Blouses blanches et gueules noires de l'industrie pharmaceutique

itw medocsLes sociologues Cédric Lomba et Séverin Muller ont travaillé sur l’univers très fermé des « grandes industries pharmaceutiques ». Loin de l’image édulcorée d’un secteur de pointe, ils nous livrent le portrait de grandes firmes internationales faites de travailleur.ses précaires aux conditions de travail, de sécurité et d’hygiène dégradées.
 
 
On présente souvent l’industrie pharmaceutique comme une industrie de pointe d’ingénieurs hautement qualifiés à gros bénéfices. Pourtant, vous montrez dans votre travail que les travailleur.ses précaires forment une partie importante du salariat du médicament.
 
Oui, c’était un enjeu central de notre recherche. Les porte-paroles du secteur pharmaceutique le présentent généralement comme un secteur de l’innovation, ce qui leur permet de justifier différentes formes de soutiens de l’État et de répondre aux attentes des actionnaires. Quand ils parlent du secteur, ils mettent en avant les laboratoires, les chercheurs et les médecins en laissant de côté les autres aspects de fabrication de médicaments.
Pour le coup, les sciences sociales tombent d'une certaine manière dans le panneau. En privilégiant l’analyse des activités de recherche ou la consommation des médicaments. C’est en partie parce que ce sont les aspects rendus visibles et qu’ils concernent les politiques publiques de soutien à la recherche et de remboursements de médicaments. Il y a aussi le fait que ce secteur se montre très peu ouvert aux recherches sur les aspects de production et de distribution des médicaments. Pourquoi ? Tout simplement parce que ça va à l’encontre du mythe qu’il véhicule. On s’est donc attaqués avec dix autres chercheur.ses1 à cette « boîte noire ». On a mené des enquêtes dans des usines de production de principes actifs2 et de médicaments, chez des grossistes, dans des pharmacies, etc.
On ne parle pas dans notre ouvrage de « laboratoires pharmaceutiques » mais « d’entreprises pharmaceutiques ». Le changement de termes est important. Cela nous permet d’élargir le paysage du secteur en intégrant dans l’analyse les ouvriers et plus particulièrement les ouvrières3, ses techniciens, techniciennes, ses cadres, ses manutentionnaires, ses vendeuses, etc. Bien au-delà donc des seules « blouses blanches » (pharmacien.nes, médecins, chercheurs, etc.) mises en avant par l'industrie. Comme notre intention était de questionner ce mythe conçu par l’industrie elle-même, il a fallu montrer qu’elle n’était pas si différente d’autres industries puisqu’elle fabrique massivement un produit de consommation courante. Un produit qui est fabriqué dans des usines, stocké dans des hangars, distribué et vendu dans des commerces spécialisés. Dans ces lieux de travail, on s’est intéressés à tou.tes ces salarié.es clairement invisibilisé.es.
 
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À partir de votre enquête, quel portrait-robot des travailleur.ses du médicament pouvez-vous dresser ?
 
Globalement, l’industrie pharmaceutique emploie davantage de salarié.es très qualifié.es que la plupart des autres secteurs industriels : c’est grosso modo deux tiers de catégories intermédiaires (technicien.nes, agents de maîtrise), de cadres et de professions supérieures, contre un tiers pour les autres industries. Ils et elles sont aussi en moyenne plus diplômé.es que dans le reste de l’industrie. Pourtant on peut se poser la question de l’usage de ces qualifications. Est-ce que le recours à un personnel en partie très qualifié signale le rattachement du secteur à l’économie de l’innovation, ou bien le fait que c’est juste une industrie qui a les moyens de se payer ce genre de personnel ? Pour le dire rapidement, c’est un peu les deux, et ça demande de regarder précisément le travail concret de chaque catégorie de travailleur.ses.
Par exemple, le secteur emploie des pharmacien.nes diplômé.es à tous les stades de la production, de la distribution et de la vente, parce qu’ils et elles sont légalement les garant.es de la qualité sanitaire. Mais comme c’est une industrie très riche, elle va au-delà de la réglementation pour convaincre client.es et instances de contrôle de son sérieux. Ce qui fait que dans les sites de fabrication ou chez les grossistes, des pharmacien.nes occupent des postes et des fonctions qui sont parfois très éloignées de leur formation initiale (comme à la direction de dépôts chez les grossistes ou commerciaux) et qui ne nécessitent pas toujours des Bac + 6 à 7.
Les entreprises ont également recruté massivement des « visiteuses médicales » qui sont en fait des « représentant.es haut de gamme » et qui constituent 15 % des effectifs de l’industrie (40 % dans certaines entreprises). Ces représentant.es, d’origines sociales élevées, sont recruté.es parmi les diplômé.es (Bac + 2, voire plus), pour faire la promotion des médicaments auprès des médecins, des hôpitaux et des pharmacien.nes d’officine. Ce niveau d’étude et les salaires qui l’accompagnent sont importants pour faire face à des interlocuteurs de catégories sociales supérieures. En fait, l’échange avec les médecins porte autant sur les questions d’efficacité des médicaments que… sur leur capacité à montrer leur appartenance à leur classe sociale (loisirs, éducations, etc.).
 
Et qu’en est-il des travailleur.ses les moins qualifié.es ?
 
Les moins qualifié.es peuvent faire un travail qui dépasse leur niveau de formation en termes de technicité et de responsabilité. Mais contrairement aux salarié.es qualifié.es, ils ne tirent pas de bénéfices de la richesse de l’industrie pharmaceutique. Ces intérimaires, travailleurs précaires et « petites mains » à bas salaires n’en profitent aucunement. Pire, ils subissent cette polarisation à la fois en termes d’emplois, de conditions de travail, de statuts, de subordination hiérarchique, de sexe et de classe. Et là il faut insister sur les formes de hiérarchisations qui sont liées à l’organisation du travail mais aussi au produit.
Par exemple, comme ailleurs, les femmes occupent des places subalternes, souvent aux postes les moins qualifiés et les plus répétitifs. C’est le cas dans les ateliers de contrôle visuel et de tri manuel de médicaments en fin de ligne de production où le travail est particulièrement monotone. D’une certaine manière, ce sont elles qui subissent les contraintes draconiennes de contrôle sanitaire. Et chez les grossistes, les manutentionnaires qui préparent les commandes ont des horaires de travail dégradés (temps partiels subis ou très grande amplitude horaire) pour répondre à la réglementation de livraison continue et à l’injonction des pharmacien.nes de se faire livrer plusieurs fois par jour.
Ces travailleur.ses de bas statuts réalisent des tâches qui ont une importance réelle pour garantir la santé, mais les employeurs, plutôt que de recruter des personnes qualifiées, préfèrent les certifier en interne, en les formant aux « bonnes pratiques de fabrication ». Et donc dans ce partage des richesses, on comprend qu’il y a un phénomène de captation qui se fait aux dépens des petites mains.
 
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Vous montrez également que l’intervention de l’État contribue à établir ce que vous appelez « une rente légale » à l’endroit des multinationales du médicament. Comment ce système s’est-il mis en place et à qui profite-t-il concrètement ?
 
Le secteur présente en effet quelques particularités comparativement à d’autres secteurs économiques. La principale est son encadrement réglementaire très poussé. En France, contrairement à d’autres pays ou d’autres secteurs, les activités de prescription, de production et de distribution de médicaments ont une réglementation qui leur est propre. Pour préserver la santé publique et l’accès à l’ensemble des médicaments sur le territoire, l’État interdit à une entreprise de contrôler l’ensemble de la chaîne de production. L’État a ajouté des missions de délégation de service public à ces entreprises. Par exemple, pour les grossistes, acheminer l’ensemble de la gamme de médicaments en 24 heures maximum ou, pour les pharmacien.nes, assurer des missions de garde.
Plus encore, l’État a progressivement défini un corps important de règlements pour protéger les consommateur.trices, les travailleur.ses et l’environnement. En matière de production, chaque firme doit préciser en détail et très en amont un grand nombre d’éléments : les produits et les machines utilisées, la qualification des personnels, toutes les procédures et même les documents de contrôle et de traçabilité pour avoir les moyens de bloquer les lots en cas de problèmes. Tout ça se fait dans le cadre de ce qu’on appelle les Bonnes Pratiques de Fabrication ou lors du dépôt de dossier d’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) de chaque médicament.
Loin de constituer une contrainte pour les directions d’entreprises, ces mesures ont constitué un puissant frein à l’arrivée de nouvelles entreprises majeures sur le marché, ce qui limite la concurrence entre quelques boîtes au sein de chaque gamme de produits. Et on constate le même phénomène pour les grossistes de médicaments, concentrés sur quatre entreprises, ou pour les pharmacies dont les autorisations d’installation dépendent de critères démographiques. On observe donc que le médicament a offert la possibilité à des acteurs économiques de s’assurer un monopole sur un marché dont le coût d’entrée est prohibitif car réglementairement très contraignant. À cela s’ajoutent des interventions fortes de l’État pour encadrer le marché à différents niveaux : fixation des prix, solvabilisation d’une large partie de la demande par l’assurance maladie obligatoire, barrières à l’importation, garantie d’un système de brevets, etc. Ce fort encadrement induit des profits et des revenus très élevés tant pour les producteurs que pour les pharmacies nettement plus rentables que les autres petits commerces.
Ce constat est généralisable à la plupart des pays industrialisés, mais sous des formes différentes. La France se distinguait jusqu’aux années 1990 par une couverture sociale obligatoire et des prix de vente plus bas que les autres pays européens. Depuis, les gouvernements successifs ont établi des plans de développement de l’industrie pharmaceutique, devenue l’une des plus importante en Europe. D’un côté, on développe une politique du générique à la fin des années 1990 pour baisser le coût des remboursements, mais de l’autre on augmente considérablement le prix des médicaments dits "innovants" (dont certains dépassent plusieurs centaines d’euros) tout en développant le système de tiers-payant dans les pharmacies pour que les client.es ne déboursent pas de sommes très élevées. Si l’on devait résumer notre propos, on pourrait dire que les revenus et les profits (très élevés et stables) sont assurés par des mécanismes administratifs que s’approprient les firmes et les pharmacien.nes pour limiter la concurrence. C’est ce qu'on appelle la « rente réglementaire ».
 
Un des apports de votre bouquin est de pointer comment l'apparition des médicaments génériques se fait sur le dos des travailleur.ses les plus précaires. Quel est le lien entre générique et précarisation du travail ?
 
Il faut savoir qu'historiquement les prix des médicaments sont négociés entre l'État et l'industrie de manière non concurrentielle. La conséquence est que pendant longtemps, l'industrie s'est peu préoccupée de réduire les coûts de fabrication. À partir des années 1990-2000, lorsque les gouvernements successifs font la promotion du générique, ils mettent dans la balance les coûts de production qui deviennent une vraie préoccupation pour l'industrie. Durant cette période, les grandes firmes sous-traitent une partie de leur production car elles ont conscience que leur modèle n'est pas fondé sur la performance productive. Les firmes deviennent clientes de sociétés devenues sous-traitantes qui fabriquent les médicaments. Pour ces sous-traitants, les bénéfices sont directement dépendants des coûts de fabrication et des gains de productivité. Et comme ces entreprises fonctionnent en flux tendu, elles ont tendance à travailler avec des intérimaires non-qualifié.es pour ajuster leur production en fonction de la demande.
En somme, comme avec Ryanair pour l’avion, le médicament low cost repose sur la précarisation des conditions de travail et d’emploi en instillant une concurrence sur les prix qui tire les conditions de travail des plus précaires vers le bas au nom de la compétitivité. Cela peut paraître étonnant car nous avons tous le sentiment d'être des consommateurs vertueux en consommant plutôt des génériques. C'est une belle illusion qui consiste à croire que produire à bas coût s'effectue par une opération magique. Mais on a pu voir ce qui se passait dans ces usines mises en sous-traitance : réduction du contrôle qualité, principes actifs et excipients à bas coûts et/ou de substitution (voire supprimés comme les agents d'enrobage)4, sous-traitance des activités de production, délocalisation vers des pays à bas coût de main-d’œuvre, ou lorsqu'il n'y a pas délocalisation, intensification et dégradation des conditions de travail, avec un recours grandissant aux intérimaires et aux salarié.es n'ayant pas suivi les formations adaptées. En fait "grâce" à la promotion du générique, une partie de l'industrie pharmaceutique a changé de modèle productif, encore une fois au détriment des salarié.es précaires.
 
Julien O'miel & Omär
 
1. Voir leur ouvrage Les travailleurs du médicament. L'industrie pharmaceutique sous obervation publié aux éditions Érès en 2014 avec Anne-Marie Arborio, Laure de Verdalle, Isabelle Feroni, Pierre Fournier, Jérôme Greffion, Agnès Labrousse, Cédric Lomba, Séverin Muller, Quentin Ravelli, Dilip Subramanian.
2. Terme désignant une molécule qui, dans un médicament, a un effet thérapeutique.
3. Le secteur est particulièrement féminisé.
4. Composé utilisé pour la finition du médicament.

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