Carlton connection, une affaire de classe

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Une ribambelle de flics, des patrons, un avocat bien en vue, deux loges maçonniques, un hôtel de luxe, des dirigeants du PS, un proxénète, et en embuscade, une longue série supposée d’élus, de notables, de magistrats, voire de journalistes... La bourgeoisie nordiste boit la tasse.

 

Huit personnes mises en examen dont cinq incarcérées en préventive, notamment pour proxénétisme aggravé, abus de biens sociaux, recels, association de malfaiteurs, escroquerie. Ce dossier judiciaire « du Carlton » est un véritable défilé mondain. Au-delà des gesticulations médiatiques, essayons d’y voir un peu plus clair...Retour ligne automatique
Dominique Alderweireld, également indic des flics et surnommé Dodo la saumure, possède avec sa femme des maisons closes côté belge où travailleraient des prostituées mineures ou sans-papiers. Le couple se retrouve au trou. Un réseau de proxénétisme serait organisé avec le Carlton, un hôtel de luxe lillois. Ses dirigeants, Hervé Franchois et Francis Henrion, sont mis au placard pour « proxénétisme aggravé commis en bande organisée ». René Kojfer subit le même sort. Il est officiellement chargé des relations publiques du quatre étoiles, mais surtout tête de pont de l’élite lilloise et indic supposé aux nombreuses amitiés policières. Suivent deux dirigeants d’entreprise, David Roquet (MEN, Matériaux enrobés du Nord) et Fabrice Paszkowski (Médicalis), envoyés en prison pour avoir éventuellement profité du réseau lors de soirées avec des « élus du peuple ».

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Les deux derniers ont eu plus de « chance ». L’avocat Emmanuel Riglaire, soupçonné d’avoir orienté vers ce réseau une de ses clientes désargentée venue le voir pour un divorce, n’ira pas en prison grâce à l’opposition -rarissime- du parquet. Le commissaire divisionnaire Jean-Christophe Lagarde, accusé d’avoir pris part aux activités de la bande, est dispensé de préventive. Logiquement pourrait-on dire...

Leur monde est petit

Avec le volet DSK de l’affaire, on monte d’un cran dans la hiérarchie. Jean-claude Menault, le numéro deux de la préfecture (chef de la police du Nord) est mis en garde à vue avant d’être muté à Paris. Il a eu la malchance incroyable de se retrouver dans l’une des virées à Washington, organisées par Roquet, Lagarde et Paszkowski en compagnie de prostituées. Les deux flics allaient sans doute mendier un strapontin auprès de l’ex-futur président, tout comme Paszkowski, ce patron lensois qui fait du fric sur la santé des gens mais dirige aussi un club de soutien à DSK dans le Pas-de-Calais. Et c’est Roquet et le Lensois qui règlent les frais des voyages : du recel d’abus de biens sociaux pour tout le monde !

Roquet n’est pas là par hasard non plus. Sa société MEN est une filiale d’Eiffage, et on peut supposer que l’étonnante attribution [1] du marché du Grand Stade à cette société a pu être encouragée avec de telles opérations de « lobbying  » auprès d’un chef du PS. Sans parler du Louvre-Lens, où les actionnaires d’Eiffage ont raflé le marché public et pourront aussi s’en mettre plein les mallettes. Qu’ils soient rassurés, l’hypothèse d’un trafic d’influence n’est pas au menu judiciaire.

D’autres sauteries auraient été grassement payées par ce patron du BTP dans d’autres grandes villes à destination d’élus ou de maires, d’après lui via la maison-mère à Paris. À coup sûr, la prostitution « de luxe » n’est qu’une cerise sur le gâteau, ce type de rencontres n’ayant pour but que le business et les retours d’ascenseurs.

Les fraudeurs d’en haut

La liste des types évoqués dans le dossier, que ce soit « seulement » des proches des mis en examen ou des clients du réseau, toucherait toutes les strates de l’élite dirigeante et de la bourgeoisie nordistes. Les rumeurs courent sur tout un tas d’élus, maires, patrons, notables de toutes les espèces... Le Nouvel Obs annonce trois magistrats lillois cités dans l’enquête judiciaire, une prostituée évoque un « juge lillois au grand chapeau » dans son témoignage. Des rumeurs circulaient sur des conseillers municipaux du Beffroi, confirmées par nos sources, affirmant que trois élus PS ont été entendus comme témoins. Et voilà que la rumeur évoque l’adjoint d’Aubry à la sécurité Roger Vicot, en tant que client du réseau. C’est tout naturellement qu’il contacte les journalistes locaux pour jurer de son innocence et les dissuader de publier son nom. Nous, on attend son coup de fil !

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Récemment, c’est le capitaine Gumez qui entre en piste. L’ancien chef de la brigade des mœurs serait lié au bordel, mais ressort libre de sa garde à vue. C’est tout un régiment de flics qu’on retrouve ici ! Surtout si l’on ajoute qu’au moins sept policiers supplémentaires ont été entendus comme témoins. Ou si l’on mentionne Vanlerberghe, l’ancien chef des mœurs à Lille et proche de Kojfer et Dodo la raclure. Décidément développer le « copwatching » serait faire preuve de salubrité publique...

La Voix des bourgeois

Enfin, un coup de cœur à nos « confrères » de la médiocre Voix du Nord. En situation de monopole dans la région, il est très problématique que son avocat attitré, Emmanuel Riglaire, soit mis en examen. D’autant que personne ne relève cette information. Le mensonge par omission, une tradition dans la presse marchande.Retour ligne automatique
Mais le groupe de presse pourrait être mouillé davantage. D’après une source bien informée, au moins trois personnes y appartenant seraient citées dans la procédure judiciaire. A priori plutôt du côté des chefs que des correspondants locaux ! Cela expliquerait-il que des « réunions de crise » se soient tenues durant quelques jours dans les bureaux du quotidien, chaque soir, entre la hiérarchie et les journalistes sur l’affaire ? Un fait plutôt rare à La Voix, selon cette source...

Une classe sociale à nu

À l’origine de ce bordel, un torpillage des dessous de l’État pour liquider DSK ? C’est bien possible, et c’est réussi en ce cas. Mais c’est surtout les dessous de la démocratie du fric qui crèvent les yeux. L’époque de Roger la banane ou de l’ORCEP [2] n’est pas révolue. Les mafieux, les flics, les élus, magistrats ou patrons peuvent toujours entretenir de bonnes relations par chez nous et au-delà. Le PS n’est jamais loin, comme les francs-maçons, dont sont issus quasi toutes les personnes citées dans le dossier. On ne va pas s’offusquer, «  les cadeaux faits à un certain nombre d’hommes politiques, c’est courant [ dans le monde des affaires] », comme le martèle en audience Dupont-Moretti [3], l’avocat de Roquet. Et ce qui peine à passer devant les tribunaux laisse imaginer le reste.

Mais si la classe dominante a une bonne dose de pourritures dans ses rangs, tout cela relève davantage de la normalité capitaliste : le silence du peuple s’achète par le mensonge et la force, pendant qu’à la table de la bourgeoisie, les échanges de services en tous genres vont bon train. La presse fait le service, et prend l’addition publicitaire. La crise ne va pas changer les bonnes habitudes. Alors hier comme aujourd’hui, il y a des coups de beretta qui se perdent !

Notes

[1Bouygues, le constructeur carcéral, tenait le bon bout. C’est Eiffage qui l’emporte, avec une connerie -unique- de toit ouvrant sur tout l’édifice sportif, pour cent millions supplémentaires...

[2Fin des années 90, autour de Roger Dupré et d’autres voyous, un réseau de patrons, fonctionnaires, flics et hauts magistrats est mis à jour : histoires immobilières, détournements de fric, corruption. L’affaire de l’ORCEP, en 1991, fait tomber des barons du PS du Pas-de-Calais pour abus de biens sociaux et emplois fictifs. Cf. La Brique n°6, mars 2008, « L’élite dirigeante de la région passée au crible »

[3A l’époque, ce fumeux Dupont-Moretti défendait le mafieux Roger Dupré. Pas facile après que ce dernier eut envoyé des chèques de 10

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