Le mois du dévoiement « solidaire »

Fin novembre, trois journées de rencontres clôturent « le mois de l’économie sociale et solidaire » [1] (ESS) sur la métropole. Nous y avons laborieusement assisté. Certain-es nous reprocheront de tirer ici à boulets rouges. C’est pourtant nécessaire, tellement l’auto-congratulation fut au rendez-vous.

« L’événement » n’attire pas les foules, mais plutôt des élu-es locaux et des dirigeant-es ou salarié-es des plus importantes organisations de l’ESS... Bien souvent, les moins militantes [2] . La grande majorité des orateurs présents ne militent plus pour un autre monde. Il existerait déjà, quelque part entre le Crédit agricole, Natixis, Groupama Assurances et la fondation Grand Lille de Pierre Mauroy [3]. D’autres structures plus intéressantes pourraient être mentionnées, mais c’est ce type d’organisations qui étaient majoritaires lors de ces « rencontres ».. Selon eux, il est donc temps de le «  faire savoir », de « communiquer ». D’où la nécessité d’être «  crédibles », d’avoir une « reconnaissance de solidité et d’efficacité », «  d’investir de nouveaux domaines », de conquérir des marchés, et pourquoi pas à l’international...

Et au passage, de poursuivre la marchandisation de toutes les activités sociales. Pourvu que ce soit estampillé « solidaire ». Contradiction et auto-critique n’ont guère leur place dans ces rencontres promotionnelles.

La réappropriation ou la bourse ?

La crise économique pourrait ouvrir un champ de possibles en termes d’alternatives au capitalisme, de résistances concrètes, d’expérimentations sociales. Mais il ne sera jamais question, par exemple, de récupérer ou d’autogérer des usines à l’instar des Argentins de Zanón [4].... Mais plutôt de répéter inlassablement le formidable « gisement d’emplois » généré par l’ESS, et d’inciter les pouvoirs publics à s’y intéresser. Par ici les subventions...

Le plus pitoyable, c’est la récupération de la rhétorique solidaire-durable par les sociétés les plus cyniques du marché. Des entreprises qui s’auto-proclament « éthiques » et « responsables » grâce à des cabinets d’audit à leur botte. Récemment, le label « développement durable » a fait son envol, il ne manquait plus que l’entrée du « solidaire » au CAC 40. C’est chose faite. La BNP et Carrefour se frottent les mains (cf. ci-contre).

« Le grand soir, l’abolition du capitalisme, plus personne n’y croit dans l’économie sociale et solidaire », lâche Gérard Dechy, le président de l’APES [5]. La réponse à la question du dernier débat, «  L’ESS est-elle une alternative au capitalisme ? », est sans appel. Plutôt qu’une réelle « alternative », l’ESS s’apparente tantôt à un « tiers-secteur » complémentaire à l’économie de marché classique, tantôt à un sous-traitant bon marché des pouvoirs publics locaux.

Notes

[1Des débats, colloques, conférences et ateliers étaient organisés dans la région.

[2L’ESS rassemble tout un tas d’associations diverses, de coopératives d’achat ou de production, de fondations, de banques coopératives et mutualistes, de mutuelles de santé, etc. Les domaines sont donc très variés, dans les services ou l’industrie, dans l’action sociale, le commerce équitable, la finance « solidaire », l’agriculture bio, les systèmes d’échange alternatifs de biens ou de savoirs, etc.

[3Autant d’entreprises recensées dans l’annuaire de la chambre régionale de l’ESS

[4Fasinpat, ou La Fabrique sans patron, est une usine de céramique récupérée par ses salarié-es après la crise sociale et économique de 2001 en Argentine. À lire dans La Brique n°10

[5Assemblée Permanente de l’Economie Solidaire, une association fondée en 2000 et regroupant 380 structures de l’économie solidaire sur la région.

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