Rroms, ficher pour mieux contrôler

rromsOfficiellement, les Pouvoirs publics de la métropole prétendent vouloir intégrer une partie des populations rroms. Dans les faits, ils contribuent à les marginaliser davantage. En cause, la mise en place de « diagnostics sociaux » pour le moins douteux.

Les Rroms migrants représenteraient environ 17000 personnes en France dont 3000 sur le territoire lillois [1]. Le 26 août 2012, dans le cadre de la « Stratégie d’Intégration des Rroms », le ministre de l’Intérieur Manuel Valls publie une circulaire précisant que les collectivités doivent établir un « diagnostic de la situation de chacune des familles ou personnes isolées » avant toute expulsion d’un terrain. Les bilans peuvent être établis par « les services de l’État et de ses opérateurs » ou « être confié à une association ». Ceux-ci servent à la sélection de familles rroms pour des programmes « d’intégration durable ».

Roma business

C’est dans ce cadre qu’interviennent l’Afeji et la Sauvegarde du Nord, deux associations œuvrant dans les domaines de l’exclusion dans la région depuis les années 1960. Elles se sont associées en avril 2010 sous le réseau Roma, qui met en place des projets de coopération entre Lille et Maramures (région de Roumanie) afin d’« intégrer » les familles rroms présentes sur le territoire lillois, mais… en Roumanie. Le réseau intervient également dans la rédaction des diagnostics individualisés des familles rroms.

Six villages d’insertion sont gérés par l’Afeji depuis 2009 à Halluin, Faches-Thumesnil, Roubaix, Fives, Lezennes et Hellemmes. La procédure est bien huilée : en amont, le réseau Roma est grassement subventionné par le DIHAL [2] pour établir les diagnostics individualisés ; en aval, l’Afeji ramasse le reste du blé en échange d’un « accompagnement social » des sélectionnés. Selon nos sources, « certaines associations se battent pour être mandatées par la préfecture. Il y a de grosses enveloppes d’argent qui sont données par le DIHAL à l’association choisie ». À terme, LMCU veut financer dix villages. Cela concernerait alors 200 personnes… on est bien loin des 1 500 Rroms migrants que Martine Aubry dit bien vouloir accueillir sur son territoire.

De nouveaux ghettos pour les Rroms

Situés en périphéries, les villages d’insertion confinent les familles rroms entre elles et les privent de leur liberté de mouvements. L’Afeji leur impose des horaires d’entrée et de sortie, poste parfois des gardiens qui contrôlent les visites. Et alors que le village d’insertion est censé être un tremplin provisoire de deux ans débouchant sur l’obtention d’un travail et d’un logement social, seules neuf familles ont été relogées ou sont en passe de l’être. « À Hellemmes, l’Afeji a bien proposé aux familles des logements en dur... Mais en rase campagne, en Belgique », nous raconte un militant. Et peu d’entre elles ont obtenu un travail stable [3]. Dans le village de Faches-Thumesnil, seule une personne a trouvé un emploi. De plus, les familles ont dû se contenter de récépissés de demandes de titres de séjours renouvelables tous les trois mois. Des résultats bien maigres. Un projet certainement peu efficace et miné par l’obsession française à « assimiler », quitte à nier les propres envies des familles.

L’enrôlement des travailleurs sociaux

La circulaire d’août 2012 précise aussi que le diagnostic individualisé « pourra être plus ou moins complet en fonction du temps et des ressources disponibles ». En somme, préfets et sous-préfets disposent d’une marge de manœuvre considérable, qui permet toutes sortes de dérives.

C’est ce qui a pu être observé à Lille, fin 2013, dans une association humanitaire présente sur les campements du territoire. Le Comité d’Hygiène, de Santé et des Conditions de Travail (CHSCT) a été saisi afin de régler un conflit interne concernant la mise à mal des travailleurs sociaux sur leur lieu de travail. En échange de l’argent du DIHAL, la direction accepte d’élaborer des « diagnostics » pour la préfecture de Lille. Lorsqu’elle s’adresse aux salariés embauchés pour les établir, cette démarche est présentée comme une véritable opportunité pour les familles. Mais très vite la direction leur demande de pondre ces bilans dans un délai de plus en plus court, passant de trois à une semaine. Puis elle sollicite les travailleurs sociaux qui connaissent bien les familles pour pointer celles qui leur semblent les plus aptes à « s’intégrer ». Pressurisés par ces directives, l’association leur ordonne de donner des noms le soir même pour le lendemain. Leur hiérarchie en vient vite à leur demander d’aller informer eux-mêmes les heureux gagnants et les perdants de la sélection. Une consigne qui ne reste pas sans conséquence. Les salariés se retrouvent dans une position schizophrénique entre le travail qu’on leur demande et leur propre éthique professionnelle. D’autant plus que les familles ont développé des comportements méfiants, voire agressifs envers eux, se rendant compte que les diagnostics servaient à la Préf’ dans le cadre d’expulsions. Propre de la manipulation psychologique, les salariés sont pris dans un engrenage aboutissant pour certains à un burn-out. Depuis, le CHSCT a reconnu que cette tâche mettait en danger la santé psychologique et physique des travailleurs sociaux et que cette mission devait être abandonnée. Résultat : Roma a repris ce marché fructueux, et à présent ce sont ses salariés qui s’y collent.

Il n’empêche : la circulaire Valls justifie légalement une nouvelle forme de fichage ethnique. Les bilans personnalisés regroupent des données à caractère personnel qui font apparaître les origines ethniques des personnes, leur filiation et leurs éventuelles interpellations par la police – en passant par leurs problèmes de santé. Que deviennent ces bilans une fois remis à la préfecture_ ? Interdit depuis 1978 [4], le fichage ethnique paraît aujourd’hui toléré pour une population qui faisait déjà l’objet de dispositions d’identification au début du XXè siècle. Des dispositions qui avaient abouti, en 1944, à la déportation des tsiganes de la région à Auschwitz par le sinistre convoi Z. Il semble que la France ait oublié les leçons du passé.

Notes

[1] Selon le Délégué interministériel pour l’hébergement et l’accès au logement (le DIHAL)

[2] Le DIHAL possède quatre millions d’euros à attribuer aux associations partenaires pour anticiper et accompagner des évacuations de terrains illicites.

[3Les ressortissants roumains et bulgares ont été soumis à des mesures transitoires jusqu’au 31 décembre 2013 leur limitant l’accès au travail. Si ces mesures ont été levées après cette date, l’impact des stéréotypes envers les Rroms sur leur chance d’obtenir un emploi, lui, ne change pas.

[4La loi de 1978 interdit la « mise en conservation (…) des données à caractère personnel qui, directement ou indirectement, font apparaître les origines raciales ou ethniques ».

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