La légalité du mouvement, gangrène de la délibération collective

NDpaternalismeCRS 1Jours 2 & 3 : Joindre les (nuits) deux bouts, c'est s'émanciper du pouvoir.

 

La Brique continue à suivre le mouvement Nuit Debout. Comme n'importe quel canard indépendant qui se respecte, elle ajustera ses écrits en fonction de ce qui se déroule, jour après jour. Alors quand la question se pose de savoir s'il faut se laisser sponsoriser par le PS et la Préfecture, la réponse nous paraît aller de soi.

 

Dimanche 14h, les rayons du soleil ont vaincu la pluie torrentielle et discontinue de la veille. Une bonne cinquantaine de personnes sont réunies sur des ballots de paille. L'AG initialement prévue à 14h attend ses éventuel.les retardataires que la chaleur a certainement scotché.es sur les terrasses bondées du marché de Wazemmes.

À 14h45, le débat est lancé en présence de 80 personnes. D'emblée la poursuite du mouvement et ses modalités occupent les échanges. « Je serais un peu dégouté que ça termine ce soir » s'exclame un des gars de l'orga. Les prises de parole s'enchaînent. Les participant.es de la veille, épuisé.es, demandent à ce que le relais soit pris. Certains évoquent la possibilité de maintenir le mouvement les seuls week-ends pour « permettre aux salariés de participer ». D'autres insistent sur la nécessité de la quotidienneté du mouvement, seule manière de continuer à mobiliser largement. Plus tard, c'est la capacité à tenir l'autogestion sur le long terme qui est soulevée : « On est en train de créer un modèle d'organisation horizontal, auto-géré, et si on est pas capable de tenir ça plus d'une nuit, est-ce qu'on peut vraiment prétendre à ça ? ». Les modalités de prolongation d'un mouvement sont une rengaine bien connue de la mobilisation collective. Pourtant, à la Nuit Debout, c'est un tout autre problème qui a épuisé les salives des participant.es : la "légalité du mouvement".

 

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Très rapidement lors de l'AG, la demande d'autorisation préfectorale est mise sur le tapis. Les organisateurs l'ont obtenu samedi. Elle court jusqu'au dimanche 17h. Il apparaît urgent pour certain.es de s'accorder sur une éventuelle demande de prolongation jusqu'au lundi 6h du matin. Derrière cette question anodine s'en pose néanmoins une autre bien plus centrale : que faire à partir de 6h du matin ? La clique des institutions a bien exposé aux « responsables » qu'à 6h du matin « tout le monde dégage, on a besoin de la place pour l'exposition universelle ». À cette injonction des autorités, les réponses des Nuit Debout sont variées. La plupart s'accordent pour dire que la bleusaille n'a pas à dicter leur conduite aux manifestants : « Faut arrêter de demander à papa et maman pour occuper l'espace. Mais ça demande un niveau de confrontation et ça faut en discuter pour savoir où on en est ». On joue alors sur les mots : « Il y a une différence entre se caillasser avec des bleus et pas se barrer au moment où il nous le disent ». L'expérience militante distingue les camps. Si certains néophytes évoquent l'importance de communiquer sur Facebook et de créer un hashtag viral, les interluttant.es évoquent la création d'une « section bourrin » au sein de leur collectif : « La section bourrin on l'a créée après des débats au théâtre de la Verrière. Un moment, on en a eu marre de parler, on s'est dit "on fonce" et on a créé la section bourrin. Moi j'ai peur de rien, on a toujours la trouille, quand on a la trouille, on peut se barrer. L'autre disait "mourir pour des idées oui, mais de mort lente". Tout ça, c'est sur la longueur. Si on se dit ce soir c'est fini, alors c'était pas la peine de venir ». Un participant prend le micro et harangue la foule : « Tu vois la préfecture, tu vois les ors de la République, ils nous regardent. On est cinq pelés et trois tondus. On a besoin d'action plus frontale ». L'organisateur lui reprend le micro, passablement énervé. Il faut préciser ici d'emblée que, malgré toutes les déclarations d'intention sur l'horizontalité du collectif, on ne peut totalement échapper à l'émergence de leaders, assis sur leur position d'initiateurs du mouvement – organisation de la distribution de la parole, rythme des AG, propositions de vote. Aux prises avec les institutions, ils défendent pour la plupart une négociation avec la mairie et la préfecture.

Néanmoins, le positionnement général apparaît relativement flou. La continuité du mouvement est voté à une très large majorité (seules quatre personnes votent contre) alors que la nécessité de faire une demande d'autorisation à la préfecture l'emporte à une très courte majorité. La présence de militant.es aguerri.es et de jeunes « citoyen.nes » récemment mobilisé.es soulève une contradiction : un mouvement émancipateur vise à remettre en cause les institutions, mais sans subvertir les règles que celles-ci nous imposent.

Si ce problème n'était qu'une lame de fond politique, alors soit. Seul souci, il empêche tout débat sur le fond tant il gangrène l'essentiel des débats collectifs en AG.

 

L'arrogance paternaliste des institutions

 

L'achoppement sur le rapport de force avec les institutions puise ses origines dans un jeu douteux de nos huiles avec le mouvement. D'abord, le jeu de la carotte savamment orchestré par la municipalité. Que certains organisateurs signalent aux participant.es que la mairie a gentiment filé le courant électrique triphasé à la Nuit Debout et nous voilà censé.es applaudir cette preuve de sa bienveillance. Pourtant, il faut bien appeler un chat un chat, et des socialistes des socialistes : Aubry a ses intérêts (lâcher quelques heures d'électricité pour emmerder Valls), nous avons les nôtres (avec ou sans électricité, emmerder Valls... et gicler Aubry). Alors voilà, disons les choses clairement : ces quelques kWh divisent le mouvement plus qu'ils ne l'aident réellement. Tant que le mouvement assumera sa dépendance aux institutions, toute affirmation d'une organisation collective horizontale sera non seulement mensongère, mais vouée à ne pas faire beaucoup plus que flamber sur les réseaux sociaux.

 

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Outre la mairie, les RG ont également bien fait le taf. D'abord une embrouille grimée en quiproquo : il semble qu'un premier RG indique aux émissaires de l'AG qu'il n'y a pas besoin de faire une demande de prorogation, le mouvement bénéficiant de la mansuétude du Préfet. Seulement voilà, changement de RG, changement de discours. Deux RG fraîchement arrivés résument : « Vous occupez illégalement la place de la République puisque nous n'avons pas reçu de demande d'autorisation. On vous tolère jusque 6h mais comme vous n'avez pas fait de demande, vous ne pourrez plus prolonger ». La sommation n'a pas besoin d'explication de texte : « À 6h du matin, on procédera au nettoyage par les CRS ». La suite de la scène taquine d'ailleurs avec le surréalisme. Un des émissaires de l'AG – dont le nom apparaît dans la première demande – n'est autre que le co-secrétaire général du Parti de Gauche pour le Nord et fonctionnaire du ministère de l'intérieur. Entre lui et les RG, ça cause façon bonne enfant, ça se tutoie en bons franchouillards. Ça discute même revalorisation salariale des fonctionnaires de l'intérieur… Un des deux RG joue la carte paternaliste avec un jeune qui hésite à donner son nom. « Moi aussi j'ai eu 18 ans, avec vous tout est un peu manichéen. On est pas l’œil de Moscou, on est là pour que tout se passe bien ». Les RG, ange-gardiens du mouvement social, nos oreilles saignent. Bien au contraire, la quête de responsables des RG contribue à gangrener la suite des débats en AG. Les bonnes âmes qui ont donné leur nom se transforment en ardant défenseurs de la coopération institutionnelle. Comme nous le dira l'un d'entre eux sous le sceau de l'évidence : « C'est sympa l'autogestion, mais nous on a besoin de responsables ». Tout est dit : les institutions, réfractaires à la subversion des dominations, ne peuvent que nous fracasser à grands coups de division. Et ça marche : le retour en AG le soir voit une nouvelle fois se rejouer la pièce.

 

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Le conflit ne nuit pas gravement à la santé

 

Lundi soir, le débat reprend à 20h, heure habituelle de l'AG, et la mairie et la Préf' sont toujours aussi présentes, tout comme la pluie. Un des organisateurs de la veille explique à la foule les enjeux : « On a discuté avec la Ville, la Police et les RG. La ville de Lille organise quelque chose ce soir. Ils ne sont pas super chauds pour que l'on reste là. On leur a proposé de vous proposer de changer lieu pour ce soir. Il nous ont laissé jusque 21h30 pour décider… et partir ». Immédiatement, un autre participant rétorque : « Hier l'idée qu'on avait décidée, c'était un peu d'être dans le rapport de force ». Réponse du tac-o-tac de l'organisateur : « Oui mais ce qui a été décidé hier peut-être défait aujourd'hui ». L'orga propose d'autres lieux soufflés par la mairie et les keufs – square Foch, théâtre Sébastopol, Parc Jean-Baptiste Lebas – et précise, pleine d'ironie : « Ils nous ont dit qu'ils avaient peur que la Nuit Debout ternisse l'image de la Préfecture et de l'exposition universelle ». Dans le débat émerge d'autres lieux, comme la Grand-Place. L'homme au chapeau, grand chef d'orchestre de la prise de parole depuis deux jours, réagit : « Ils nous l'ont vivement déconseillé », puis ils temporisent. « On ne décide de toute façon que pour ce soir ».

Chaque intervention dessine très nettement une tendance « on reste là ». Un certain Antoine expose son argument, et obtient de bruyants applaudissements des 300 personnes présentes : « La Nuit Debout reste un mouvement de contestation, on va pas baisser notre froc à chaque fois ». Nicolas de l'organisation s'insurge – bien atteint par le virus municipal : « Je me cogne de l'exposition universelle, mais pas du soutien de la mairie ». Après une bonne heure et demie de débat, ça s'agace à demi-mot dans l'assemblée : « Quand est-ce qu'on parle du fond ? »... Alors que tou.te.s sont là pour parler travail, constitution, écologie, il est clair qu'Aubry et le préfet monopolisent le temps de parole en AG. Pourtant le positionnement trouble des organisateurs n'a pas eu raison d'une volonté quasi-générale de s'approprier la place de la République. À 21h30, le verdict tombe, seules quatre mains se lèvent pour changer de lieu, dont font partie les deux instigateurs. Nuit Debout peut enfin commencer à Lille. S'il est à craindre que cette question revienne dans les jours à venir, on peut néanmoins dire que le mouvement a enfin acquis son autonomie politique. Libéré, au moins provisoirement, de ses initiateurs, soustrait à l'emprise néfaste des pouvoirs institués, le débat peut enfin s'attaquer au fond. Le message est donc passé : on ne subvertit rien sans s'émanciper de ceux qui réclament que le peuple reste assis.

 

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