L’air irrespirable d’une sous-préfecture française

rromsQuand on s’approche du déroulement concret de la « Stratégie Française d’Intégration des Rroms », « Une Place Egale dans la Société Française », on comprend que c’est surtout l’égalité devant l’arbitraire de quelques fondés de pouvoir.

Été 2013. Une réunion se tient discrètement dans une sous-préfecture de la région. Autour de la table, que du beau monde : le sous-préfet, un adjoint du maire de la commune concernée, un commissaire de la Police aux Frontières, une équipe de conseillers du président de l’intercommunalité, des membres du Conseil général, et des représentants du milieu associatif institutionnel. Au menu du jour, l’avenir de vingt-et-unes familles rroms migrantes de Roumanie installées sur un terrain de la commune depuis trois ans.

Dans l’ombre officieuse d’une sous-préfecture...

Tirant argument des travaux prévus pour construire un nouvel équipement, le maire de la commune où se trouve le camp réclame depuis des mois une expulsion au président de l’intercommunalité à majorité PS, ainsi qu’au sous-préfet. Jusqu’alors, celle-ci n’avait jamais vraiment cherché à solder le dossier. Elle jouait la tactique de l’anguille, se faufilant entre médias, riverains, associations, fonctionnaires territoriaux et... les Rroms.

Face au ras-le-bol du maire et les municipales approchant, des réunions finissent par se tenir en sous-préfecture – ce, dans le plus grand secret : les fonctionnaires territoriaux concernés ont interdiction de parler aux médias des actions prévues. Le but annoncé de la première réunion est de trouver un nouveau terrain d’accueil. Officiellement il n’est pas question d’expulsion sans solution alternative de relogement. Mais la tenue des échanges laisse vite apparaître l’objectif véritable de la réunion : l’écrémage des familles.

Le sous-préfet prévient au début de la réunion que « toute personne qui ne pourrait pas supporter le poids de ce qui va être dit et décidé, a le choix de quitter la salle ». Il laisse alors écouler une longue minute de réflexion et dévisage, uns à uns, ceux présents dans l’immense salle froide de la sous-préfecture. Personne ne part mais les visages commencent à se crisper. En effet, le sous-préfet est un homme nerveux au ton cinglant qui n’aime que le son de sa propre voix. Et si l’on veut émettre une idée un peu différente de la sienne, gare à celui qui ne commencerait pas sa phrase par « sauf le respect que je vous dois Monsieur le Sous-Préfet ».

Associations maisons

On découvre parmi les trois associations présentes celle qui a été mandatée par le sous-préfet pour établir le diagnostic (toutes les trois ont à leur tête le président de l’interco. en question et sont largement financées par celle-ci). Elle ne fait pas partie des associations rencontrant régulièrement les Rroms migrants du terrain – étrangement absentes, elles, de la réunion. L’association mandatée avait rencontré une seule et unique fois les familles, pour des demandes de places en hébergement d’urgence. Six des vingt-et-unes familles ne sont jamais entrées en contact avec cette association. Les données n’étaient donc pas actualisées lors de la réunion en sous-préfecture. Leur sort sera quand même tranché.

Bilans policiers

Le bilan tient en trois pages de tableau indiquant noms et prénoms, sexes, dates de naissance et lieux de naissance, le jour de l’audition des familles par l’association, le nombre d’enfants, les allocations perçues en France et en Roumanie, et quelques infos succintes sur le job et l’état de santé. Mais la case qui suscite la plus grande attention est celle de leur « situation administrative » : toutes les personnes sont soumises à des OQTF (Obligations à Quitter le Territoire Français). Le document oscille entre fichage social et contrôle policier : la fiche contient également une case pour les casiers judiciaires. Difficile de voir dans ce bilan un diagnostic individualisé global et représentatif de la situation des familles et de leurs aspirations.

En ce qui concerne la scolarisation des enfants, la fin du bilan mentionne que « tous les enfants en âge d’être scolarisés, sont inscrits dans une école ». Directeurs d’école et inspecteur académique avaient pourtant relevé un fort taux d’absentéisme de ces enfants et de décrochage scolaire, les conditions de vie en bidonville n’aidant pas. Ceux-ci avaient émis le souhait d’obtenir un soutien des élus de l’interco. pour des subventions auprès de l’Éducation Nationale pour un poste supplémentaire d’enseignant spécialisé. Ils restent à ce jour sans réponse.

Glissement de terrain

La discussion se poursuit autour des familles pouvant faire partie d’un programme d’« intégration durable ». Le sous-préfet déclare que toutes les personnes soumises à des OQTF ou ayant eu des peines de prison seront renvoyées dans leurs pays… Le calcul est vite fait : toutes sont soumises aux OQTF, sauf une famille (qui ne sera finalement pas sélectionnée). Quelqu’un en fait la remarque ; commence ainsi la partie « bidouillage » de la réunion. Trois familles sont finalement sélectionnées. Pourquoi celles-ci en particulier ? Impossible à dire… La Française des Jeux, version hardcore.

Le comble intervient lorsque le commissaire précise qu’il ne sait même pas si l’une des familles sélectionnées est encore sur le terrain. Dans la salle, c’est lui qui connaît le mieux les familles car il leur rend visite régulièrement. Celui-ci tente d’expliquer qu’elles ne posent pas de soucis particuliers et qu’elles essaient pour la plupart de s’intégrer. Mais il finit par faire le dos rond et se taire suite à plusieurs remarques très douteuses lancées par le sous-préfet, comme par exemple : « Les femmes rroms, c’est comme les Polonaises, de bien braves femmes, c’est des bien bonnes travailleuses, n’est-ce-pas Monsieur le Commissaire ? »

Le sort des « perdants » de la loterie n’est pas clairement débattu, mais les remarques du sous-préfet sont suffisamment claires : « L’air frais des campagnes roumaines vont leur faire le plus grand bien ». Entretemps, l’objectif initial de trouver un nouveau terrain a complètement été sabré. Un ingénieur de l’interco a voulu discuter d’une possible construction d’un bloc sanitaire. Son élan humanitaire a été immédiatement étouffé par la directrice de l’association chargée du futur projet d’« intégration » des familles. Obsédée par son smartphone, elle est arrivée très en retard à la réunion, dans son petit tailleur noir et ses stilettos, pour n’intervenir que deux fois_ : pour parler de son business, les « villages d’insertion », et pour préconiser de ne jamais rien installer sur les camps car cela créerait un appel d’air. Le sous-préfet a acquiescé. Elle ne poursuivra pas les réunions avec le groupe de travail prévu. À ce jour, aucune information des actions entamées sur le terrain avec les familles par l’association n’a pu être obtenue.