Graines de Désordres

desordresDu 23 février au 31 mars 2013, le festival Désordres propose une série de rendez-vous artistiques et féministes. Pièces de théâtre, performances, ateliers et expositions cherchent à entremêler esthétique et questionnements critiques. On a rencontré deux de ces activistes des arts plastiques et performatifs.

On aurait tort de placer le monde de la culture au-dessus de toute considération politique. L’art reste à l’image de la société : derrière l’esthétique d’un programme culturel avant-gardiste, ce sont bien les mêmes archaïsmes qui restent à l’oeuvre. Rien que pour le milieu théâtral, 78% des metteurs en scènes programmés sont des hommes. 85% des pièces présentées ont été écrites par des hommes. Et 92% des directeurs de théâtres sont... des hommes (1).

C’est dans ce contexte que les membres du collectif Rencontres Féministes ont décidé, il y a quelques années, de la création du festival Désordres. La première édition date de 2011, avec la volonté d’organiser un événement « féministe transdisciplinaire » nourrissant l’ambition de « lutter contre les normes hétéropatriarcales qui régissent l’art et la société », comme l’explicite l’appel à projet de l’association.

En écho à la vie quotidienne

En plus de vouloir débusquer le sexisme là où il se trouve, le festival cherche à contester une certaine représentation de l’art. « Il existe une vision élitiste de l’art », constate Sarah. « Nous, on veut rompre avec ce qui serait une belle idée complètement inaccessible. On sait bien qu’on ne va pas révolutionner ça avec un festival, mais on veut mettre les artistes au même niveau que les spectateurs, et les sensibiliser aussi à des débats dont ils ne sont pas forcément familiers. » Pour dépasser la frontière qui sépare souvent le milieu artistique et ses profanes, les membres de Rencontres Féministes ont ainsi prévu de ménager, après chaque présentation d’une œuvre ou d’une performance, un temps de discussion avec les spectateurs et spectatrices.

« L’idée de ces débats, c’est qu’on ne sait pas d’où vient le public, on part de l’œuvre comme support, et on demande : "qu’est ce qui vous vient là ? Est-ce que vous ne pouvez pas faire des liens avec autre chose, avec ce que vous vivez ?" On veut remettre l’art au cœur des préoccupations quotidiennes. En somme, on se sert de l’œuvre aussi comme d’un déclencheur de prises de positions, artistiques et politiques. » Dessiner un espace d’expression plutôt que délivrer un message explicite, c’est le sens du pari proposé par l’association. « On est moins dans l’injonction. En instillant des choses un peu comme ça, on cherche à gagner un public qu’on ne retrouverait pas dans les milieux alternatifs », explique Cécile.

Performance antisexiste

C’est le sens des spectacles vivants aux ressorts politiques tels que la performance, qui cherche à bousculer directement le spectateur. Le concert multimedia Frozen Images, de Wanda & Novadeviator, brasse « images figées, écritures envahissantes, rythmes électroniques contemporains, guitares exaspérées, oscillations sonores et lignes de basse hypnotiques. Les actions des performers [...] soulèvent des myriades de questions sur l’hyper-sexualisation et la pornification de notre environnement, le fétichisme dans la consommation, les mécanismes de la culture visuelle, l’idéalisation de l’amour... et le sens de l’art et de la culture. »

Dans un autre registre, le festival propose aussi des ateliers d’autodéfense Fem Do Chi pour les femmes, des groupes de paroles sur l’éducation sexuelle, des lectures de contes antisexistes, etc. Le collectif propose également une analyse des programmes culturels, autour notamment des « constructions sociales du masculin et du féminin dans les albums, la littérature de jeunesse... L’objectif est de lutter contre le sexisme et les inégalités hommes/femmes en visibilisant les clichés présents dans l’univers artistique et culturel, dans le but de permettre au public de sortir d’une représentation normée des identités de genre. » C’est par exemple ce que montre le documentaire Dézinguez le programme !, qui revient sur les formes du sexisme dans le milieu du spectacle vivant.

Mettre en valeur les féminismes

La démarche tient de l’expérimentation, avec sa part d’incertitudes et de difficultés. « Notre rôle tel qu’il nous est apparu progressivement, ça a été de mettre en contacts des gens. Après, il y en a avec qui c’était évident de travailler, d’autres avec qui c’était plus compliqué parce que ce n’était pas des assos politiques », détaille Cécile. L’idée n’est pas de proposer une vision unique du féminisme, mais plutôt de faire dialoguer les positions. « Nous on est là pour planter des petites graines : mettre en relation les artistes du coin, c’est aussi montrer le dynamisme qui existe sur ces thématiques là », expliquent les organisatrices.

Au risque, peut-être, de donner à voir des tracés parfois controversés de l’émancipation des femmes. « En programmant le film Mutantes de Virginie Despentes sur le féminisme pro-sexe et pro-porno en ouverture du festival, et alors que certaines des féministes sont abolitionnistes, on sait qu’on fait une espèce de grand écart. Mais c’est un peu ce qu’on voulait faire : on est dans une démarche de mise en valeur des féminismes », explique encore Sarah.

Au-delà de la « journée de la femme »

Pluriel dans les formes comme dans le contenu des œuvres présentées, le festival part d’une critique du féminisme officiel et de son calendrier. « On voulait créer quelque chose qui ne se réduise pas à la journée de la femme. Ce truc de « journée », par principe c’est débile. D’ailleurs si on doit attendre que les institutionnels s’emparent de ces questions là, on peut attendre longtemps. » Car au travers des initiatives les plus en vue, la question féministe est souvent présentée sous un jour larmoyant, appauvrie de sa charge subversive. « Cette année par exemple, il y a une expo de l’Île aux femmes axée sur des portraits de femmes victimes de violences. En gros c’est quoi ? Des portraits de femmes qui ont l’air affreusement malheureuses parce qu’elles ont été victimes d’horribles violences, elles sont tellement courageuses d’être encore vivantes, etc. » Il y a deux ans, la Mairie, portée par l’imagination de ART.M, avait proposé aux femmes de Lille de mettre des objets qui les représentent sur... des séchoirs à chaussettes.

C’est à cette version charitable de la défense du droit des femmes que Rencontres féministes cherche à opposer un contrepoint. « Il y a quand même souvent ce côté mise en valeur de ce que les femmes font tous les jours. On vous met en valeur pour ce que vous êtes, alors que nous ce qu’on veut c’est sortir de cette lecture quotidienne bien établie. L’atelier « chattes à modeler » par exemple vise à ça : contre l’idée que c’est des sujets dont il ne faut pas parler, qui sont forcément médicalisés etc., nous on dit qu’il faut se les réapproprier. » Avec le retentissement médiatique auquel il faut s’attendre : « La presse, quand elle ne s’en fout pas, nous rattache à la journée de la femme. Elle nous voit comme une asso culturelle. Dès que ça tourne clairement politique, ils ont tendance à esquiver pour privilégier les événements les plus acceptables. Par exemple aucun journaliste n’est venu pour la projection du film Mutantes », constate l’une des organisatrices.

Entre subventions et subversions

Équipées d’un budget de 50 000 euros, les coordinatrices du festival – bénévoles – ont toutefois pu bénéficier d’un important soutien de la part de « partenaires » institutionnels. Lille Métropole, le Conseil Régional et des fonds européens ont ainsi alimenté un événement en partie hébergé par la Maison Folie de Wazemmes. Un désordre respectable ? Sarah et Cécile assurent avoir disposé d’une entière liberté pour composer l’événement, sans jamais avoir à subir un quelconque droit de regard.

Mais l’intérêt de certaines institutions pour le féminisme ne doit pas tromper. La présentation enthousiaste de l’initiative sur le site de la Mairie (2) masque la réalité des échanges avec le collectif : « À la Mairie, la délégation Droit des Femmes n’a pas les moyens : sa minuscule enveloppe est accaparée par « L’île aux femmes » et le 8 mars. Au niveau de la délégation Culture, le responsable spectacle n’a même pas accepté de nous recevoir en entretien alors qu’il n’a jamais vu notre travail. On y est interdites d’accès. » Surtout, la « bonne tenue » du festival a sa contrepartie. Les positions féministes deviennent d’autant plus acceptables lorsqu’elles endossent des formes « bourgeoises » et légitimes. « On n’est pas naïves : si on a reçu un bon accueil de la part de nos financeurs, c’est qu’ils étaient contents de voir un festival grand public, qui ne soit pas monté que par des punks et des gouines. Ça les rassure. » Entre les failles du système, poussent quelques petites graines...

Kostik & Manuel Z

Désordres, jusqu’au 31 mars, à la Maison Folie de Wazemmes, au théâtre de l’Oiseau Mouche, chez Violette, au Café Citoyen, au Café des enfants de Fives, à la Salle des Fêtes de Fives.

(1) Rapport de la mission ÉgalitéS, disponible à partir de culture.gouv.fr.Retour ligne automatique
(2) mairie-lille.fr

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