Les patrons de la métropole lilloise

patronsDans la région, les patrons plastronnent certes dans les conseils d’administration des grosses boîtes ou les réunions du MEDEF. Pas sûr pour autant que ce soit ce qui leur importe le plus. Car depuis les années 1980, les chefs d’entreprise convoitent un autre jouet : la métropole. Retour historique sur ce nouveau projet patronal.

 

Mai 1968. Pendant qu’étudiants et ouvriers malmènent l’ordre établi, Charles Verspieren déplore devant la Chambre de Commerce et d’Industrie (CCI) la crise qui frappe la région. « Depuis 1963, la récession s’est installée dans la plupart des activités industrielles et commerciales » [1]. Le discours du boss des assurances enregistre les faiblesses du patronat local, fractionné entre la CCI, qui ambitionne de représenter l’ensemble des milieux économiques, et la Maison des professions – émanation des grandes familles industrielles – qui tient à garder la main sur son secteur. Peu de liens également entre élus et patrons. Socialistes contre conservateurs, laïcs contre catholiques, fonctionnaires contre industriels : la « guerre des beffrois » fait rage entre le socialisme municipal et le patronat conservateur.

Joujou technocratique pour projet patronal

À l’orée des années 1980 pourtant, les lignes bougent. Le patronat nordiste range ses flingues et s’unifie. Pierre Mauroy conquiert une à une toutes les échelles du pouvoir local et s’ouvre aux mœurs patronales. Le cœur du deal entre les deux parties peut se résumer ainsi : le pouvoir politique a besoin de l’installation d’entreprises et d’attirer des populations solvables pour renflouer ses finances ; le pouvoir économique, lui, demande des infrastructures (routes, TGV, etc.), des aménagements (quartiers bobos pour cadres, espaces verts, bonne image internationale) et une fiscalité clémente en vue d’attirer les sièges sociaux de grandes entreprises.

La forme pure de la collaboration socialo-patronale prend progressivement corps : « La Chambre de commerce, qui était la rampe de lancement habituelle des opposants au maire de Lille, va au contraire devenir la principale alliée de la Communauté urbaine de Lille », écrira Nord Éclair (07/12/94). Dès le milieu des années 1980, l’alliance entre socialistes et patrons débouche sur la création de l’Agence pour la promotion industrielle de Lille Métropole (APIM). C’est au sein de l’APIM que la convergence entre élus et patronat se réalise dans un mot d’ordre : « la métropolisation ».

Initials BB

Avec un objectif : attirer les « publics rares ». Et qui sont ces « publics rares » ? « Ceux dont nos entreprises ont besoin pour leur développement, ceux qui vont créer une entreprise, parfois à partir de rien et sans le sou, parfois par atavisme et avec quelque argent de papa. Une vraie entreprise et pas un restaurant Kebab. Une pme qui deviendra gazelle, va commencer par exporter, puis oser ouvrir des filiales hors des frontières rassurantes de France pour devenir multinationale », détaille, sans fard, Bruno Bonduelle [2]. Le parrain du légume en boîtes, longtemps président de la CCI puis de l’APIM [3], est à la pointe de la mobilisation patronale.

Les bases idéologiques du leitmotiv métropolitain sont confiées à un universitaire, Charles Gachelin. Professeur à l’université de Lille 1, il envoie une équipe d’étudiants enquêter aux quatre coins de la planète, et régurgite un rapport pour le compte de l’Agence de Développement et d’Urbanisme (ADU) de Lille. Il y détaille « dix commandements », dont deux retiendront particulièrement l’attention des décideurs : construire une nouvelle image urbaine, et accueillir un grand événement [4]. Reste à passer aux travaux pratiques.

Euralille, insigne insignifiant

En juillet 1993, Charles Gachelin, Bruno Bonduelle et Francis Ampe, directeur de l’agence d’urbanisme, s’envolent vers Atlanta et Tampa pour étudier les méthodes de la ville américaine en matière de développement économique. C’est dans l’avion du retour que la décision est prise de créer le Comité Grand Lille (CGL). Regroupant aujourd’hui plusieurs centaines de membres parmi les plus influents patrons de la région et les politiques les plus en vue, le CGL se réunit tous les deux mois en assemblée générale dans lesquelles des groupes de travail viennent présenter et discuter leurs avancées. Dans la grande salle d’Entreprises et Cités à Marcq-en-Barœul, Philippe Vasseur peut croiser Pierre de Saintignon, Daniel Percheron apostropher Bruno Bonduelle et Jean-François Dutilleul, taper le gueuleton avec Bernard Roman. Le tout dans une ambiance bon enfant.

Pour ce qui est du « signe urbain » théorisé par Gachelin, ce sera d’abord Euralille. L’imposant et hideux centre commercial construit sous la forme des malls américains autour de la nouvelle gare TGV est porté par le patronat dans le cadre de l’association « Lille Gare TGV ». Scalbert-Dupont, Crédit Lyonnais ou Indosuez, mettront largement la main à la patte. Car si le projet est marqué par la figure de Pierre Mauroy, il est surtout porté par d’importants fonds bancaires. Dans la foulée d’Euralille, un ensemble de « clusters » voient le jour dans les nouveaux secteurs industriels. À l’ouest de la métropole, le pôle de compétitivité des nouvelles technologies « Eura-tech’ ». Au sud, à Loos, Eurasanté. Au nord, l’Union et son Up’tex. À l’est, le parc de la Haute Borne, etc.

L’autre grand projet du CGL est d’accueillir un évènement à portée nationale et internationale. Ce sera d’abord la candidature de Lille aux Jeux Olympiques de 2004. Le projet est refusé. Mais le CGL ne se démonte pas : en 1997, le Comité Grand Lille lance l’idée Lille 2004, Capitale européenne de la culture. Ce sera son plus affreux succès. L’occasion, au passage, de saisir l’articulation entre politique et patronat dans la production de l’événement : « les décideurs économiques financent dans un premier temps eux-mêmes le projet, avant que les hommes politiques, poussés par la pression médiatique, n’attrapent le train en marche, et prennent les commandes. » [5]

Vendre la métropole aux quatre coins du monde

Récemment renommée « Lille’s agency » par son actuel président Luc Doublet, l’APIM constitue toujours le principal lieu de rencontre entre la Communauté urbaine et la Chambre de commerce. En 2012, comme depuis les quatre dernières années, l’agence avale 1 160 000 euros de la Communauté urbaine, autant de la part de la CCI Grand Lille. Que peut bien justifier cette avalanche de billets sur une structure d’une dizaine de salariés ? L’association a deux fonctions principales : d’un côté, elle tente d’influer sur les politiques lilloises d’aménagement du territoire pour faciliter l’installation d’entreprises (études de faisabilité, recherches immobilières etc.). De l’autre, l’APIM dépense des milliers d’euros pour faire la com’ de la métropole lilloise dans des salons internationaux remplis d’investisseurs. En 2010, elle s’envole à la conquête du marché chinois lors de l’exposition universelle de Shanghai. Un « pavillon Lille Europe » réunit alors Aubry, de Saintignon, le directeur de la CCI International et une myriade de petits et grands patrons du Nord.

Depuis 2012, le CGL retransmet une partie de ses débats sur la chaine Wéo. Cette décision prise par son actuel président, le très connecté Jean-Pierre Guillon, est l’objet de vives critiques. « Je ne suis pas responsable, ce n’est pas mon idée », se défend Philippe Vasseur, président de la Chambre de commerce et membre du comité. Car nombreux sont ceux qui auraient aimé rester dans l’ombre. Et il est vrai que le visionnage des réunions sur le Louvre-Lens ou le canal Seine-Nord est très instructif : une écrasante majorité d’hommes blancs, riches et âgés viennent exposer leurs accords. Tous se font servir la soupe par Jean-Michel Lobry, PDG animateur de Wéo, propriété du Groupe La Voix du Nord. Politiques complaisants, patrons satisfaits et journaleux aux ordres : la Sainte Trinité baigne dans son jus.

Après trente ans de lobbying intensif, Bruno Bonduelle et sa classe peuvent se montrer satisfaits de leur ouvrage. Et saluer la « véritable révolution culturelle à laquelle nous assistons chez les principaux dirigeants politiques de la région et de Lille-Métropole. (...) “Pas de profit, pas d’investissements ; pas d’investissements pas d’emplois. Pas d’emplois sans employeurs, pas d’employeurs sans capitaux, pas de capitaux sans capitalistes”. Ces évidences qui faisaient hurler il y a peu ne choquent plus » [6]. Ou presque plus.

Notes

[1Pierre Pouchain, Les maîtres du Nord, Perrin, 1998.

[2Bruno Bonduelle, XXLille, Editions Voix du Nord, 2008.

[4Laurent Matejko, Changer de référentiel. L’émergence du référentiel de Métropolisation dans l’aire lilloise, DEA de science politique, IEP Lille, 1999.

[5Idem.

[6Bruno Bonduelle, XXLille.

Sur le même sujet