes, jeunes et moins jeunes, syndicalistes ou non. De l’autre, la CGT et FO. Après avoir brisé le rassemblement, les flics ont envoyé la sauce. Replié.es dans les ruelles adjacentes et coursé.es par des BACeux tonfa à la main, les manifestant.es ont passé une rude après-midi. Un cortège sauvage prend la destination du commissariat central pour réclamer la libération des camarades interpellé.es. Des centaines de keufs répondent, hargneux, gazant manifestant.es et habitant.es, laissant sur le carreau des dizaines de blessé.es.

violences

Brutalité d'État

La violence supposée des manifestant.es n’est jamais que la réponse à une violence sociale et symbolique qui s’exerce en permanence sur chacun d’entre nous. Face aux « casseurs » et à leur « vandalisme », le mythe républicain veut qu’agisse une police intervenant au nom de l'État, garant supposé de l’intérêt général, se prétendant détenteur du « monopole de la violence physique légitime »2. Autrement dit, la violence d'État serait la seule à être acceptée du fait du crédit que lui accorde la population dans la régulation des conflits. Les mots du célèbre sociologue allemand Max Weber, résonnent néanmoins comme une vaste mascarade. Les quelques centaines de milliers de manifestant.es de ces derniers mois illustrent les lézardes qui fissurent la légitimité du gouvernement actuel.

Ces dernières semaines, cette « raison d’État » dans laquelle se drapent Cazeneuve et consors a servi de caution à la brutalité policière. L'indifférence des flics aux conséquences de leur propre violence est à vomir. Le jeudi 12 mai à Wazemmes, après une manif sauvage, une jeune femme fait une crise d’asthme après s’être fait gazer. Elle suffoque puis s’effondre. Il faudra attendre trente minutes pour qu'un CRS se décide, en dépit des moqueries de ses collègues, à l'emmener auprès des pompiers pour qu'ils puissent lui donner les premiers soins.

Répression rime également avec interpellations et perquisitions. Le 12 mai toujours, sur quatorze personnes arrêtées, quatre ont vu leur domicile fouillé par les BACeux au petit matin.

Et l'humiliation se poursuit. Dans de nombreux cas, et selon plusieurs témoignages, les flics rient au nez des victimes venu.es porter plainte3. Le 18 mai, des militant.es, parmi lesquel.les quelques victimes de flash balls et de grenades de désencerclement sont venu.es apostropher Martine Aubry lors d'une réunion publique pour dénoncer les exactions policières, photos de leur mutilation à l'appui. Ils l'ont également interpellée pour dénoncer le refus systématique des policiers d'enregistrer les plaintes. La maire accepte de parler au préfet Lalande à condition de remettre les preuves de ces violences, avant d’envoyer son directeur de cabinet Arnaud Deslandes au charbon : « S’il y a des excès de la police, il faut les condamner. Mais aujourd’hui, la première violence est celle des casseurs, c’est normal que la police intervienne »4. Toujours la même rengaine.

Gagner la bataille des mots

Les mots sont trompeurs, leur sens corruptible. La « violence » en est emblématique. Qualifier un mouvement social de « violent », c’est oublier que le mot revêt des signification diverses. À Lille, quelques jets de peinture et vitres cassées sont-ils comparables à la violence sociale de licenciements d'ouvriers par des patrons sans scrupules ?

D'ailleurs, comme le fait remarquer la CGT, toutes les violences de luttes ne se valent pas : « Quand des portiques-écotaxes sont détruits par des manifestant.es en colère, les responsables ne sont pas des "casseurs" mais des "bonnets rouges", symboles d’une région en lutte ; quand les mobilisations d’agriculteurs conduisent à près de 4 millions d’euros de dégâts, on ne parle pas de casseurs mais de "colère compréhensible" d’une population en souffrance »5. Quand des jeunes et des travailleur.ses expriment leur colère contre un système capitaliste qui les ronge … on les met en prison. Gagner la bataille du sens des mots, c’est imposer à nos élites – celles des salons, les vieilles chèvres et les jeunes loups, riches et blancs, les parlementaires et les sénateurs – la légitimité de notre propre violence. Et leur adresser un message : « Dominant.es, vous n'avez plus le monopole de la violence physique légitime ! »

La violence d’État : stratégie de division de la contestation

La stratégie de l'État est bien comprise : rien de tel que quelques heurts pour créer des dissensions dans un mouvement social. Les moins aguerri.es se désolidarisent en général de la frange désignée comme la plus radicale. Une manière de détourner l’énergie des personnes mobilisées vers des discussions stériles quant à la légalité des actions et des moyens utilisés dans le mouvement. Un mouvement social qui se questionne sur ses moyens d’action permet de créer des bases militantes partagées. Mais un mouvement contraint à se remettre en cause sous la pression médiatique, cela ressemble plus à une stratégie de diversion, de division et de dispersion des forces en présence. Les prises de positions et les désaccords sur l’attitude à adopter amènent chacun à se positionner sur le sens du mouvement. La parole d’une femme lors d’une AG de lutte à l’amphi Archimède est instructive : « Faut pas qu’on se laisse faire, dans la manif on a laissé des espaces entre nous, faut qu’on reste compact en faisant circuler l’info quand les keufs arrivent ». Un autre militant poursuit : « Y' a trop de gens qui ne sont pas habitués à la violence des flics comme ces gens qui se sont assis devant les CRS mains en l’air : résister à une agression, ça s’apprend ».

La police a peut-être éreinté le corps des manifestant.es, mais pas leur détermination à jouer les prolongations. Mieux, l’usage et la légitimation de cette violence d’État soudent et aguerrissent les manifestant.es, les obligent à renouveler leurs pratiques en manif.

À croire que les réflexions du préfet Maurice Grimaud, envoyé à chaque policier parisien en mai 1968, n’ont pas marqué les esprits. Ce dernier témoignait alors d’une grande clairvoyance en disant à tous ses sbires que « toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limite ».

Alors, Lalande, on aurait flanché le 12 mai ?

 

Le Migou, Riton

 
1. Économie et société, Max Weber, Paris, Plon, 1971.
2. « Jeudi 12 mai à Lille, le virage autoritaire», La Brique, en ligne.
3. Rapport du comité contre la torture de l'ONU, 13 mai 2016.
4. « Manifestation du 12 mai à Lille : plainte pour violences policières», La Voix du Nord, 20 mai 2016.
5. Communiqué SNJ-CGT du 16 mai 2016.

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