Sortir de la culture d’excellence

À l’ombre des luminaires de l’Opéra, à l’abri des sirènes événementielles, des collectifs cherchent à concilier subventions publiques et autonomie artistique. En cherchant à se défaire de la bureaucratie managériale... avant le lancement d’une véritable coopérative d’artistes ?

 

Pour qui ne se satisfait pas des platitudes routinières autour de la nécessaire « démocratisation culturelle », le constat apparaît vite saisissant. Orchestre National de Lille (ONL), Opéra, Beaux-Arts, Théâtre du Nord : ces lieux dans lesquels le quidam ne fout presque jamais les pieds trustent la majeure partie des subventions. C’est bien la culture légitime – celle qui passionne l’élite depuis des siècles – qui a les faveurs des subventionneurs. Chaque année, l’ONL reçoit autour de 12 millions d’euros ; l’Opéra, à peine 2 de moins. Pour celui-ci, la mairie a débloqué en 2012 environ 4 millions d’euros. La rénovation du lieu au début des années 2000 avait déjà coûté 17,5 millions [1]. Lille, là où l’argent va à l’argent.

S’il n’est pas question de statuer de la pertinence culturelle d’un opéra, il reste que le public aujourd’hui le plus subventionné demeure le public bourgeois. Même lille3000 ne rivalise pas avec des structures dont les politiques tarifaires ne suffiront jamais à garantir la « démocratie culturelle ». Le constat de cette préférence institutionnelle à la culture bourgeoise crève les yeux. Pourtant, il n’est même pas assuré qu’il ait été perçu par les politiques. En privé, Catherine Cullen, adjointe à la culture à la mairie jusqu’en mars 2014, expliquait volontiers que supprimer un poste à l’Opéra en cas de baisse de subvention équivalait à supprimer un poste dans une petite association. CQFD.

Le prix de l’autonomie

À la périphérie de cette culture d’élite, des compagnies indépendantes cherchent à développer un contenu et un propos artistiques qui leur appartiennent. Mais c’est là tout le paradoxe : elles ont besoin de fonds publics pour proposer un contenu autonome... des pouvoirs publics. « Trouver un équilibre permettant de travailler dans de bonnes conditions tout en gardant une distance nécessaire avec le pouvoir politique » : c’est ce que vise la Compagnie Générale d’Imaginaire, association de spectacle vivant dont les subventions publiques (autour de 200 000 euros) sont ventilées en de très nombreuses sommes dont aucune ne dépasse 10% du budget. Avec la volonté de garder sa liberté de parole. « Quand on nous a demandé de fermer notre gueule pour garder nos subs, on l’a pas fait », relate Stéphane, évoquant cet épisode où l’association, alors qu’elle intervenait dans différents lycées, s’était confrontée au rectorat. La Compagnie travaillait alors avec Charlie Bauer, cet « ex-terroriste d’extrême-gauche » enfermé vingt ans dans les taules françaises. Le médiateur académique avait exigé de l’association qu’elle dénonce Bauer, sous peine d’« avoir des ennuis ». L’affaire était remontée jusqu’au Ministère et avait conduit la Recteure sarkoziste à blacklister la compagnie et à suspendre ses financements.

La Générale développe les arts de la prise de parole, cherchant à la redonner à ceux qui en sont dépourvus. « Mais si t’as envie que les gens qui viennent voir ce que tu fais ne soient pas juste des CSP+, des étudiants ou des groupes de collégiens mais aussi des gens des classes populaires qui viennent pour réagir, ça prend du temps. Ça prend du temps de faire que la démarche soit collective et que ce soit pas une simple juxtaposition de gens qui prennent le micro ». Le temps réclame des subventions, mais les subventions réclament aussi... du temps. « On est de plus en plus amenés à renoncer parce que le temps passé à produire les multiples pièces administratives demandées en amont et à produire tous les bilans demandés en aval font que le jeu n’en vaut plus la chandelle. On est obligés de se bureaucratiser et on finit par être empêchés d’agir, comme une sorte de censure sur notre réflexion et notre action », explique Stéphane.

La culture ne se manage pas

Dans un contexte d’austérité qui se décline à chaque échelon des pouvoirs publics, la question des financements s’entrecroise avec d’autres logiques. Depuis plusieurs années, la DRAC et la Région développent une conception de « l’excellence artistique et culturelle » dont les dérivés permettent d’en dévoiler la substance : financement par appel à projet, faible prise de risque dans le choix des spectacles de la part des programmateurs, place croissante de la communication, individualisation du travail et mise en concurrence des compagnies. La disparition des scènes locales profite à la diffusion de spectacles nationaux et internationaux estampillés France Culture, Inrockuptibles et Télérama. C’est que dans la novlangue du monde de la culture, il faut traduire excellence par entre-soi.

En octobre 2011, une pétition [2] adressée à Daniel Percheron exprimait le ras-le-bol des compagnies indépendantes, qui aspirent à un « espace d’imaginer et de mettre en œuvre elles-mêmes des projets artistiques ». « Nous assistons depuis quelques années à un resserrement des conditions de financement, resserrement qui prend le prétexte de répondre à des critères sans cesse plus drastiques, des montages de plus en plus complexes, la mise en place de dispositifs de plus en plus particuliers qui laissent de moins en moins de place pour imaginer des chemins de traverse. »

Sortir de l’institutionnalisation ?

En matière de chemins de traverse, Jean-Christophe, de la Compagnie de la Vache Bleue, va plus loin. « Il y a en partie la possibilité de se passer des professionnels du milieu, d’imaginer d’autres circuits de diffusion des créations artistiques. Il existe, ça et là, des équipes artistiques qui se retrouvent en position d’organiser elles-mêmes leurs propres événements artistiques en dehors des circuits traditionnels ». Avec une ivresse que l’ordinaire du travail artistique n’autorise que trop peu. « Quand tu organises toi-même, tu peux mettre les compétences de pleins de gens en route, avec une énergie que jamais les lieux conventionnés et officiels ne pourraient mettre. Tu fais un vrai travail, tu t’investis, tu vas voir les gens du quartier, tu te mobilises. Pas pour le plaisir de faire des gros événements, mais pour que tout le monde y trouve du sens. Et tu as une super ambiance parce que les gens savent que personne ne se fera avoir, au contraire ».

Pour Marie, de la même compagnie, « il va falloir qu’on réfléchisse en parallèle et revendiquer une autonomie. Imaginer d’autres moyens de financement, mettre de l’argent en commun et redispatcher pour les compagnies qui en ont le plus besoin. On en rêve tous de cette autonomie, pour pouvoir sortir de la commande et faire notre travail d’artiste à part entière ». Mais pour cela, « tout est question de rapport de force. Après le mouvement des intermittents de 2003, on était plus forts. Mais pour l’instant, on reste dans une espèce de sarkozysme prolongé où les indicateurs chiffrés du succès cadenassent la création. Au risque que la créativité devienne un simple divertissement… » La rupture avec cette époque passera nécessairement par la réappropriation et la création des lieux de diffusion. Cela ne sera possible qu’avec des publics actifs, dont la curiosité pourra seule permettre d’échapper aux divertissements prémâchés des industries culturelles, qu’elles soient « grand public » ou élitistes. Et peut-être, enfin, abolir cette différence entre acteurs et spectateurs.

Notes

[1« Laissez-vous conter l’Opéra de Lille », lille.fr.

[2Disponible en public sur Facebook.

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