Prisonniers de Calais

14102015 14102015 IMG 1178 2 1Le Nord-Pas-de-Calais est une région de passage, de transit. Les flux marchands circulent, toujours plus vite. Pourtant, sur le littoral, l'État bloque des personnes voulant rejoindre le Royaume-Uni, à deux pas. Il n’y a jamais eu autant de flics, d’agents de sécurité, de fachos, de barbelés, de caméras et de morts. Mais face à ça, c’est plus de monde mobilisé que jamais, des forces collectives et de la combativité.
Pour que les frontières pètent.
« Calais [est] devenue la ville où le ratio de policiers par habitant est le plus élevé en France » écrit le défenseur des droits dans son dernier rapport sur la situation calaisienne. De fait, avec environ 1300 CRS, flics et gendarmes mobiles pour 75000 habitants, Calais est bel et bien une ville assiégée par les forces de l’État. Sauf que, comme l’explique Philippe, du blog passeurs d’hospitalité, « le traitement est très différencié. Les contrôles se font au faciès, on fait pas chier les Calaisiens ». À l’exception des militant.es : « Les flics nous contrôlent souvent. Illes nous hèlent par notre prénom quand illes nous voient dans la rue. Moi, j’ai la chance de ne pas avoir de voiture, mais pour d’autres, les amendes sont régulières ». Pour l’État, tout l’enjeu de ces derniers mois est de concentrer au maximum les migrant.es au même endroit, mais sans cadre légal. Les flics foutent donc la pression maximum, avec menaces et violences, pour que les personnes à la rue, dans d’autres camps ou dans des squats, rejoignent d’elles-mêmes le bidonville Jules Ferry.

Bidonville d’État

L’espace assigné aux migrant.e.s est une ancienne décharge, à 8 kilomètres du centre-ville. Il est en zone SEVESO à cause des usines voisines. Ici, les murs pour freiner les migrant.es ne sont pas en béton armé : l’État organise le désastre. On concentre des gens qui préféraient plus souvent se rassembler par affinités ou communauté, mais dont les décideurs décident qu’illes sont indésirables en centre-ville. Les flics contrôlent et comptent à l’intérieur de la jungle. Philippe rappelle que, par contre, illes ne font rien « pour arrêter les bagarres ». Dernièrement, les accès du camp ont été limités à certaines associations dites « reconnues », et les véhicules non munis de carte associative se sont vus refuser l'accès. De quoi enfoncer l’enfermement et l’isolement du lieu.
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Sélections, déportations

Début novembre, l’association La Vie Active, qui gère déjà l’accueil de jour au centre Jules Ferry, commencera l’installation de 120 containers pour loger 1500 personnes (sur 4000 environ) qui accepteront de faire une demande d’asile en France. On loge donc des migrant.es dans des containers autrefois remplis de marchandises, et qui ont traversé frontières et océans en toute  « liberté ». Que se passera-t-il pour des milliers d’autres personnes du bidonville qui ne peuvent ou ne veulent pas y être logé.es ? Un début de réponse émerge : des rafles quotidiennes ont lieu depuis fin octobre, visant enfants, femmes et hommes sans papiers. Les mineurs étant une « charge » administrative trop importante, illes sont relâché.es rapidement. Les adultes, parfois leurs parents, sont déporté.es par avion dans des Centres de Rétention Administratifs (CRA) à l’autre bout de la France. Nîmes, Toulouse, Mesnil-Amelot, Marseille, Metz …
Les personnes sont le plus souvent relâché.es après quelques jours, mais loin de la Grande Bretagne. Une manœuvre destinée à décourager le passage vers l’Angleterre. Quand l’État veut, l’État met les moyens.

Passeurs d'action

Des collectifs comme les No-Borders privilégient depuis toujours une approche politique de la situation, refusant de se contenter d’une mission purement « humanitaire ». Début octobre, l'association Emmaüs France, pourtant pas des plus radicales, annonce entrer « définitivement en guerre contre cette politique punitive, criminelle et destructrice », réaffirmant une priorité : « Le combat politique pour l’ouverture des frontières avec l’Angleterre et la renégociation des accords du Touquet ». Ces derniers, datant de 2003, instaurent un cadre légal pour que les Britanniques contrôlent leurs frontières sur le sol français (au niveau des ports de la Manche et de la mer du Nord et d’Eurotunnel), et limiter l’entrée de demandeurs d’asile outre-manche.
Toujours en octobre dernier, c'est côté anglais que ça s'active : plusieurs actions de blocage du terminal Eurostar de Londres Saint-Pancras ont réaffirmé la nécessité de la lutte politique sur la question des frontières. Après des actes de désobéissance dans le terminal, des militant.es ont appelé à l’ouverture des frontières, à la fermeture des centres de rétention et d'autres ont fait un black bloc devant la gare. Les forces sont multiples et offensives.
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Informer pour résister

Un autre enjeu à Calais est celui de l’information. Comme l’explique Philippe, du blog passeurs d’hospitalité : « Les autorités ont leurs machines. Quand la préfecture fait un communiqué, il est copié-collé par l’AFP ». Par l’intermédiaire du blog, celles et ceux qui écrivent entendent « déconstruire les discours de propagande et pourrir la communication du gouvernement », un boulot quotidien et nécessaire, face au rouleau compresseur gouvernemental. En parallèle, un centre d’information s’est mis en place sur le bidonville, à l’initiative de Calais Migrant Solidarity, Help Calais et the Hummingbird Project, pour que les habitant.e.s de la jungle puissent partager des informations, s’informer sur ce qu’il se passe et sur les procédures d’asile au Royaume-Uni. Autant d’initiatives pour s’autonomiser face à l'État.

Enfermé.es dans le tunnel

Le site d’Eurotunnel ne respirait déjà pas la joie, entre son terminal de fret et son centre commercial. Il pue maintenant la mort. Depuis l’été 2015, des « chantiers de sécurisation » sont en cours. Comprendre : la construction d’un mur. L’objectif est d’empêcher toute personne « irrégulière » d’accéder au terminal. Ce sont plus de 29 kilomètres de grillages barbelés, et de nouvelles caméras de surveillance - portant leur nombre total à quatre cents - qui sont installés. De quoi donner des airs de Guantanamo à la zone.
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Machines contre humains

Pour un employé d’Eurotunnel délégué CGT, « ça ne sert à rien. Tu as beau mettre toutes les clôtures que tu veux, elles n’ont pas fini d’être posées qu’elles sont déjà trouées ». En témoigne le passage régulier de migrant.e.s par le tunnel et la mort de certain.e.s parfois électrocuté.e.s par les lignes, parfois percuté.e.s par des trains déboulant à plus de 140 km/h. D’autres se noient dans les bassins de rétention d’eau présents sur le site.
Pour celles et ceux qui n’en meurent pas, il y a des blessures, des écorchures, des plaies liées aux barbelés, des hématomes et des fractures à cause des chutes et des coups donnés par les flics et les agents de sécurité. De quoi filer la boule au ventre aux cheminots : « Les trains de fret font 200 tonnes et 800 mètres de long, tu ne les arrêtes pas comme des bagnoles… Quand tu viens bosser, tu ne sais pas ce qui va se passer. Comment ça va finir. Comment tu vas finir. Nous, on n’a rien contre ces gens, on ne veut écraser personne » ajoute le syndicaliste. Un climat de travail pourri dans la peur d’écraser quelqu’un.e, renforcé par un décor aussi lunaire que sordide.

Sécuriser sans payer

Le chantier ne se limite pas qu’à l’installation de caméras et de barbelés. Sur les lumineux conseils d’experts en sûreté, une opération de défrichage a rasé la plupart des arbres de la zone. L’argument avancé : une meilleure visibilité pour la vidéosurveillance, et moins de cachettes pour les migrant.e.s. « En coupant, l’entreprise fait une économie d'entretien : il n'y a plus d’élagage à faire », constate le même employé. Quand le cynisme sécuritaire permet des économies, il n’y a plus à hésiter ! Et comme les travaux sont les fruits pourris d’accords avec la Grande- Bretagne, la société n’a même pas eu à payer les opérations. Des espaces protégés sont rasés provoquant la colère du maire de Cocquelles1, sur le territoire de laquelle est implantée l’Eurotunnel. L’entreprise consulte des experts en sécurité, pas en environnement…
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Retour vers le futur

« On se croirait dans un camp des années quarante », nous lance le salarié. Sauf que c’est plutôt une sale vision du futur que la zone nous offre : des flux de marchandises qui transitent sans arrêt, « protégés des intrusions » humaines par des flics publics et privés. À Eurotunnel, c’est plus d’un millier de personnes2 qui travaillent dans la surveillance, via des entreprises externes principalement. Un autre employé du site, croisé sur la zone Europe, nous lâche : « On est au bord de la crise de nerfs, c’est pire qu’une prison ici. Mais vous savez, les gens passent… Il faudrait un garde tous les 10 mètres. Peut-être que c’est ce qu’ils finiront par faire… » Il y a six ans La Brique titrait « Calais : la politique du barbelé ». Voilà qui sonne maintenant comme un doux euphémisme face à la violence des frontières et de l’État.
J.T. avec l'aide de M.P.
Photos A.R.
1. Nord Littoral.fr
2. 1000 personnes par roulement, d’après le dernier rapport du défenseur des droits.

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