Confection de L’Alloeu : chronique d’un lâchage

Nous avons suivi pendant plusieurs mois les ouvrières de la Confection de l’Allœu, à La Gorgue. Elles se battent depuis l’été dernier. En février, elles ont tout simplement été « liquidées ».

JPEG - 1.2 Mo

"On veut la vérité ! » Ce 24 juillet, la centaine d’ouvrières [1] de la Confection textile de l’Allœu, à La Gorgue (groupe Hacot Colombier), débraye « pour avoir des réponses à [leurs] questions ». A quelques jours des congés, elles appréhendent déjà la rentrée : pas envie de retrouver la grille cadenassée en septembre. D’abord, il y a eu une partie de la production délocalisée en Tunisie. Maintenant, on leur dit qu’une secrétaire a tapé dans la caisse et que le directeur a détourné des client-es à son profit. Et puis, il y aurait trop de CDD… Une dizaine de contrats ont débuté en septembre 2007, jusque fin mai 2008. « Puis on nous a dit que les contrats étaient prolongés jusque fin décembre 2008, raconte Brigitte. On n’a jamais eu ces contrats. Enfin, on nous a annoncé début juillet que c’était terminé à la fin du mois… » Ici, on fabrique essentiellement du linge de maison : draps, rideaux… Le quotidien, c’est rendement, Smic et polyvalence à outrance : « On acceptait les horaires, les postes… On a accepté beaucoup de choses. […] On coupe, on pique, on emballe. C’est tout juste si on ne doit pas faire les expéditions. » Trouver un CDI ? Brigitte n’y croit pas : « On va devoir se recycler, faire une formation… » Mais ici, aucun plan de formation digne de ce nom n’a été mis en place. En réunion, Mireille Desbuisson, la secrétaire (CGT) du comité d’entreprise (CE), a évoqué la question de la conversion : « Ils ne nous parlent que des formations d’auxiliaire de vie, parce que cela ne leur coûte pas cher… »

Novembre 2008 : un peu de répit… et de prudence

Début novembre, coup de fil à Mireille Desbuisson, pour prendre des nouvelles. En septembre, l’activité a repris presque comme si de rien n’était. Pour un peu, l’ambiance serait presque au soulagement. L’ancien directeur, licencié, a été remplacé par un consultant, rémunéré sur « factures ». « Il essaie de réorganiser [l’entreprise]. Il a l’air de croire que la Confection de l’Allœu va durer. Mais avec combien de personnes, c’est la question. » Quelques primes au rendement ont été instituées, avec des fortunes très diverses : 76 euros pour une… 39 centimes pour une autre. Autre coup de fil dans les Vosges, où est basé Jean-Michel Ulrich, secrétaire (CGT) du comité de groupe [2]. Il craint que, «  dans quelques mois […] de nouvelles suppressions de postes soient annoncées ».

Janvier 2009 : un coup en traître

En janvier, sale ambiance : la direction de la Confection annonce en CE, à la surprise générale, la mise en cessation de paiement. La suite est déjà annoncée : ce sera la liquidation judiciaire. Depuis plusieurs semaines, les salariées chôment deux jours par semaine. Le 27 janvier, le tribunal de commerce de Lille examine le dossier à huis clos. Dans le hall, les salariées se repassent le film. C’est vrai que le nouveau directeur avait l’air d’y croire. C’est vrai aussi qu’il les a toutes reçues individuellement, avec des questions du type : « Vous avez le permis ? Une voiture ? Des enfants ? Que savez-vous faire ? » Avec le recul, ça ressemblait furieusement à un tri avant un plan de licenciements. Mais là, si le tribunal prononce la liquidation, tout le monde se retrouve sur le carreau.

La porte de la salle d’audience s’ouvre ; les patrons et leurs avocats filent dans l’ascenseur. Me Leostic, l’avocat envoyé par la Fédération textile CGT, prend la parole : le tribunal a refusé la liquidation et s’oriente « selon toute vraisemblance » vers le « redressement judiciaire ». Nouvelle audience dans une semaine. Avant le départ du bus pour La Gorgue, il leur conseille : « Restez dans l’entreprise, occupez vos postes ; le contrat de travail se poursuit. Pas d’emportement, pas de gestes déplacés. »

Février 2009 : faux espoirs

Le 3 février, le sort des 95 salariées se joue à nouveau à huis clos. Attente angoissée. La mine défaite, Me Leostic vient annoncer que la liquidation a été prononcée : « On devait rouvrir les débats. […] C’est incompréhensible ». Philippe Bauve, l’expert qui travaille avec le comité d’entreprise, est formel : la semaine dernière, il a bien entendu ces mêmes juges « débouter la direction de Hacot de sa demande ». Aujourd’hui, le patron quitte le tribunal par l’escalier, en passant au milieu des salariées. Cris de colère : «  Alors M. Hacot, vous êtes content ? » « Encore 95 chômeurs de plus ! » « Mais il s’en fout ! » « Vous pensez nous payer au moins ? » « Voleur ! » « Elle est où ″la grande famille″ ? » Allusion à une envolée lyrique du directeur financier, qui avait comparé l’entreprise à une « grande famille ».

Philippe Bauve revient sur le fond du dossier. Il nous explique qu’après plusieurs nouveaux contrats décrochés par la Confection – dans le nautisme, notamment –, le démarchage a été stoppé. Liquidation organisée ?

Mars 2009 : le combat continue

Mercredi 11 mars, à Houplines, devant le siège d’Hacot Colombier. Les premières sont arrivées à 7 heures pour une journée de blocage. Certaines viendront après la distribution aux Restos du Cœur, où elles sont réduites d’aller chercher à manger pour nourrir les gamins. C’est ici, à Houplines, qu’est gérée la logistique des entreprises du groupe. Un camion se présente à l’entrée : « Stop ! » En passant, les voitures klaxonnent, par solidarité. Le combat des nanas de l’Allœu commence à être connu. Quelques jours plus tôt, elles ont distribué 3 000 tracts dans la rue principale de la ville. De réunion en réunion, le patron fredonne la même chanson : la Confection a été liquidée, son groupe n’a plus rien à voir là-dedans. Il lâche des miettes : 50 000 euros de formation, sur deux ans. Soit… 250 euros par tête de pipe et par an. Grand seigneur, il finira par consentir 300 000 euros, tout compris. Elles demandent « 25 000 euros pour indemnité supra-légale pour chacune des salariées », précise leur tract. On est loin du compte.

Claudie, Nadine, Marie-Françoise et Maryline sont écœurées. Les salaires de février, réglés par l’AGS [3], n’ont été versés que la veille. Et encore, «  il a fallu aller chercher le chèque chez le liquidateur [à Lille] ; il ne les avait pas envoyés ! » En attendant, à chaque incident de paiement, c’est 20 euros de frais bancaires en plus. « Samedi, on devrait recevoir les lettres de licenciement. »

Le 19 mars, sur proposition de l’union locale CGT, elles se retrouvent en tête de la manif d’Armentières – plus de 500 personnes –, qui démarre même devant les grilles de leur patron, à Houplines. Un moyen de remettre un petit coup de pression et de leur regonfler un peu le moral dans cette lutte sans merci.Retour ligne automatique
L. F.

Notes

[1Les salarié-es de la Confection étant quasiment exclusivement des femmes, nous avons opté pour le féminin dans l’ensemble de l’article.

[2Le groupe Hacot Colombier emploie 550 personnes dans le tissage, la teinturerie, la confection textile et la fabrication de matières plastiques, à La Gorgue, Sailly-sur-la-Lys, Armentières, en région parisienne et dans les Vosges.

[3L’AGS (Association pour la Gestion du régime de garantie des créances des Salariés) prend le relais des entreprises défaillantes, notamment en cas de liquidation.

Sur le même sujet