Les increvables Goodyear

goodyearInvitée à la Fête de l’Humain d’Abord à Avion, La Brique a rencontré Michael Wamen. On en a profité pour discuter avec le délégué CGT des Goodyear qui depuis des années met toutes ses forces dans la bataille contre le géant américain du pneu. Le 12 janvier 2016, avec 7 de ses collègues, ils ont été condamnés à 9 mois ferme pour avoir séquestrés deux responsables de la boite pendant une nuit. Première en Europe, cette condamnation révèle l’agressivité avec laquelle le gouvernement entend mener le dialogue social. En attendant le procès en appel du 19 octobre 2016, c’est pour éviter la taule, que les « 8 de Goodyear » luttent désormais.

Le combat des ouvriers pour sauver leur emploi a duré sept ans. En 2007, la direction fait le coup du chantage à l’emploi. Les travailleurs doivent accepter un nouveau rythme de travail, dit en 4x8, deux horaires du matin, suivi de deux en journée, puis en soirée et enfin deux journées de repos. Rythme ravageur qui, aux dires des travailleur.ses qui ont pu l'expérimenter, détruit le corps et l’esprit. Le refus de se soumettre lance la lutte syndicale, CGT en tête : « Ça ressemblait à une démocratie syndicale où le moindre tract devait être validé en AG. Chacun était actif et décideur ! ». Selon le syndicaliste, cette organisation de la base et la détermination à ne pas céder au chantage aurait fait peur au patronat et au gouvernement.

En 2012, Hollande se livre à de vaines promesses de campagne. Main sur le cœur, le regard sincère, il annonce sa volonté de sauver la boite et les emplois en cas de victoire. Sitôt installé à l'Élysée, il enterre toutes chances de reprise en SCOP par les ouvriers, alors même qu’un projet sérieux et rentable est proposé. Pire, le procureur de la République, placé sous les ordres du gouvernement, décide de maintenir sa plainte alors même que les deux cadres séquestrés ont retiré la leur. Verdict : vingt-quatre mois de prison dont neuf ferme. L’appel aura lieu à Paris, le 19 octobre.

Criminaliser pour mieux régner

Selon Mickael Wamen, cette condamnation est une manière de « montrer ce qui attend tous ceux qui oseraient relever la tête dans ce pays ! ». Cette lutte rappelle celle de Xavier Mathieu et des Conti1 en 2009. À cette époque, les ouvriers acceptent les exigences de la direction en échange du maintien de leur emploi pendant trois ans minimum. Les promesses n’engageant que ceux qui y croient, la fermeture de l’usine est annoncée six mois plus tard. À La suite des Conti, la résistance des Goodyear apparaît comme une résistance intolérable aux néo-capitalistes habitués à la servitude des syndicats et à la résignation des travailleurs. Pour Mickael Wamen, la conclusion est évidente : « Quand tu baisses ton froc, ça ne dure que six mois, quand tu résistes ça dure sept ans ! ». Pour soutenir les « 8 de Goodyear » des dizaines de comités de soutien ont vu le jour dans les grandes villes. La mobilisation dépasse même les frontières françaises. En Belgique, en Espagne, en Allemagne, en Pologne, « les camarades répondent présents ! ».

goodyear

Porte-parole, tribun ou horizontalité

Mickael Wamen, père de famille avec 25 ans d’ancienneté, est une forte gueule qui exalte les foules dans sa boite comme sur les plateaux télé. Il peut faire enrager un Macron en direct sur RMC2. C'est que le plus à droite des ministres socialistes lui aurait, hors antenne, proposé une offre d'emploi pour tenter de l'amadouer. Le refus ferme du syndicaliste l'a semble-t-il crispé. Tout le monde n’est pas prêt à trahir sa classe pour une place au soleil, à l’image d’Édouard Martin, porte-parole CFDT en 2013, luttant vaillamment contre la fermeture de l’usine de Florange, et désormais député européen socialiste. Le système broie mais sait aussi recycler quand il faut.

La lutte des Goodyear s'inscrit désormais dans les mouvements sociaux actuels. Son expérience de leader syndical et son côté tribun explique son regard en partie critique sur Nuit Debout. Il est passé deux fois sur la place de la République à Paris pour prendre la parole en tant qu’ouvrier et probable futur taulard. « J’ai bien senti que les jeunes étaient sensibles à notre combat, mais ce que j’ai vu dans leurs yeux, c’est un manque de repères […] Convaincus, ils le sont. Organisés, pas mal. Maintenant il leur faudrait une ligne claire et précise ». Pour lui, sans personnalité capable de donner le ton et tenir les troupes, les Nuits debout risquent de se réveiller avec la gueule de bois. Pourtant, ici et là, syndicalistes, nuitdeboutistes, étudiant.es, précaires et autonomes convergent pour bloquer l’économie et occuper les places.

Le maintien du désordre

Il dénonce les violences policières : « J’les ai vu les mecs de la BAC, jeans-baskets, arborant des autocollants et des badges syndicaux pour se fondre dans la masse. » et s'insurge contre la violence sociale des riches « La véritable violence se trouve dans le chômage de masse, les divorces, les suicides, les pertes de garde d’enfants, les baraques qu’on te pique parce que t’as plus de boulot ». Il s'étonne d'ailleurs de voir les flics si provocateurs et accrocs à la matraque, mais se réjouit de voir les français.es nombreux.ses et déterminé.es à se battre.

Ce qui étonne dans le discours du syndicaliste, c'est son rapport à la violence. On le sent à bout. « Ce n’est pas avec des chants et des manifs main dans la main, que nous renverserons quoi que ce soit. » Et pressé que le grand soir arrive : « C’est super que ça bouge dans toutes les villes mais faudrait penser à tous se réunir sur Paris, c’est là que se trouve les institutions. Si on se retrouve à un million devant l’assemblée, qui pourra nous empêcher de passer ? ».

Ni plaire à Macron, ni plaire à la BAC

Les gardiens de l'information nous ont servi la division entre gentils manifestants et méchants casseurs. Désormais, la soupe des médias de masse oppose courageux travailleurs et dangereux syndicalistes. C'est que depuis mi-mai, la multiplication des blocages économiques organisés par les syndicats modifie le rapport de force. Toute la classe dominante s’organise alors pour dénoncer « des dérives inacceptables » et « la radicalisation de la CGT à son seul profit »3. Évoquant une affiche accusatrice d’une section de la CGT dénonçant les violences policières (non revendiquée par Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT), le syndicaliste de terrain choisi son camp : « Elle nous va bien parce que c’est juste la réalité de ce qui nous arrive ! ».

Face à la criminalisation de l'action syndicale, il propose également « la création d’une nouvelle fédération à la CGT, dédiée à la défense des droits des syndicalistes dotée d'un réseau d’avocats parce que trop de camarades se retrouvent en garde à vue et acceptent tout et n’importe quoi juste parce qu’ils ignorent leurs droits ». La CGT suit ici la mouvance radicale qui, avec la création des Legal team4, a compris depuis longtemps l’importance d'organiser la défense contre le matraquage de la justice.

Quand certains.es de nos syndicalistes locaux abandonnent des camarades subissant les assauts des keufs en pleine manif, quand la CGT 59 se fend d'un communiqué pour condamner les violences faites… aux forces de l'ordre, c'est vrai que le gaillard fait plaisir à entendre. Plusieurs organisations syndicales jouent leur va-tout face à la loi El Khomri. Le mouvement actuel semble redonner des forces aux militant.es de la base. On espère que leur ferveur ne s'émoussera ni avec le temps ni après une première victoire. Comme disait l'ami Coluche « ce n’est qu’un combat, continuons le début ! »

 

Brubru

1. En 2009, le fabricant de pneu Continental, décide de fermer son usine de Clairoix, dans l’Oise. 1120 femmes et hommes resteront sur le carreau.
2. Émission de Jean-Jacques Bourdin du 20 janvier 2016.
3. « L’éditocratie unanime : haro sur les grévistes ! », Fréderic Lemaire, 25 mai 2016, www.acrimed.org.
4. Présents sur les différentes luttes, ces comités anti-répression centralisent les informations sur les arrestations et préviennent les avocats.

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