La vraie démocratie, elle est où ?

guignolp« La vraie démocratie, elle est ici », chante-t-on dans les manifs. Le mouvement social de ce printemps pose des exigences de démocratie fortes à un gouvernement représentatif qui semble au bout du rouleau. La variété des actions menées dans le cadre de ce mouvement – occupations, lectures publiques, blocages, débats, tractages, manifestations, concerts – est aussi grande que celle des profils militants : syndicalistes de la première heure, étudiant.es néophytes, autonomes entraîné.es, citoyennistes de salon. Entre critique de la représentation, appel à une rénovation de la constitution, promotion d'une démocratie délibérative et rejet complet du jeu politique, les positions sont plurielles et les lignes de tension nombreuses.
 
 
Nicolas Sarkozy nous avait imposé une sale guerre en Afghanistan après une campagne dont la politique étrangère était absente et qui mettait plutôt en avant la revalorisation des salaires des travailleurs.ses les plus dur.es à la tâche. Lesquel.les se retrouvèrent à travailler plus pour travailler plus pendant que leurs gosses se faisaient trouer la peau sur les hauts plateaux afghans. François Hollande, gesticulant en 2012 contre « [s]on ennemi […] la finance » et décidé à taxer les riches à 75 %, nous dévoile un an avant la fin de son mandat une loi travail disposée à en finir avec le code du même nom et les dispositions collectives les plus protectrices des travailleurs/ses. Le gouvernement représentatif ne nous a certes pas habitué.es à voir respectées les promesses de campagne.

Par le vote, le peuple concède un mandat mais il est loin d'être impératif et d'obliger les élu.es. L'absence de mandat impératif – également nommée « foutage de gueule » –  ne cache plus son jeu : les votant.es ne distribuent que des chèques en blanc aux vainqueurs de la course à l'échalote électorale. L'usage du referendum depuis quinze ans (faites retoquer par le Congrès une décision qui ne vous plairait pas1) et les surprises en cours de mandat dévoilent un système qui peine désormais à prouver son caractère démocratique…
 
Par ailleurs, il faut revenir à la Révolution française pour saisir d'où vient l'enfumage. La démocratie est à l'époque un mot qui fait peur. Synonyme de démocratie directe, et donc d'auto-gouvernement du peuple, elle a de farouches adversaires. Les constituants français apprécient les avantages d'un système politique basé sur le principe d'une représentation politique distinguée par le vote. Il s'agit alors plus d'une aristocratie élective que d'une forme politique qui permettrait l'émancipation du peuple. Cette forme de gouvernement, que l'on nomme désormais abusivement démocratie, laisse la porte ouverte au remplacement de la noblesse de sang par une noblesse du fric. Et, visiblement, ça marche. Cerise sur le gâteau autocratique, la Ve République concentre le pouvoir dans les mains d'une personne, le président. L'usage récent – mais pas neuf – du 49.3 est l'une de ses dispositions les plus violentes.
 
 
La lutte est légitime !
 
 
C'est ce vieux pot qui cède aujourd'hui à la dérive oligarchique (cette soumission au pouvoir économique dont témoigne la volonté de refondre le Code du travail) et à l'autoritarisme. La grogne au sein des rangs socialos sur la loi travail ne permet pas au président et à son gouvernement de recourir sans danger au vote parlementaire ? Ils dégainent l'article 49.3 qui fait passer une loi et clôt des débats parlementaires sans vote. De quoi se rappeler – des fois qu'on l'aurait oubliée – la genèse de ce régime formaté pour un général qui n'aimait pas la contradiction2. Cette séquence politique remet en question la légitimité du pouvoir. Non seulement la loi travail ne figurait pas en tête de gondole du programme qui a été soumis au vote en 2012 mais on n'aurait pas même pu la trouver avec une loupe tout au fond d'un paragraphe. Et d'autre part une majorité n'est pas légitime si elle fait violence à une minorité. Elle n'exerce qu'un droit légal, la nuance est de taille. Prenons un exemple : si une majorité de 29 personnes avait la lubie de boulotter la trentième (laquelle vote contre !), le problème sauterait aux yeux. Pareil dans le cas qui nous occupe où la majorité du PS offre à l'oligarchie économique le droit de nous bouffer, de nous briser les reins au travail. Les manifs, les grèves, les occupations sont une forme d'expression politique concurrente du pouvoir électif et qui semble a priori illégitime. Défendant les intérêts populaires face à un pouvoir qui part en vrille, elles retrouvent toute leur légitimité3. Voilà de quoi retrouver le goût de la lutte !
 
 
Les (trop) longues nuits debout
de la commission Constitution
 
 
Quelles propositions le mouvement social apporte-t-il à ce sujet, à Lille et dans la région ? La première consiste à remettre en cause cette constitution. C'est ce que propose l'atelier Constitution de la Nuit debout lilloise dont les membres, plutôt masculins et aspirant souvent à l'expertise, se rencontrent pendant des semaines avec assiduité. Ils critiquent la constitution de 1958, commentent des points de détails comme les articles 16 (sur les « pouvoirs exceptionnels » que le président peut s'arroger) et 49.3 mais aussi l'article 17 de la déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen de 1789 (qui garantit la propriété privée) ou encore le préambule à la constitution de 1946 (qui garantit des droits économiques et sociaux). Ouf. Les débats sur la constitution, souvent nourris de l'adhésion à la Convention pour une VIe République4, sont enflammés. Les membres de la commission sont moins prompts à aller manifester contre la loi travail, chatouiller le Medef à la CCI ou occuper le Théâtre du Nord. Interrogés, certains expliquent que ce genre de lutte ne mène nulle part. Lors de l'action du 14 avril aux Beaux-Arts5, les constitutionnalistes refusèrent de se bouger, trop aristos peut-être pour rejoindre des tapeurs et tapeuses de casseroles ? On craindrait presque que leur constitution ne soit pire encore que l'actuelle…
Quelques partisans d'Étienne Chouard, le prof de lycée célébré en 2005 pour ses analyses du traité constitutionnel européen et aujourd'hui désavoué pour ses amitiés à l'extrême droite, vantent, sans plus de détails, le tirage au sort des assemblées comme une panacée. Il s'agit de tirer au sort tout ou partie du Parlement (quelques sièges à l'Assemblée nationale ou bien le Sénat dans son entier) parmi l'ensemble des citoyen.nes. Ce dispositif pourrait assurer la participation de groupes sociaux traditionnellement peu présents parmi les élu.es (les pas diplômé.es, les femmes, les trop jeunes, les racisé.es, les qui n'ont pas assez de capital social, etc.). À condition d'être bien mené et de ne pas constituer qu'une arme anti-partis politiques. Des membres extérieurs à la commission appellent à la vigilance concernant les émules de Chouard, dont ils craignent la main-mise sur le débat. Ils s'avèrent moins dangereux que les craintes qu'ils suscitaient et au final peu nombreux.
 
guignol
 
 
Place de la République, procédure et délibération
 
 
À Nuit debout, les débats s'appuient sur une somme d'inconscients démocratiques qu'il convient de mettre à jour. D'abord, tout se passe comme si les procédures garantissaient le bon fonctionnement de la régulation politique. Si les questions d'organisation sont inhérentes à tout collectif en formation, la discussion sur les procédures prend une place démesurée à Nuit debout. L'obsession pour la division du travail politique est à son comble au vu du nombre de commissions créées sur la place de la République (21 commissions thématiques et structurelles). La critique est régulièrement portée à l'endroit de la pléthore de portefeuilles ministériels. Ce mouvement semble reproduire les mêmes logiques, même si les enjeux de pouvoir ne sont bien évidemment pas les mêmes. On peut néanmoins s'étonner d'une telle segmentation du débat et de l'information, contre laquelle la page wiki ne pourra pas faire grand chose. La transversalité est sacrifiée sur l'autel de l'efficacité politique.

Par ailleurs, certain.es justifient la nécessité du travail en petits groupes, seul à même de permettre l'égalité dans la prise de parole. On peut effectivement supposer que la taille du groupe joue sur la violence symbolique exercée sur les participant.es les moins habitué.es à la prise de parole. Néanmoins, ce sont souvent les mêmes qui monopolisent la traduction des débats à destination de l'assemblée générale, reproduisant sous une autre forme la délégation politique.
Ces quelques piques pour en venir à une critique fondamentale de la délibération selon Nuit debout : l'idée que ces modalités seraient les seules à même de produire du bien commun. Ce débat est vieux comme le monde et traîne derrière lui l'idée selon laquelle une bonne décision serait fondée sur l'échange d'arguments rationnels entre individus éclairés. En somme, peu importe le nombre de participant.es, pourvu qu'on échange de façon raisonnée.
La plupart du temps, les promoteurs d'une démocratie délibérative oublient la nécessité d'une dimension inclusive d'une telle modalité démocratique. Autrement dit, la nécessité de penser la diversité sociale, genrée et raciale du public participant. Force est de constater qu'à Nuit debout l'inclusivité reste limitée. En somme, le bla-bla entre Blancs bourgeois comme fondement de la légitimité apparaît un peu limité au regard des enjeux du moment.
 

Se réapproprier l'espace pour faire converger les luttes
 
 
Plus que tout, le mouvement social questionne le rapport entre action et discussion collective. Très vite, sur la place de la République, certain.es militant.es aguerri.es fatiguent face à des discussions qui s'éternisent. C'est que, du point de vue des ces militant.es, le papotage n'a jamais renversé une institution. Les premières actions sont spontanées, à l'image de la perturbation de l'inauguration du cocktail pince-fesses d'Aubry pour la campagne de la France à l'exposition universelle.
Par la suite, l'action s'organise autour de collectifs structurés, interluttant.es 59-62, étudiant.es de Lille 1 et Lille 3, participant.es de l'AG de lutte auxquels se greffent une foultitude de gens rencontrés dans des espaces concrets de lutte. Là aussi, on peut adresser une critique aux puristes de l'action directe : l'action n'est pas étrangère à la délibération. Les discussions sont longues et nécessaires pour organiser une occupation, un blocage. Ces actions constituent des éléments déclencheurs d'intenses délibérations sur le choix de la cible, le sens de la lutte. Mais ces discussions, à l'opposé des débats éthérés de la place, entretiennent un rapport pratique, physique aux choses. Au final, délibération et action doivent être toujours étroitement associées. Et la réalité du mouvement montre qu'elles le sont.
Pourtant, l'enseignement fondamental se trouve ailleurs. En effet, au-delà de l'opposition de certains groupes sur les modalités de l'émancipation et de l'insurrection, c'est bien l'appropriation d'espaces physiques qui a permis la convergence des luttes. La place de la République, la librairie  l'Insoumise, l'amphithéâtre Archimède, le Théâtre du Nord, tous ces lieux occupés ont été les lieux de la fabrique du mouvement social lillois. Ils ont permis l'entrecroisement des luttes, les apprentissages réciproques entre ancien.nes et néophytes, plus ou moins radicaux, et surtout l'identification d'ennemis communs : la banque, l'évadé fiscal, l'homme politique véreux. « Occupation » ne doit pas être un slogan mais un mot d'ordre.

Omär et Aude

 

1. C'est ainsi que devant le non au référendum sur le traité constitutionnel européen en 2005, la question fut renvoyée aux parlementaires.

2. Un voile pudique recouvre trop souvent le fait que cette Ve fut proclamée à la suite d'un coup d'État militaire à Alger qui fit démissionner le gouvernement socialo à l'annonce de l'arrivée des troupes insoumises en Corse. Lire à ce sujet Histoire secrète de la Ve République, Martine Orange, Jean Guisnel, Roger Faligot, Rémi Kauffer, Renaud Lecadre, François Malye et Francis Zamponi, La Découverte, 2007.

3. « De nombreux philosophes contemporains pensent que la conflictualité sociale et la possibilité de l’exprimer sont une condition essentielle de la démocratie. Ce qui implique manifestations, droit de grève – droit qui a, par ailleurs, été constitutionnalisé –, droit de pétition, etc. » Irène Pereira, « Violence et démocratie », larotative.info, 22 mai 2016.

4. Officine sociale-démocrate créée en 2002, dont sont proches la gauche du PS et le PG.

5. «On veut visiter l'expo ! » sur labrique.net et dans La Briquette du 1er mai.