SOLDE DE SAISON : Quand le privé recycle le public, il lave plus blanc que blanc

Début 2007. Des syndicats et des personnels de L’École Supérieure des Arts Appliqués et du Textile (ESAAT) dénoncent un plan de privatisation de l’apprentissage. Soutenu par la Région, Bernard Dubreuil, recteur de l’académie de Lille, met en œuvre sa politique d’économies et envisage de fermer les BTS " ennoblissement " et " tissage " (bonneterie et filature ayant fermées progressivement). Pour légitimer ces décisons, le Rectorat met en avant les problèmes de recrutement et des formations qui ne seraient plus attractives. La solution ? La reprise par le Centre Intertextile d’Apprentissage de Roubaix-Tourcoing-Vallée de la Lys, un centre d’apprentissage privé (CFA), présenté comme seul capable de pérenniser l’enseignement professionnel par la défaillance du secteur public, incapable d’accueillir les jeunes. On les envoie directement vers le privé qui en profite pour récupérer les locaux, le matériel et des compétences de l’ESAAT.

 

" Le but c’est de faire de la main d’oeuvre patronnale "

Gianni Cappelletti, professeur d’arts appliqués (syndicat Solidaire Unitaire Démocratique), dénonce la parole commune de la Région et du Rectorat : " Des deux côtés, le discours, c’est que l’apprentissage est la solution miracle qui va régler les problèmes de recrutement ". Solution à laquelle Marie-Danièle Duquenne, professeure d’allemand (Syndicat National de l’Enseignement Secondaire et militante Lutte Ouvrière), ne croit pas : " L’apprentissage, c’est de la main d’oeuvre pour le patronnat, c’est pour cela qu’on est contre. Quand tu travailles depuis longtemps pour l’école publique, tu sais que l’apprentissage ne peut pas être quelque chose de bien pour les élèves. " L’apprentissage pose la question de confronter le " patronat " et les jeunes en formation. Le secteur public est censé être le garant d’un contre-poids au secteur privé, surtout en matière de formation professionnelle. Sur le reculoir, l’Educaton Nationale a tendance à laisser les mains libres aux entreprises. La " privatisation " signifie donc que les élèves en formation seraient soumis à des impératifs du privé, donc aux intérêts des entreprises.

" Tout a été fait au niveau des échéances et des procédures pour qu’on ne puisse à aucun moment s’exprimer. " Pris de court, les enseignants ont eu quelques difficultés pour s’organiser, la faute à certaines manoeuvres peu claires : l’annonce "vite fait" en Conseil d’administration, une réunion d’information jamais confirmée, sauf pour les gens concernés par le projet. La Région restant sourde aux protestations, une manifestation et une audience ont eu lieu le 13 février à la mairie de Roubaix au même moment où des personnels de l’ESAAT, accompagnés d’environ 70 étudiants et étudiantes, débrayaient suite à l’assemblée générale. Une délégation a été reçue par MM Vandierendonck (1) et Cailleaux (2).

Région et Rectorat au service du privé

À la mairie, même son de cloche qu’au Conseil Régional : c’est la fermeture ou la reprise par le CIA-GAFIT. Créé en 1942, ce centre privé s’est regroupé en 1988 avec le Groupement d’Apprentissage et de Formation de l’Industrie Textile de Lille.

L’argument principal avancé, c’est le gage de non-privatisation basé sur un « rapport d’expertise » émanant de Manoël Dias, syndicaliste (Fédération CGT) et ancien président du Conseil d’Administration du CIA-GAFIT. Le 9 février, ce dernier s’agace dans Liberté Hebdo du terme de " privatisation " au sujet du transfert des activités à ce centre " indépendant du patronat " mais " présidé alternativement par un syndicaliste ou un patron ". Le cogestion dans toute sa splendeur ! Retour ligne automatique
Ce monsieur préside par ailleurs le FORTHAC, un Organisme Paritaire qui collecte et gère les contributions des entreprises pour la formation professionnelle continue. Il met en oeuvre la politique des branches pour accompagner les entreprises et les salarié-e-s dans leur évolution (stages, alternances, formations financées en veux-tu en-voilà). Cet organisme se veut " accompagnateur du changement des entreprises " et adepte du " partenariat dans les instances paritaires ", voilà le genre de garanties antiprivatisation.

Les entrepises partenaires ? Le gouvernement applaudit !

Retour à l’ESAAT. Le 20 février, la proviseure Mme Vanneste, annonce à la sortie du conseil d’administration " la suppression de la filière complète de BTS Productique Textile en formation initiale sous statut scolaire, la suppression des postes d’enseignants liés à la fermeture de la filière textile en formation initiale et la création de postes enseignants en arts appliqués en contrepartie. " Le 20 mars, malgré les 1500 signataires de la pétition (3), le rectorat restait encore sourd aux demandes réitérées d’entrevue, contredisant les positions de faux équilibriste du gouvernement : "Il importe que l’Éducation Nationale prenne toute sa part dans le développement des formations par apprentissage qui sont appelées à connaître un nouvel élan dans le cadre du plan de rénovation de l’apprentissage mis en place par le gouvernement" (4).

Le secteur privé serait donc le plus habilité en matière de formation ? Ou recevrait-il, comme le suggère le site internet de "l’ESAAT privatisée ", une aide particulière des pouvoirs publics : " La Région aussi privatise : les locaux tout comme le matériel ont coûté plusieurs millions à la région et au contribuable et elle n’hésite pas à les transférer au privé." Pour G. Cappelletti, c’est la mise en concurrence du public et du privé : " Les partenariats avec les entreprises, c’est l’argument premier. Eux ramèneraient des candidats et auraient les compétences alors qu’ils ont autant voire plus de difficultés que nous."

Comment ne pas considérer ce transfert comme la résultante d’une volonté délibérée de la profession textile d’avoir la main haute sur la formation ? L’aubaine est trop belle d’avoir « le beurre, l’argent du beurre... ». Voici donc comment un organisme repreneur qui n’a encore aucun BTS, devient en mesure de dispenser toutes les formations qui existaient initialement dans l’école. Il profitera des espaces et matériels voire de quelques profs, s’accaparant une partie de son identité, de sa spécificité et de son histoire.

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Rien de nouveau sous le soleil

Au final, la Région Nord et Martine Filleul (5) privilégient la solution d’une Unité de Formation par Apprentissage pilotée par le CIA-GAFIT. Pas d’alternatives possibles pour maintenir des formations textiles publiques à Roubaix, après les décisions gouvernementales de supprimer les sections à Epinal, à Roanne et en Alsace. Pourtant, des régions comme celle de Grenoble considèrent la création d’un Centre de Formation et d’Apprentissage public comme la garantie du service public d’éducation. Retour ligne automatique
D’un côté, la Région Nord affirme son attachement au service public et regrette le désengagement de l’Etat et le transfert des coûts en matière de service public aux collectivités locales. D’un autre côté, le processus de privatisation de la formation professionnelle est entériné. Du 20 janvier au 16 février, le CIA-GAFIT participait aux " Forums du collégien" organisés par le Département et l’Inspection Académique, à côté des autres établissements publics de formation. Objectif : aider les élèves de 3ème dans le choix de leur orientation professionnelle.

Ces choix résultent d’une vaste campagne de communication : l’apprentissage et l’alternance comme solutions miracles à la formation professionnelle et aux difficultés de recrutement. C’est donc l’ESAAT et le secteur public qui doivent plier l’échine sur l’autel des contraintes économiques que pointe M-D Duquenne : " Quand on nous l’a annoncé au retour des vacances de Noël, il y avait moitié moins d’heures de cours. Du coup, les élèves avaient moins d’enseignements. " La logique comptable ne s’arrête pas là. S’y ajoute " la suppression de postes pour les professeurs, seule raison du gouvernement. " Pour celles et ceux qui ont commencé une première année dans le public...la rentrée prochaine se fera, sans changer de lieu, dans le privé ! Mais avec un BTS en alternance au rabais où l’on baisse de moitié les heures d’enseignement général et professionnel.

Retenons les derniers mots de celles et ceux qui se mobilisent pour le maintien d’un enseignement public d’éducation et de formation : " Nous défendons toujours le service public d’éducation : il vaudrait mieux pour tous qu’on l’améliore, qu’on lui donne les moyens de former des personnels compétents et ouverts sur le monde, capables de s’adapter plus facilement à plusieurs types d’entreprises, selon les aléas de la vie. "

C.G

(1) Maire de Roubaix -Vice-Président de Lille Métropole Communauté Urbaine en charge de la Ville Renouvelée – Contrat de Ville, Parti Socialiste

(2) Adjoint en charge de l’éducation de l’enseignement supérieur et de la formation permanente et du personnel municipal, Parti Radical de gauche

(3) Pétition en ligne sur http://esaatprivatisee.free.fr

(4) " Apprentissage et CFA public : note d’orientation" - Réf : DESCO A7. Le rapport annexé à la loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école fixe à 50 % d’ici 2010 l’augmentation du nombre d’apprentis accueillis dans les EPLE (établissement public local d’enseignement)..

(5) Vice-présidente PS du conseil régional NPDC, chargée de l’apprentissage et de l’Europe. Elle est conseillère municipale de Lille depuis 1995, chargée du tourisme et des relations internationales depuis 2001. Depuis fin 2002, elle est adjointe au maire... et contre le cumul des mandats ?

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