Mauroy, autopsie d’un mythe

C’est du Sarko avant l’heure. Travailler plus pour gagner plus ! Quand le grand manitou Mauroy demande en 1992 à sa fidèle Lyne Cohen-Solal d’oeuvrer au “ rayonnement de la métropole lilloise ” en plus de son job de rédac’ chef au PS à Paris, aucun des deux ne se doute qu’on en reparlerait… seize ans plus tard dans le bureau d’un juge lillois, tous deux mis en examen*. Des heures sup’ bien payées. 4500 euros mensuels en deux jobs. En 1992, la somme est coquette, disons un salaire de cadre presque sup’. 

Journaliste de métier, chargée de mission chez Mauroy à Matignon, elle doit beaucoup à ce protecteur si généreux dont elle épouse l’itinéraire. Attachée (de presse), on ne peut mieux dire. Satané cumul des mandats. Pierre Mauroy en a toujours été partisan, lui qui les a empilés comme un patron du CAC 40 les jetons de présence. Alors forcément, celles et ceux qui le suivent comme son ombre multiplient les feuilles de paie. En politique, on embauche et débauche avec une facilité déconcertante. A l’anglo-saxonne. Quand Louis XIV rencontre Madame Thatcher. Pour se jouer des règles, on invente des contrats ectoplasmes dans des associations sous contrôle et des organismes satellisés qui abritent les copains et les copines. Puis, Lyne tente de se tailler un fief de députée à Paris. Son adversaire s’appelle Jean Tibéri, le maire de droite d’alors. Lutte sanglante. On croise le fer devant les tribunaux. Faux électeurs côté Tibéri (l’affaire n’est pas encore jugée), emploi fictif de l’autre. Car à Lille, en 2000, c’est un “ contribuable régional exaspéré ” qui dégaine. L’ancien RPF Eric Darques, breveté anti-corruption de chez Pasqua (!), est une mouche du coche qui a vu trop de westerns et n’a pas son pareil pour faire prospérer une procédure. Il n’en est pas à son coup d’essai et collectionne les uppercuts sur tout ce qui dévie, à gauche comme à droite chez les politiciens locaux. Alors ? Complot téléguidé de Paris (version socialiste), dommage collatéral (version presse locale) ou équipée sauvage en solitaire (version joker) ? Il tire au tromblon sur l’emploi suspect de LC-S et l’ami Mauroy écope d’une balle perdue. Lui qui a su si bien les éviter pendant son interminable carrière. Dans l’affaire des écoutes de l’Elysée (vous savez, Mazarine, la fille dans le tiroir), c’est Delebarre, son dircab à Matignon, actuel député-maire de Dunkerque, qui subit les foudres de la justice. Il y a vingt ans, dans l’affaire URBA, cette société-tirelire lancée par les socialistes, il sent passer le vent du boulet, assis dans le fauteuil de patron du PS ! Peu après dans la région, des affaires d’emplois bidons autour du Conseil Régional de Noël Josèphe font sombrer un quarteron de caciques socialistes.

Suées froides.

Tiens donc, le scandale éclate courant 1992. Madame Lyne était employée à “ sa ” communauté urbaine de Lille (CUDL). Et fait ses valises peu de temps après. Comme si on avait voulu faire prestement oublier l’emploi gênant pour éviter un carnage à la CUDL parfois perçue comme une ANPE socialiste. La chambre régionale des comptes épingla bien ces jobs en or, mais son Altesse Mauroy remit publiquement les juges à leur place : c’est lui qui a créé ces mêmes chambres des comptes ! La justice est aveugle. Et susceptible. La droite est bien taiseuse. D’autant plus qu’elle a profité des largesses de l’Oncle Pierre grand sachem de la CUDL promue guichet à caramels mous. Avec Notebart, son prédécesseur socialiste, ce fut des enveloppes pour ronds-points et trottoirs. Avec Mauroy, c’était des bureaux et des mètres carrés de moquette. Le camp socialiste est lui aussi discret. Voudrait-on enterrer un mythe et oublier les errements du passé qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Reste une question. Martine Aubry, nouvelle patronne de la CUDL, assure de son soutien son ancien mentor. Une plainte au civil pour préjudice causé à l’institution reste techniquement possible. En ces temps de changement de génération socialiste et d’élection à la tête du PS, il vaut mieux de ne pas remuer ce qui fâche. Pourvu qu’il y ait non-lieu, sinon on dira qu’elle a cautionné de telles pratiques en ne déposant pas plainte… Je suis mauvaise langue ?

Marc Prévost

* Pierre Mauroy a été mis en examen en juin dernier pour détournement de fonds publics pour un emploi fifictif présumé de Lyne Cohen-Solal, mise en examen en 2004 pour recel de détournement de fonds publics. L’ancien directeur de cabinet de Mauroy, Bernard Masset, a lui aussi été mis en examen pour complicité.

NDLR : Marc Prévost est l’auteur du Petit théâtre de Pierre Mauroy, chronique impertinente de la vie politique dans le Nord Pas de Calais, paru en septembre 2007 aux éditions Les Lumières de Lille.

Sur le même sujet