Arbitraire ordinaire et suspects usuels

ccl14 janvier 2011, trois heures du matin passées. Soirée de soutien à La Brique au Centre Culturel Libertaire, à Lille. Dans une ambiance tranquille, on profite encore de DJ Stamiff aux platines. Plusieurs dizaines de mètres plus loin, une embrouille de fin de soirée : des types haussent un peu le ton, quelqu’un appelle les flics, une patrouille arrive...

Elle tente d’interpeller une personne pour « tag islamophobe » [1] mais elle n’y parvient pas. Un flic est bousculé, l’autre dégaine la gazeuse et arrose tout le périmètre. Les quelques personnes dehors se retranchent à l’intérieur. Les renforts policiers arrivent en un temps record, se massent devant la porte et gazent à l’intérieur du local. C’est la panique, les gens suffoquent, crachent, pleurent. Personne hormis les quelques-un-es qui étaient dehors ne sait ce qui se passe. La porte est fermée. Les flics cassent la vitre de la bibliothèque, pour continuer à gazer. Il s’agit pour les cognes de faire sortir le gibier. Et ça marche. En quelques minutes, les gens n’en peuvent plus et sortent. Peu avant six heures du mat’, la totalité des personnes, organisatrices comme spectatrices, est enfermée dans les sous-sols du commissariat central à Lille Sud. Cinquante trois personnes, dont la quasi totalité des membres du journal.

Les violentes interpellations donnent le ton de la garde à vue : coups, injures, humiliations [2]... Après plusieurs heures les interpellé-es apprennent qu’ils sont là pour « violence en réunion sur agent ». Un flic est supposé être à l’hôpital, dans le coma. Traîné dans les locaux du CCL, cinquante trois anarchistes enragé-es lui auraient mis sa raclée. Une quinzaine d’heures plus tard, la police relâche cinquante et une personnes. Deux restent au frais. Deux hommes piochés dans le tas et accusés à tort de « violences aggravées » ou de « jet de projectile ». Le flic victime, en courageux héros, malgré « l’enfer » qu’il a vécu et le coma dont il souffre, les a identifiés au poste. Ce sera peut-être l’erreur de sa carrière.

Presse policière, presse mensongère

Quelques heures après la rafle, les articles de La Voix et Nord Éclair relayent sans effort la version policière [3]. Caricature, stigmatisation, amalgame, sensationnel, oubli de la présomption d’innocence... La bonne presse des écoles déploie tous ses charmes. Le traitement médiatique - dont on apprend qu’il a divisé la rédaction de La Voix - dénote bien des pratiques de ces « journaflics ». La propagande avance avec cette affabulation : « Un policier a été entraîné de force dans les locaux et molesté. » Elle sert une violence imaginaire, justifie l’intervention brutale, massive et sans sommation des forces de l’ordre.

Nord Éclair rivalise de maîtrise avec sa consœur et accuse également sur source policière [4] : « tags injurieux et islamophobes […] un fonctionnaire aurait été agressé par des individus du Centre culturel libertaire. » La mise en scène, choquante, est reprise sans cesse : « plusieurs personnes s’en prennent alors à l’un des policiers, qui serait traîné au sol vers le centre libertaire et frappé à coups de pieds. » Stupéfiant. Rocambolesque. Et de marteler : « L’affaire de l’agression d’un policier […] par deux sympathisants libertaires » [5]. Des gens auraient voulu « entraîner le policier dans leur local » [6]. Un vrai film, qui se répète. Il faut noter que dans la langue française, l’emploi du conditionnel s’avère très pratique. Il permet d’énoncer un fait sans avoir à le vérifier. Florilège de cette fiction : « Plusieurs jeunes [...] auraient tagué sur les murs des inscriptions à caractère raciste et injurieux » ; « Un fonctionnaire qui aurait été frappé » ; « Cinq personnes du centre culturel libertaire […] seraient alors intervenues pour prêter main forte au graffeur et entraîner le policier jusque dans leur local. » Certains journaleux se satisfont de ces suppositions au mieux hasardeuses, au pire mensongères, mais toujours complaisantes envers les dires de la police. Sauf qu’avec ça, on peut dire tout ce qu’on veut, y compris que la police serait raciste et tous les journalistes seraient corrompus.

Rattrapage

Après deux papiers à charge et trois jours à ne rien faire d’autre qu’appeler les flics pour régurgiter leur histoire, Nord Éclair doute [7] : « Que s’est-il réellement passé dans la nuit de vendredi ? » En voilà un qui ne doit pas avoir le numéro du commissariat... Ce journaliste est même pris d’un relent d’investigation. Il se prend pour Tintin à Saint-Maurice Pellevoisin [8] sur les traces du « Cochon ». Peine perdue, le mal est déjà fait. Le Front National et les groupuscules d’extrême droite se félicitent de leurs articles travaillés comme on l’apprend dans leurs écoles. Et une fois le spectacle passé, l’essentiel est ignoré : aucun graff n’a été fait aux alentours du CCL cette nuit-là. Le responsable du seul commerce concerné affirme que le tag était déjà là la veille... La violence unilatérale de l’intervention devient « des affrontements », « l’incident aurait viré à la bataille rangée. ». Des gens réunis simplement pour un concert sont étiquetés comme « militants d’extrême gauche ». L’illégalité de l’entrée de la police dans des locaux privés est passée sous silence. Rien non plus sur une console de son mystérieusement défoncée, le fichage des personnes relâchées sans charges, la quinzaine de plaintes déposées depuis.

En pleine réforme sur la garde à vue, aucun de ces journalistes n’osera demander si ce n’est pas un exemple manifeste de détention abusive... Sans doute n’ont-ils pas entendu non plus que les commissaires de police « touchent des primes en fonction du nombre de gardes à vue réalisées dans leur commissariat » [9]. Pas un mot, ça pourrait être un mot de trop pour ces serviles. Salutations à ces scénaristes de la grande presse, et spéciale dédicace à La Voix qui ne répond pas à nos questions « suite au contentieux actuel qui nous oppose ». En attendant le tribunal, le caneton te guette.

Enquête réalisée à base de popopopop par J. de L’E., Stella, AW & Paremski.
Notes

[1Un individu pose « cochon » sur tous les murs de la métropole, y compris ceux de magasins tels que les kebabs ou autres épiceries arabes. Une signature salement inopportune dans une société raciste qui stigmatise sans relâche les musulman-es.

[3La palme de la paresse intellectuelle revient au « journaliste » de 20Minutes, qui se réveille quatre jours après tout le monde pour se fendre d’une brève hallucinante (18/01/11) : « Ils avaient agressé un policier qui contrôlait l’identité de l’auteur présumé de tags racistes. […] Le policier avait été blessé. » De l’info si bien vérifiée qu’elle aboutit à des « excuses » officieuses et un démenti qu’on cherche encore. Le même s’illustre lors de la conférence de presse de la Ligue des Droits de l’Homme, demandant si « ce n’est pas diffamatoire » de rapporter leur expertise et la plainte d’une sénatrice.

[4« Interpellation cette nuit d’une cinquante de militants d’extrême gauche », Nord Éclair, 15/01/11.

[5« Cinquante trois interpellés au centre libertaire : deux sympathisants sous contrôle judiciaire », La Voix du Nord, 16/01/11.

[6« Hier, plus de cinquante militants d’extrême gauche interpellés », Nord Éclair, 16/01/11.

[7« Interpellation de 50 militants à Lille : le CCL dénonce un amalgame injuste », Nord Éclair, 18/01/11.

[8« Affaire du CCL : Le cochon n’était pas islamophobe », Nord Éclair, 19/01/11.

[9Secrétaire général du syndicat de la magistrature, le 21 janvier 2011 sur RFI.

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