Quels discours politiques face à la prison ?

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out le monde semble d’accord pour dénoncer la surpopulation des prisons françaises et plus généralement les conditions de détention. Quelles visions politiques s’expriment sur les prisons ? Pour commencer, nous voulons insister sur différentes initiatives, militantes ou non, en rapport à la prison. Un débat organisé début mars à l’Institut d’Etudes Politiques sur " Les prisons du XXIè siècle, Abolir ou réformer ? " a permis d’y voir plus clair. P-V Tournier, universitaire reconnu sur la question pénitentiaire y discourait.

 

Tout le monde d’accord sur les prisons ?

Non ! Il n’y pas de consensus ! P-V Tournier dénonce l’impression d’un consensus politique qui arrangerait pas mal de monde. Selon lui, cet accord général trouverait son origine dans trois événements très médiatisés. En 2001, le livre de Mme Vasseur, Médecin chef à la prison de la santé, trouvait un écho considérable qui avait abouti au rapport parlementaire " Les prisons, la honte de la République ". Tout le monde devenait d’accord pour reconnaître le problème. À partir de décembre 2005, la commission d’enquête parlementaire relative à l’affaire d’Outreau donnait le sentiment, de la gauche à la droite, que tout le monde s’accordait sur l’horreur d’Outreau, même si l’UMP avait voté des lois favorisant la détention provisoire. Enfin, les Etats généraux de la condition pénitentiaire s’organisaient à l’initiative de l’Observatoire International des Prisons (OIP).

15 000 détenu-e-s répondaient à un questionnaire, l’OIP se chargeant de proposer les conclusions aux présidentiables. À part Le Pen, la réponse est la même. Entre effets d’annonces et questions dérangeantes, le discours est linéaire : " Nous sommes d’accord pour une réforme pénitentiaire, d’accord pour mettre en place un contrôle extérieur des prisons, d’accord pour ne pas admettre le principe de surpopulation carcérale ".Retour ligne automatique
Ce faux consensus plombe les débats. “On” ne pense pas la même chose dans le giron politique français. Rompre ce consensus, c’est accepter de révéler son idéologie pour aborder les questions des prisons et de justice pénale. C’est avoir une certaine vision du monde et du progrès, de l’individu et de l’organisation de la société.

La prison ? Une question idéologique

Autour de la question pénitentiaire et de la justice pénale, on peut dégager trois positions. L’idéologie sécuritaire est bien représentée par Sarkozy et surreprésentée par Le Pen (100.000 places à construire dans le programme du FN). Ce courant pense quil est normal, pour lutter contre la criminalité et la délinquance, de voir la population des prisons augmenter. Si il y a suroccupation des prisons, c’est qu’il n’y a pas assez de places : la question de savoir s’il y a trop de détenu-e-s est inexistante. Cette tendance sécuritaire se retrouverait dans un certain nombre de partis ou chez certains militants (jusqu’au PCF d’après Tournier). Les positionnements politiques sur la prison ne suivent donc pas forcément les clivages politiques traditionnels.

A l’inverse, les abolitionnistes radicaux considèrent les prisons comme un système d’oppression inacceptable, qu’il faudrait supprimer « immédiatement ». Cette tendance trouve son origine dans l’anarchisme du XIXè siècle. Ce mouvement de pensée intègre la question de la prison, et souvent, développe une vision plus large qui se prononce pour l’abolition de la justice pénale. C’est l’abolition de l’Etat qui est en ligne de mire. Bien sûr, aucun des candidats ne défend cette position. Ce n’est pas leur problème. Il est souvent reproché aux abolitionnistes leur vision trop utopique (ce qui est un moyen de disqualifier un discours gênant). On oublie souvent une chose fondamentale : c’est que leur position est un angle d’attaque pour remettre en cause radicalement la société. C’est pourquoi tous et toutes n’ont pas une solution miracle en main, mais plutôt certains principes qui permettront d’envisager autrement la gestion des conflits et de la « déviance » une fois la société actuelle renversée. Retour ligne automatique
On retrouve cet abolitionnisme dans des mouvements anarchistes ou d’inspiration chrétienne (plus de manière individuelle), notamment chez les visiteurs et visiteuses de prisons. Les abolitionnistes voient donc la prison comme un pilier d’une société qu’il faudrait radicalement changer. Leur démarche s’inscrit donc une perspective beaucoup plus globale que celle dans laquelle ce mouvement peut se voir caricaturé. Les abolitonnistes ne sont pas tous révolutionnaires. Ils peuvent se diviser sur l’immédiateté des mesures à prendre ou la mise en place d’alternatives à la prison.

Réduire la population caracérale

Au " milieu ", c’est l’ambiguïté. Certains sont réductionnistes par exemple, dans une perspective social-démocrate . Ces gens ne se bercent pas d’illusions sur la prétendue influence bénéfique de la prison pour lutter contre la criminalité et la délinquance. En revanche, ce courant d’idées valorise une démarche réformiste qui consiste à dire “ Comment construire des politiques pénales et pénitentiaires dont l’objectif est de réduire la place de la prison dans les politiques pénales”. Les modèles viennent des pays du Nord de l’Europe, du Danemark notamment où les conditions de détention sont envisagées de manière tout à fait différente. On y voit par exemple des détenu-e-s participant à la gestion de leur détention, ce qui paraît impensable en France, cette perspective n’étant pas portée par les forces dites progressistes, la gauche dirait-on. Le Parti Socialiste est incapable de construire un discours constructif et pédagogique et la candidate socialiste se contente de calquer ses positions sur les conclusions des Etats généraux de la condition pénitentiaire, tout en ménageant les diverses tendances qui s’expriment à l’intérieur du parti (d’une tendance anarchisante à des élu(e)s qui se disent à l’écoute de leur électorat pour le sécuritaire : « faudait pas paraître laxiste non plus » !). Cette doctrine réductionniste a beaucoup de mal à s’imposer dans le débat politique à cause du manque d’un positionnement clair sur l’idée d’enfermement, à l’image de la campagne « Trop c’est trop » (voir encadré ci-dessous).

Au final, le débat politique autour des prisons se résumerait en deux positions : la volonté d’enfermer toujours plus et celle d’enfermer moins et plus décemment. Dans cet apparent fleuve tranquille des batailles idéologiques, qui divise et brouille le clivage droite/gauche, vous trouverez toujours une personne pour vous faire un rêve " beau comme une prison qui brûle ".