Les beaux jours des capitalistes nordistes

la galaxie mulliez couleur 1La région Nord – Pas de Calais a pris l'habitude d'affoler tous les indicateurs de pauvreté. Pourtant, à y regarder de près, le malheur des populations de la région a largement été « compensé » par le bonheur d’une poignée de capitalistes locaux. Plongée dans les stratégies de reconversions juteuses des Grandes Familles du Nord.

Ces derniers temps, la multiplication de plans sociaux ne concerne plus seulement les activités « traditionnelles » de l'économie régionale. Elle comprend également les sociétés qui s’étaient constituées sur les décombres des industries du XIXème siècle, et qui faisaient croire à la réussite de la reconversion de la région menée dans les dernières décennies du XXème siècle. Ces deux dernières années, la Vente à Distance (3 Suisses, La Redoute, Safig) a été touchée à son tour. Tout comme l’industrie automobile, la chimie, le papier/carton, et même les activités liées à la grande distribution. Au total, plusieurs milliers de licenciements, et autant d’emplois menacés.

Le profit dans ses nouveaux habits

Mais un patron ne se licencie pas lui-même : il cherche d'autres moyens de réduire ses coûts. La crise du textile/habillement a ainsi donné lieu à des stratégies très fructueuses, qu'on peut décomposer en trois voies. D'abord, délocaliser, avec la fermeture des sites du Nord et la création des filiales dans les pays à bas coûts. Ensuite, innover, avec notamment la modernisation des techniques de filature, tissage, tricotage etc., mais aussi les nouvelles formes d’organisation : moins de main-d’œuvre, et plus de nouveaux métiers à rendements élevés. Enfin, sortir de la filière et réinvestir les capitaux récupérés dans de nouveaux secteurs plus profitables. (Cf. encadré Bernard Arnaud). Les deux premières stratégies ont souvent été menées ensemble. Pour favoriser les multinationales du secteur et surtout de la grande distribution, les échanges se sont libéralisés (fin des accords multifibres). Résultat : la région Nord, au cœur du peignage mondial, de la filature et du tissage de laine en Europe, a perdu à la fin du XXème siècle la plupart de ses fleurons (Peignage Amédée, Lainière de Roubaix, Filature Saint Liévin et Fils de Louis Mulliez…). Le secteur cotonnier et linier n’a pas été en reste, avec la faillite de la Société Foncière et Financière Agache Willot, les fermetures de filatures et de tissages de coton ou de linge de maison. Le tout s’accompagnant de la disparition des sociétés de services à ces industries (teintures, apprêts, ennoblissement).  En 1968, on comptait 121 000 emplois pour l’ensemble de l’industrie du textile et de l’habillement dans la région. Il n'y en avait plus que 33 000 au début des années 2000. En 2011, il en reste 11 500...

À grande distribution, grosse accumulation

Mais c'est la troisième stratégie qui s'est avérée la plus payante pour les capitalistes nordistes. Au premier rang desquels la famille Mulliez, première fortune professionnelle de France, et donc… du Nord – Pas de Calais.  Plusieurs familles nordistes ont développé une stratégie approchant le modèle Mulliez, soit le désengagement du capital textile vers d’autres secteurs (souvent dans la distribution). La famille Pollet en est un bel exemple : détenant une filature de laine peignée et un tissage, elle se reconvertit d’abord dans la vente par correspondance (création de La Redoute). Puis, après avoir cédé le groupe Redcats à la famille Pinault à la fin des années 1980, acquiert le groupe Promod, un distributeur spécialisé dans l’habillement. La famille Despature est également issue du milieu textile, avec l’innovation de la fibre thermolactyl chez Damart. Ici encore, les usines ont fermé (la dernière unité de tricotage a été délocalisée en Tunisie à la fin de la première décennie 2000), pour laisser la place à la Vente à Distance, via Damartex. C’est le groupe Damart qui a permis de racheter Somfy en 1984, qui représente en 2013 pratiquement 90% de la fortune professionnelle des Despature. La famille Dewavrin obéit également au schéma sortie de l’activité textile, avec la fermeture du peignage d’Auchel en 20061, et la reconversion vers la production de cosmétiques (Stella, Isispharma et Alpol Cosmétique), puis le développement de Pomona (distribution de produits alimentaires).

La Longue Marge

Pour certaines familles du Nord, la grande distribution permet de rebondir. Ainsi de la dissection de Camaïeu, créée en 1984 par Torck, avec comme autre actionnaire la famille Giraud-Verspieren (assurances). Initialement présent sur tous les segments de distribution des vêtements, les actionnaires se recentrent en 1996, en cédant la partie « hommes » au groupe Mulliez (l’enseigne devient Jules) et la partie « enfants » à Duforest (l’enseigne devient Okaïdi). Puis Camaïeu (recentré sur la « femme ») est vendue par les deux familles Torck et Giraud-Verspieren, et récupérée par le fonds Cinven à partir de 2007. Les sociétés issues de Camaïeu ont bénéficié à plein de la période d’ouverture des échanges internationaux et de l’irruption de la Chine sur les marchés textiles, en achetant à bas prix des produits importés et en les revendant avec de fortes marges, éliminant ainsi les dernières entreprises fabriquant de la confection en France. D’où des superprofits, et une accumulation très rapide.

Le capital solidaire de lui-même

Les fortunés du Nord sont également très présents dans l’agroalimentaire et la chimie, comme les familles Roquette, Lesaffre, Desprez, Bonduelle. Petite curiosité, la famille Cuvelier (elle est, avec les familles Emsens en Belgique et Schmidheiny en Suisse, à l’origine du groupe Eternit et des problèmes de l’amiante), a investi dans les grands crus bordelais. Aux salariés les cancers du poumon – et à votre bonne santé. Il ne faut pas enfin oublier les familles qui rendent des services – marchands ! – aux  autres fractions du capital. Ainsi la famille Verspieren, dans le domaine des assurances ; ou la famille Meeschaert, dans la gestion de fortune. Cette dernière famille vient d’ouvrir une filiale en Belgique « Meeschaert Family Office », pour favoriser l’accueil des exilés fiscaux. Les groupes nordistes obtiennent des aides du système financier, y compris pour se constituer. Récemment, la famille Letartre a été aidée directement par le Crédit Agricole pour la reprise du groupe Anios.

La holding, l'arme du hold up

Bien évidemment, les octrois de crédits ne manquent pas à ces groupes. Par exemple, la famille Coisne et Lambert cumule 1 milliard de dettes face à 1,5 milliard de fonds propres. Mais généralement, une holding2 de contrôle familial n’est pas endettée. Par exemple, la Holding Evelyne Prouvost n’a que 8 M€ de dettes pour 304 M€ de fonds propres. En définitive, il ne sera pas inutile de comparer les 62 milliards cumulés des patrimoines familiaux à deux données de la population régionale : le revenu fiscal médian par unité de consommation est le plus faible (16 800 €) de France ; le taux de pauvreté (19,7%) est supérieur de 5 points à celui observé en France métropolitaine. Tout est dit.

B. Boussemart

1 : Voir le film de Gilles Balbastre, Fortunes et infortunes des Grandes Familles du Nord, 2008.
2 : Une holding est une société gérant les participations financières dans différentes entreprises.

patate2

ARNAULT : LE VOL DU RAPACE

Bernard Arnault a pris son envol en battant de ses deux ailes : la prédation, et la spéculation. Le groupe Arnault n’est pas seulement issu du BTP et de la société Ferret-Savinel. La fortune vient d’actifs textiles acquis à des prix symboliques (avec l’aide de l’État socialiste de l’époque) lors de l’affaire Agache-Willot. Les actifs sont ensuite revendus au mépris de tous les engagements avec de fortes plus-values financières et le désengagement des activités textiles/habillement non-rentables1. En pur capitaliste, Arnault ne crée rien et s'enrichit sur des faillites.
Il ne reste pratiquement rien de nos jours des sociétés nordistes concernées : Chargeurs a fermé le peignage Amédée et les tissages en France. Les usines du groupe VEV ont fermé les unes après les autres, comme La Lainière de Roubaix, la Lainière de Cambrai (Rodier) et les sociétés issues de Boussac (filatures, tissages et ennoblissement de produits cotonniers et liniers fermées à Pérenchies, La Madeleine…).

De son côté, Bernard Arnault a gardé Dior, puis racheté avec ses plus-values financières (en liaison avec les banques) Louis Vuitton, et créé le groupe LVMH par un échange de bons procédés avec le groupe Hennessy… Ce qui mène Bernard Arnault en seconde position des fortunes nordistes (en 3ème position au niveau national). Plus récemment, il a pris (totalement à crédit) une participation dans le groupe Carrefour, en liaison avec le fonds d’investissement américain Colony. Sa holding personnelle a perdu plus d’un milliard d’euros après la chute des cours en bourse. Il a été plus heureux avec la tentative de contrôle « en catimini » du groupe Hermès, tentative qui a échoué – avec ici une belle plus-value à la clé. Rapace : nom masculin ; volatile voleur...

1: Voir à ce sujet l'enquête réalisée dans Fakir, n°58, décembre 2012

MULLIEZ, 26 MILLIARDS  AU DOIGT MOUILLÉ

Le premier Auchan ouvre en 1961 sur le site d’une usine désaffectée de Phildar (fil à tricoter). La société ne se développe vraiment qu’après le retrait de l’autre actionnaire et l’aide financière familiale venant du textile en 1967 : Auchan ne réalise pas de bénéfices avant plusieurs années. Ce n’est qu'à partir de la fin des années 1970 et au début des années 1980 que la « machine à cash » va commencer à fonctionner à plein. La première apparition de Valauchan (le pseudo-intéressement des salariés « actionnaires »)1 ne date que de 1983.

Sur les conseils du fondateur de Carrefour, le fiston Gérard comprend qu’il vaut mieux vendre 100 petits gâteaux à 1 ct de marge que 10 petits gâteaux à 10 cts de marge… Mais l’homme est plus vicieux, il décide de vendre du whisky avec la même marge que les bouteilles d’eau. Dans le Roubaix de ces années-là, il fait son beurre sur la misère créée par ses parents.

La mécanique de l’accumulation Mulliez – que l’on retrouve d’ailleurs dans toute la grande distribution – consiste d’abord à industrialiser l’activité commerciale : le personnel est réduit à l’approvisionnement du magasin et au passage en caisse – le reste est fait par le client. Elle vise ensuite à dégager des financements avec les crédits fournisseurs (l’hypermarché vend les produits immédiatement, alors que les fournisseurs sont payés à deux ou trois mois). Plus la taille du groupe est importante, plus le financement par les fournisseurs s’accroît, ce qui permet d’ouvrir de nouveaux hypers et ainsi de suite.

L’accumulation du capital est rapide : en 43 ans, le taux de profit moyen a été de 20% par an : le capital doublait tous les quatre ans. Les moyens financiers à disposition de la famille ont favorisé l’internationalisation des activités. D’abord en Europe (Espagne, Portugal), puis en Europe de l’Est (Pologne, Russie) et en Asie (Chine). Ils ont également permis le rachat de groupes (Mammouth, et plus récemment certaines filiales de Metro), et la diversification des activités (approche immobilière par les galeries marchandes, banque avec Accord/Oney et les cartes enseignes etc.). La diversification concerne également les enseignes : l’argent accumulé a permis le rachat de Leroy-Merlin en 1981, de Boulanger en 1986, et la création de Flunch ou Pimkie, souvent en liaison avec divers membres de la famille (Décathlon, Norauto, Kiloutou, Kiabi etc.).

Avec 26 milliards d'euros, il n’est donc pas étonnant de retrouver la famille Mulliez au premier rang des fortunes professionnelles en France2. Devenu un pur distributeur, le groupe Mulliez n’a gardé que quelques marques (Phildar et Saint Maclou). Et des activités industrielles textiles à l’origine du groupe (Fils de Louis Mulliez/Phildar, Caulliez & Delaoutre, Filature Saint-Liévin, Tapis Saint Maclou), il ne reste aucune usine.

1: Voir La Brique n°13, avril 2009.
2: Pour plus d'infos, voir Boussemart B., La richesse des Mulliez. L’exploitation du travail dans un groupe familial, ed. Estaimpuis, 2008 ; et Le groupe Mulliez. Pour en finir avec le conte familial, ed. Estaimpuis, 2011.

Sur le même sujet