La peur au cœur de la machine démocratique

page04Détendez-vous ! Pour votre sécurité, vous n'aurez bientôt plus de libertés… Tel pourrait être le slogan du gouvernement alors que l'état d'urgence est en passe d'être inscrit dans la Constitution. Dernière manifestation en date d'une dérive sécuritaire sans limite où la peur est devenue un dispositif politique implacable de contrôle et de soumission des populations.

Le phénomène n'est évidemment pas nouveau : les régimes politiques, autoritaires ou démocratiques, ont toujours mobilisé la trouille pour obtenir l'obéissance et l'asservissement des populations. Cette mécanique de la peur est d'une troublante actualité. En témoigne le déclenchement, sans l'ombre d'un cas de conscience, d'une volée de mesures liberticides suite aux attentats meurtriers de novembre 2015.

L'usage de la peur dans nos démocraties pour justifier ces politiques fleurte souvent avec les volontés disciplinaires des régimes autoritaires. Cependant, il faut savoir distinguer, prévient Jean-Pierre Garnier : « La peur brutale, diffusée dans le corps social, propre au régime où l'oppression rime avec la répression, de celle, insidieuse, que l'on instille dans les esprits "en démocratie" pour s'assurer de leur docilité »1. C'est que le pouvoir en démocratie a appris avec le temps à déguiser l'oppression sous les traits de la précaution ou de la protection pour parer à toute critique contestataire d'un régime à deux doigts du glissement totalitaire. En bref, nul besoin de réprimer le peuple dès lors qu'on lui fait croire qu'il se gouverne lui-même. La démocratie n'impose rien, ou alors indirectement. Elle joue de manière sournoise, en normalisant les conduites et les subjectivités politiques2. L'objectif est alors limpide : entretenir la peur de l'insécurité et donc une demande de sécurité pour justifier toute politique liberticide. Faut avouer qu’il est plus simple de gouverner une colonie nourrie aux anxiolytiques qu’à la critique sociale…

Le corbillard de nos libertés

La déclaration de l'état d'urgence suite aux attentats de novembre 2015 illustre de manière implacable cette mécanique. Expliquons-nous. Le vendredi 13 novembre, 130 personnes sont sauvagement assassinées dans la capitale française par huit individus se réclamant de Daech. Le lendemain, l'état d'urgence est déclaré pour sept jours par le gouvernement Valls puis prolongé de trois mois le 20 novembre. Quelques semaines plus tard, il faut désormais le constitutionnaliser. Cette mécanique de la peur produit plusieurs conséquences. D'abord, une inconséquence : le parlement lui-même reconnaît l’inefficacité de la mesure, pourtant il la proroge de trois mois le 26 février. Ensuite elle stigmatise, divise et cantonne : que l'on pense à l'assignation à résidence de militants écologistes lors de la COP 21, à la vague de perquisitions dans les quartiers populaires, à la construction de la figure du « musulman radicalisé », qui ne sont rien d’autre que la banalisation crasse d’un régime d’exception.

Ce nouvel ennemi intérieur invite à tous les soupçons, chaque musulman.e ou supposé.e tel.le est désormais perché.e en haut de la dangereuse pente de la radicalisation. Il devient nécessaire de le.la surveiller et, au passage, de surveiller tout le monde à mesure que sont inventés et désignés les ennemis intérieurs. Au hasard : le pauvre, le fou, le migrant, le gauchiste, le jeune, le musulman, l'ouvrier, le Rrom… C'est ce que résume très bien Mathieu Rigouste dans un entretien avec Article 11 : « La fonction bouc-émissaire, la peur en général, le libéralisme économique et politique, avec le soutien des mass media, construisent "l’autre" comme un concurrent, une menace potentielle. Cela permet de dissocier "la population" et incite à collaborer avec l’encadrement. L’État devient un protecteur, le pouvoir une médecine, vivre devient un risque permanent, ton voisin un ennemi probable »3.

En résumé, la recette de l'artifice sécuritaire est d'une simplicité déconcertante : établir dans un premier temps le risque en désignant un bouc émissaire, susciter ensuite la peur en usant jusqu'à la nausée de la foire politique et médiatique et enfin répondre à la demande légitime de protection par tout un arsenal de technologies sécuritaires. La boucle est bouclée !

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La main gauche frappe, la droite ramasse le flouze

On ne saurait dresser le panorama des dispositifs sécuritaires sans parler du business colossal qu'il génère. La quête de sécurité, bien assise sur l'entretien de ces peurs, justifie toutes les dépenses à l’heure où le peuple est sommé de se serrer la ceinture. Dassault fait son beurre avec les missiles envoyés par l'État français sur les territoires occupés par Daech alors que l'on connaît l'inefficacité de la réponse armée face à la mouvance terroriste. Les caméras de surveillance pullulent tels des furoncles dans nos villes, nos parcs, nos collèges, nos gares, tout en générant de substantiels profits pour une série d'entreprises qui en ont fait leur fonds de commerce. La crise migratoire offre aux industries de la sécurité (EADS, Eriksson, Sagem, Thales, etc.) une occasion rêvée de faire encore fructifier un pactole estimé à plusieurs dizaines de milliards d'euros à l'échelle européenne. On ne compte plus les forums organisés dans les palais des congrès de toutes les villes où les huiles de l'industrie militaro-sécuritaire, bras-dessus bras-dessous avec les élites politiques, vantent les mérites des dernières trouvailles en matière de surveillance et de contrôle. Pensons aux dernières caméras intelligentes capables de « repérer » des comportements « anormaux » qui apparaissent comme le fin du fin de la lutte contre les menaces intérieures.

Neutraliser la colère des travailleurs

Cette logique n’est pas le propre des jeux politiques et financiers, elle se retrouve également dans toutes les sphères du social. Le monde du travail en est l’exemple le plus frappant. La peur du licenciement est une épée de Damoclès fort profitable aux patron.nes pour maintenir l'ouvrier.ère dans les rangs. Plus généralement, la peur du chômage incite les sans-emploi à se comporter en agents dociles et les travailleur.euses à se conformer aux injonctions du capital pour ne pas devenir... sans emploi. La promotion des référendums d'entreprises par le gouvernement et le Medef derrière la buée démocratique, repose sur l’idée stratégique que les salarié.es consentiront eux.elles-mêmes à réduire leur salaire, à augmenter leur volume horaire de travail face à la menace de fermeture de leur usine. La force de cette réforme démocratico-managériale est qu’elle nous fait croire que dirigeant.es et dirigé.es sont dans le même bateau, ont les mêmes intérêts, et qu’elle passe outre les syndicats dans la négociation. Les salarié.es et les ouvrier.ères sont incité.es à renoncer à leurs droits sociaux pour préserver les intérêts des actionnaires, à se sacrifier eux-mêmes pour éviter le déclassement. Subtilité qui mêle, une nouvelle fois, peur et démocratie. La justice se dresse d'ailleurs comme auxiliaire utile du patronat pour contrôler le.la travailleur.euse en distillant le venin de la peur.

La condamnation récente à une peine de neuf mois de prison ferme des syndicalistes de Goodyear qui ont eu l’outrecuidance de séquestrer leur patron pour manifester contre leur licenciement en est le symbole. Le message judiciaire est clair : « Tremblez, ouvrier.ères en lutte, la taule n'est pas loin pour qui ose utiliser la violence physique pour contrer la violence sociale des patron.nes ». Comme l’explique l’observatoire de la discrimination et de la répression syndicale : « La séquestration temporaire de cadres de cette entreprise par des syndicalistes ne peut occulter la violence patronale à laquelle cette action répondait : 1 143 licenciements chez Goodyear avec leur cortège de ruptures familiales et, pour plusieurs salariés, de suicides »4. Ici, c'est la peur de la sanction qui tuerait dans l'œuf toute mobilisation en la criminalisant. En somme, la peur s'installe partout comme le nouveau soubassement de l'acceptation de la domination. Partout elle est implantée dans le crâne des dominé.es pour en gouverner les corps, les affects et les devenirs.

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Peur et démocratie, une vieille affaire de famille

Nous le disions, cette instrumentalisation de la peur est ancienne. L’histoire est jalonnée de coups de machette faits à nos libertés sur l’autel de la sécurité. L’article 16 de la Constitution française de 1958 permet au Président de la République de s’octroyer les pleins pouvoirs en dehors de tout contrôle parlementaire et judiciaire. De Gaulle et compagnie justifiaient cette mesure par la crainte que ne se reproduise la débâcle de 1940 suite à l’invasion nazie.

L’Histoire nous apprend également que l’orientation partisane importe peu pour comprendre le phénomène. Hier encore ces manœuvres auraient été qualifiées d'extrême droite – mais c'est oublier un peu vite le rôle de la gauche dans la mise en œuvre des premières lois sécuritaires vers la fin des années 905. La loi Jospin « sur la sécurité quotidienne » (LSQ) est promulguée le 15 novembre 2001 en réaction à une supposée augmentation de la délinquance dans les quartiers populaires. S’y glisse au passage une dizaine d’amendements antiterroristes en souvenir des attentats de 1995 et en réponse à ceux de septembre 2001. Fourre-tout répressif, elle attaque sévèrement les libertés fondamentales en aggravant notamment les conditions de fichage et de perquisition, en pénalisant l’occupation des cages d’escalier et en soumettant à autorisation préfectorale l’organisation des rave party. On s’amuse de ce que pouvait dire Marylise Lebranchu, ministre de la Justice de l’époque, le 13 décembre 2001 : « Les sujétions que les mesures prises pour lutter contre la menace terroriste font peser sur nos concitoyens, que ce soit le plan Vigipirate ou les dispositions intégrées dans la loi sur la sécurité quotidienne ont, dans l'ensemble, été bien comprises. Il s'agit de mesures de précaution proportionnées qui n'affectent que très modérément la vie quotidienne de chacun d'entre nous »6.

Dresser les corps et les esprits

Or, on ne peut que constater que les décisions prises sous le régime de la peur changent la quotidienneté de nos vies : ouvrir son sac à l'entrée du supermarché, montrer sa carte d'étudiant pour accéder à l’université, livrer son identité à la moindre occasion, accepter une palpation à l’entrée d’un concert, etc. Autant de réflexes en voie de banalisation qui ne suscitent plus aucune révolte ni surprise.

Et puis, surtout, c'est l'espace de la critique qui est réduit à peau de chagrin. Nous devrions tous être Charlie, être Paris, corps et âme, sauf à être sommé.es de se justifier publiquement d'être contre la République, la Nation, la France telles que les pensent les élites politiques et médiatiques. Le drame se situe certainement au cœur de ce rouage : la peur justifie les politiques restrictives mais, pire encore, elle banalise des comportements exceptionnels. Elle rend difficile, voire impossible, tout débat politique serein sur ce qui nous unit ou nous divise en respect de nos différences. Les tenants et les aboutissants de ces injonctions gouvernementales nous obligent et nous incitent à incarner la figure du « bon citoyen » à la capacité de réflexion critique atrophiée.

Plus profondément, on voit comment se distille progressivement l'interdiction de comprendre ce que nous vivons. On ostracise l'explication sociologique du débat public. Manuel Valls le dit haut et fort en écho à Jospin, Sarkozy et tous les autres : « Aucune excuse sociale, sociologique et culturelle » ne doit être cherchée au terrorisme. Il est urgent de ne pas comprendre, de ne pas chercher les racines d'une calamité sociale qui amène – entre autres – des mineur.es paumé.es à rejoindre les rangs des fous de Dieu. La réponse armée apparaît comme la seule justifiable et efficace. Pourtant, l'émergence de Daech tient d'une certaine manière à la faillite des gouvernements de droite et socialiste et à leur recherche frénétique d'une identité nationale objective qui nous divise et nous fracasse.

Désarmer la peur, organiser la critique

tetroulecoulFace à ce terrorisme de la peur, il était urgent de comprendre, de reprendre la distance nécessaire au raisonnement. Maintenant, il faut que les résistances s’organisent. À Lille, c’est déjà le cas. Le 6 février, suite à un appel unitaire lancé par différents collectifs, plus de 300 personnes se sont réunies à la Bourse du travail de Fives pour débattre de la guerre en Syrie, de l’état d’urgence en France et de la question de l’émancipation dans les quartiers populaires. Dans ce collectif, on trouve des encarté.es et non-encarté.es, des militant.es de la première heure, des syndicalistes, des curieuses et des curieux, des blasé.es des divisions militantes et toutes celles et ceux que la montée du FN, les craquages récurrents d’une gauche aux abois et l’atonie du mouvement social révulsent. Ce collectif ouvert appelle à la mobilisation tous les mouvements de contestation7.

Opposons une résistance ferme à la farce démocratique et à toutes celles et ceux qui souhaiteraient la rénover à coup de responsabilisation des habitant.es et de participation des citoyen.nes. Dessinons une autre ligne de force politique. Car il est une peur qui obnubile l'État, c’est celle de l'union des luttes. À la manière des collectifs ZAD qui se sont montés un peu partout, et notamment à Lille, en soutien à la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes et contre tous les autres projets inutiles. Claude Guillon le résume bien : « Seuls de larges mouvements de lutte et de désobéissance sont en mesure de neutraliser les dispositifs de contrôle et de terrorisation. Quelques centaines de milliers de personnes dans les rues de Paris réduisent à néant n’importe quel plan Vigipirate. Aucune police politique n’est en mesure de faire échec à une grève générale »8.

L’urgence, c’est maintenant que la peur change de camp.

 

Omär, Hala Zika, Mimi Pinson

 

1. Jean-Pierre Garnier, « La société du risque, une peur qui rassure ? », Refractions, n°19, automne 2007.

2. Sur ce qui précède, voir Alain Brossat, La Démocratie, Al Dante, 2013.

3. Entretien avec Mathieu Rigouste, auteur de « L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine », Article 11, 10 octobre 2009.

4. Didier Gelot et Étienne Penissat, « Goodyear : une criminalisation qui se fait au nom du dialogue social », Terrains de lutte, 17 janvier 2016.

5. La première manifestation de la notion d'insécurité est l’œuvre d'Alain Peyrefitte, garde des Sceaux de Valéry Giscard d'Estaing, dans un rapport officiel remis en 1977. Voir Laurent Bonelli, « La France a peur, une histoire sociale de l’insécurité », La Découverte, 2010.

6. Marylise Lebranchu, « Un juste équilibre entre liberté et sécurité », Libération, 13 décembre 2001.

7. Pour toute information sur le collectif, voir http://antiguerre.stassik.net.

8. Claude Guillon, La Terrorisation démocratique, Libertalia, 2009, p. 118.

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