Connivences au tribunal

17mai2016 3
Antoine C., syndicaliste CGT, vient de passer plus de quatre semaines en prison. Son procès s'est tenu à Lille le 9 juin dernier. Accusé de « violence contre agent de la force publique » et de « refus de prélèvements biologiques », il comparait en même temps que François D. suspecté pour sa part d'avoir donné un coup de pied au cul à un flic en civil.
L'emprisonnement d'Antoine a provoqué un élan de solidarité de la part de tou.tes celles et ceux qui luttent dans la rue contre le loi travail et qui subissent les provocations policières.
 
Devant le tribunal, sous le soleil, la musique jaillit du camion de la CGT mais l'heure n'est pas à la fête. Les mines des 350 personnes présentes en soutien sont inquiètes. C'est un procès hautement symbolique. La « légitimation » des violences policières est en jeu. Le procès va durer 8 heures. Huit heures durant lesquelles, se poseront les questions de savoir si le fait de s'apprêter à mettre un casque, alors que les CRS chargent, est légitime ; si des flics en civil – et sans brassard apparent - peuvent alpaguer un manifestant ; et si ce dernier, pensant être agressé, se débattant, peut être poursuivi pour violences sur agent.
Ici, ce n'est pas tant l'origine des faits et l'établissement de la vérité qui intéresse la justice. Ce n'est pas non plus de savoir pourquoi la police intervient, ni de mettre en évidence la charge absurde et risquée des forces de l'ordre, mais de déterminer le degré de culpabilité, déjà évident à leurs yeux, du militant CGT. Comme beaucoup d’autres1, ce procès illustre le rôle de la justice dans la défense des intérêts de l’État en parfait opposition avec le principe du respect de la présomption d'innocence des prévenu.es lors d'un procès. Bref, une justice en soutien au bras armé de la répression étatique : les keufs.
 
Présentation des faits
 
Le 17 mai, la manif s'élance comme à l'accoutumée de la porte de Paris à Lille. Des milliers de personnes sont présentes. À peine le cortège avance-t-il de quelques dizaines de mètres, qu'un peloton de CRS entre dans le tas et coupe la manif en deux pour « séparer la partie saine de la partie moins saine » explique l'un des keuf à la barre. Cette intervention gratuite, alors que l'ambiance générale est parfaitement détendue, crée l'incompréhension et la panique dans les rangs des manifestant.es. Antoine, échaudé – comme beaucoup – par les violences policières lors de la manif du 12 mai2, s'est muni d'un casque, d'un masque de ski contre la lacrymo, du liquide physiologique, d'éosine, ainsi qu'un brassard « sécurité » pour veiller sur ses camarades. Pris dans la nasse et voyant les coups de boucliers et de tonfa pleuvoir autour de lui, il s'équipe de son casque qu'il portait alors à la ceinture. Ni une ni deux, trois molosses de la BAC – pour qui casque égal casseur – se précipitent sur lui. L'un l'étrangle, le plaque au sol, genou sur la nuque, tandis que le second flic fait des moulinettes avec sa matraque télescopique, tout en lui assénant un coup de pied alors qu'il est au sol. Durant cette scène, de trente secondes maximum, le premier flic body-buildé affirme qu'Antoine, 60 kg, lui a volontairement asséné en premier un terrible coup de poing à l’œil alors que celui-ci était venu contrôler ses papiers d'identité.
Le deuxième prévenu dans cette affaire est François D. Affilié à aucun parti ni syndicat, ce manifestant assiste selon lui à une agression et décide de botter les fesses d'un des agresseurs espérant faire « diversion, pour lui faire lâcher prise » explique-t-il face au juge. Il est immédiatement maîtrisé, menotté et traîné par la peau du dos derrière la rangée de CRS. Il comparait lui aussi pour « violence contre agent de la force publique », mais sans être passé par la case prison.
 
17mai2016
 
 
Qui sont les victimes ?
 
L'avocat Florian Regley tente d'abord la nullité de la procédure car aucun procès verbal d'interpellation n'est en règle. Aucun problème pour Aline Clérot, la procureure qui répond toute enjouée : « C'est le moment de faire du droit. Et Dieu sait que j'aime ça ! ». Elle explique que depuis peu, ces PV sont remplacés par de simples fiches pré-remplies d'interpellation, où il suffit de cocher des cases. On apprend d'ailleurs que des fiches spéciales ont vu le jour pour l'Euro de foot afin de simplifier et accélérer la procédure d'interpellation et de mise en fourgon... La proc' affirme que c'est le coup de poing d'Antoine au policier qui a provoqué son arrestation. « On ne justifie pas d'une interpellation a posteriori ! » tonne l'avocat, « On ne contrôle pas quelqu'un au milieu d'une manifestation sans indice que cette personne va commettre une infraction ». Le ping-pong juridique dure une bonne heure. Le juge met une fin de non-recevoir, il veut son procès, et il ne se laissera pas faire par quelques vices de procédures.
Les humiliantes enquêtes de personnalité sont menées : « Ah vous êtes brancardier. Et vous au RSA ! », « Vous fumez du haschich ou buvez de l'alcool ? », « Vous êtes célibataire, et vous n'avez pas d'enfant ? ». Le traditionnel air de travail-famille-patrie flotte dans le tribunal. Comme si toutes les trajectoires de vie qui y dérogeraient seraient de-facto sources de potentiels troubles à l'ordre établi.
Et puis arrive le moment d’interroger les « victimes », entendez les policiers. L'huissier leur demande de déposer leur flingue avant de témoigner. Ils gardent gilet pare-balles et menottes à la ceinture. Le premier policier est M. S. « chargé de la détection et de l'arrestation de fauteurs de troubles ». Interrogé par la procureure, il explique : « J'ai reçu un coup de poing, un coup de pied, il a même essayé de me mordre ! ». S'ensuit un jeu où l'interrogé n'a pas beaucoup à réfléchir tant les questions contiennent les réponses, il n'a qu'à acquiescer. Un parcours sans faute un peu louche qui pousse à se demander si ces deux-là n’auraient pas répété leur rôle de duettistes.
Me Florian Regley, l'avocat, reprend ensuite l'interrogatoire à sa sauce. Il s'acharne sur des points qui peuvent paraître des détails mais qui font tout. Il s’agit notamment de savoir si Antoine pouvait déterminer ou non si ses agresseurs étaient des policiers. « Dans le mot brassard, il y a le mot "bras", non ? Alors pourquoi vous l'aviez mis à votre ceinture ? » demande-t-il. À la surprise générale, c'est la proc' qui répond agressivement : « Faut pas être naïf. Il craint les échauffourées, et il a peur de le perdre ou de se le faire arracher ». « Pourquoi êtes-vous en civil ? » demande-t-elle au flic, il répond « pour gagner en discrétion », « Voilà, c'est dit. Pas de naïveté ! ». L'avocat n'en revient pas d'avoir la parole coupée en plein interrogatoire. Si légalement les policiers en civils ne sont pas tenus de porter de signes distinctifs annonçant leur fonction, ils doivent tout de même l’annoncer dès le début de tout contrôle ainsi qu’avoir un comportement qualifié de « proportionné »3. Or, les flics n’ont visiblement pas vraiment pris le temps de montrer leur carte de fonctionnaire avant d’agir. Si le brassard était camouflé, il en est de même pour l'arme, dissimulée sous un long tee-shirt tombant. Et leur perception de la « proportion » apparaît quelque peu... disproportionnée.
 
 
 
 
La vidéo, une preuve d'absence de preuve
 
Une vidéo est au centre de tout le procès. Tout le prétoire s'y réfère pendant des heures sans que l'assemblée ne sache ce qu'elle contient. Sa diffusion lève un voile. Il s'agit d'une séquence rapide, mouvementée au milieu de militant.es interloqué.es (01'56). On y voit Antoine étranglé par derrière, mis à terre, visage contre le sol tandis qu'un deuxième policier lui assène un coup de pieds. Si les flics portent leur brassard à la ceinture, il reste visible selon eux. Pourtant, sur la vidéo de l'interpellation repassée trois fois image par image, il est impossible de les distinguer. Qu'importe « c'est la faute à l'angle de vue de la caméra » pour l'accusation. L'avocat s'étonne qu'une seule vidéo soit disponible pour cette enquête. On lui avait pourtant certifié, au début, que plusieurs captations issues des GoPro que portent les flics seraient visionnables. Raté, le policier ne l'a pas allumée, c'était « le début de la manif' et comme elle n'a pas beaucoup d'autonomie... ».
Les témoignages de la défense s’enchaînent et parlent de violences disproportionnées au moment des faits. La proc' ne voit que des interpellations et une « brutalité classique » (sic). Cette dernière fait d'ailleurs son possible pour rassurer le flic un peu penaud qui tente de se justifier : « C'était pas un étranglement, c'est juste pour lui relever le menton afin de l'amener au sol ». Lorsque l'on voit le flic mettre un coup de pied à Antoine alors maintenu au sol, elle reprend sa pédagogie : « Alors ce coup de pied, c'est évidement une technique pour resserrer les jambes de l'interpellé, c'est ça ? », « Bah oui c'est ça » répond le flic qui n'en demandait pas tant. Le ton mielleux et son ode permanente à la bravoure de ces hommes « qui se lèvent à 4 heures du matin et qui ne se plaignent pas pour des petits bobos » est insupportable comparé à celui méprisant qu'elle adresse aux prévenus et aux témoins. « Vous ne pouvez pas manifester tranquillement, comme tous ces gens devant le tribunal avec des couleurs, de la musique style Patrick Sébastien autour d'une baraque à frite ? » (re-sic), évoquant le camion CGT qui crache des chants révolutionnaires et anticapitalistes juste devant le tribunal.
 
Et le bâton s'abat une nouvelle fois
 
Finalement ce procès de huit heures n'est rien d'autre que la seule parole des flics. Antoine, identifié comme un « pseudo-casseur » pour avoir essayé de mettre un casque lors de la charge, est jugé pour coups volontaires sur agent. Pour la cour, il est venu en manif avec de mauvaises intentions et arrêté préventivement. Même lorsque les vidéos montrent le contraire. Même lorsque un troisième policier en civil – absent à la barre le jour du procès – se contredit dans ses déclarations lues à la barre : « J'ai vu les coups », mais la veille il avait écrit : « Je ne les ai pas vus, mais on m'a raconté ». Alors que l'on rappelle aux témoins les peines encourues pour faux témoignage, les déclarations des policiers ne sont jamais remises en cause.
Quant à François, sa version de l’honnête citoyen tentant simplement de faire cesser une agression violente ne convainc pas le tribunal. Selon la proc', il ne pouvait ignorer que même de dos, même sans aucun signe distinctif de la part des flics, cette fesse qu'il bottait était celle d'un policier en pleine interpellation. On se pince quand le juge demande d'un air candide : « Mais voyons, s'il y avait tant de policiers autour de vous, pourquoi ne pas leur avoir demandé de l'aide plutôt que de faire justice vous-même ? ». L'effet tunnel, sans cesse invoqué par les flics pour justifier tout geste irréfléchi dans l'action, apparaît non-transposable aux manifestants. Le port d'une capuche, d'un foulard et de lunettes de soleil finissent de le cataloguer comme mal-intentionné. Son air décontracté et son répondant face la proc' : « Je crois que Madame la procureur ne vit pas dans le même monde que nous » réjouit l'assistance, à défaut de jouer en sa faveur.
 
La procureure exige deux mois fermes plus six mois de sursis pour Antoine, il prend huit mois avec sursis. Quant à François, il écope de six mois avec sursis. Pour les deux, interdiction d'aller en manif' pendant deux ans.
Le rôle du procureur choque une fois de plus dans ce procès. Conçu comme un représentant de l'État au service de la veuve, du veuf et de l'orphelin.e, il n'est en fait rien d'autre qu'un prête-crachoir au service de la politique gouvernementale. Le procureur de la république et les keufs apparaissent ici comme les deux bras de la répression d'État4. Un dispositif bien huilé où le premier tape tandis que le deuxième justifie les frappes les plus illégitimes alors que le juge, troisième complice de la mascarade, semble pouvoir absoudre les fautes les plus graves. Dans ce cas, Antoine, François et les autres, n'ont d'autres choix que de fermer leur gueule. Mais si la justice s'acharne contre eux, cela n'empêchera pas des dizaines de milliers de personnes de continuer à gueuler pour eux aux prochaines manifs.
 
La Brique
 
4. La France est régulièrement condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme
 
 
 

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