Bayer-Monsanto au collège

classemacronAu collège de Wazemmes, entre l’histoire-géo et les maths, les élèves s’initient aux joies de l’entreprise. Et pas n’importe laquelle : dans cet établissement lillois, c’est le géant du médicament Bayer-Monsanto qui s’invite au tableau. Et il n’est pas un cas isolé : autour des écoles primaires, collèges, lycées, un réseau protéiforme d’entreprises rôde, pour faire la promotion de la « start-up nation ».


Pour accompagner les élèves dans le monde merveilleux de l’entreprise, le MEDEF ne ménage ni ses efforts, ni ses formules : « Entreprendre pour apprendre », « 100 000 entrepreneurs », « Nos quartiers ont du talent », « BGE-appui aux entrepreneurs », etc. Ces dispositifs ne sont autres que des associations pilotées par la fine fleur du grand patronat. En permettant de mettre en relation les entreprises avec les établissements scolaires, ces associations sont autant de pieds glissés dans la porte d’un monde qui est longtemps resté réfractaire au privé: celui de l’éducation nationale... avec la bénédiction du Rectorat de Lille.

À la manœuvre, des banques (BNP, Société Générale, HSBC...), des assureurs (AXA, Generali, AG2R...), le luxe (LVMH, L'Oréal), et autres bienfaiteurs de l’humanité (Bayer, Lagardère, Dassault...) Quand ce genre de vautours se rapprochent de l’école, il y a de sérieuses raisons de s’inquiéter. Comment, et surtout pourquoi l’entreprise s’invite-t-elle dans les cours de récré ?

Les multinationales au secours de la société

Évidemment, l’ambition affichée est toujours vertueuse, voire philanthropique. Pour les entreprises, il s’agit de « susciter l’esprit d’initiative, l’audace ou le droit à l’erreur », de « redonner confiance », d’« ouvrir des perspectives », rien que ça.

Luc Derache, responsable RSE1 chez Bayer intervenant au collège de Wazemmes, nous explique sa volonté « de se battre pour l’égalité des chances et la non-discrimination » ajoutant que « les inégalités se construisent au collège, c’est notre croyance. Faut aller chercher les causes ». Le monde est sauvé ! Les multinationales de l’empoisonnement se battent désormais contre les inégalités. En réalité, ce sont aussi « les métiers et les valeurs de l’entreprise » qui sont transmises. Et pour Bayer, s’intéresser à des jeunes de 13-14 ans permet de faire « comme les saumons, on remonte jusqu’à la source », se marre M. Derache. C’est précisément l’objectif : remonter à la source pour infuser dans les esprits le plus tôt possible.

De l’école primaire jusqu’à l’université, une multitude de dispositifs existent pour sensibiliser à l’esprit d’entreprise, des kits pédagogiques aux stages, en passant par la création de « mini-entreprises » avec concours et remise de prix. En 2013, le CNEE (conseil national éducation économie) a été créé avec pour rôle d'adapter le système éducatif aux besoins du monde économique. En clair, fini l’école émancipatrice ! Il faut professionnaliser et rentabiliser pour que l’école profite à l’économie, au PIB et à la croissance.

Le rectorat ouvre grand la porte

Le rectorat de Lille est converti depuis longtemps aux bienfaits du monde de l’entreprise. Il est maintenant pilote en la matière, grâce au projet IDEE (« innovons et développons l’esprit d’entreprendre »). L’académie entend « développer massivement la sensibilisation à l’entrepreneuriat à l’école ». Pour convaincre les arriéré.es qui ne verraient pas le lien entre éducation et entreprise, l’académie propose des formations « connaissance de l’entreprise » destinées aux enseignant.es, chef.fes d’établissements et conseiller.es d’orientation.

L’académie de Lille a d’ailleurs été pionnière en France. La cellule école entreprise, créée dès 2005, se veut au « service de l’insertion professionnelle des jeunes ». C’est d’ailleurs l’ambition de Jean-Claude Flinnois, responsable pendant plus de 10 ans de cette cellule : « À l’époque, en 2006, avant la crise, il y avait des possibilités d’embauche partout et le but était que les boîtes puissent trouver facilement les qualifications nécessaires. Fallait aussi lutter contre l’image négative de certains métiers ». Pour ce qui est d’éventuelles résistances au fait d’ouvrir l’éducation nationale aux patrons d’entreprise, ce jeune retraité nous rassure : « Ça n’existe plus depuis longtemps, on a dépassé ce stade », avant de préciser : « les grands groupes ont été moteurs dès le début. Le Medef nous a beaucoup aidés ». C’est en effet, main dans la main que rectorat et Medef ont permis aux écoliers d’entrer dans les entreprises, mais surtout aux chefs d’entreprises d’entrer dans les classes.

Le Medef à la manœuvre

Le Medef, syndicat patronal au bras aussi long que ses dents, ne vit que pour voir l’entreprise, avec ses valeurs de croissance, de profit, de compétition, coloniser les imaginaires et pénétrer les services publics à mesure que ceux-ci se font dépecer. Et nul besoin de s’en cacher. Chaque année, la semaine école-entreprise, menée en partenariat avec le rectorat, est annoncée avec tambours et trompettes. Les actions menées sont diverses : forums, salons de découverte des métiers, interventions dans les classes, créations de mini-entreprises...Certaines sont devenues phares, comme les opérations « Les boss invitent les profs », « Vis ma vie Educ Entreprise » ou encore « Classe en entreprise ». Avec cet objectif claironné comme une évidence : « le rapprochement du monde éducatif et économique ».

Une toute nouvelle étape vient d’être franchie, avec la réforme de l’apprentissage annoncée le 9 février par le gouvernement. La direction et le financement de ce dispositif vient tout simplement de passer des Régions aux branches professionnelles, autrement dit de l’État au Medef. Dans le merveilleux monde économique : après le rapprochement arrive la fusion, puis... l’absorption. À quand le ministère de l’éducation entrepreneuriale ?

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Un monde de patron

Une ancienne conseillère d’orientation syndiquée nous raconte : « À chaque conseil d’administration, on ré-explique que le Medef c’est un syndicat pa-tro-nal. Donc, OK pour que les gamins découvrent le monde de l’entreprise mais qu’on y associe au moins un syndicat de travailleurs »... sans succès. C’est vrai qu’un stage de découverte d’une grosse entreprise par la CGT, Sud ou la CNT, ça aurait une autre gueule. Seulement voilà, c’est l’envie de diriger qu’on cherche à susciter et c’est la parfaite adhésion à l’organisation hiérarchique du travail qu’on inculque.

Pas question donc de découvrir qu’une autre façon d’entreprendre est possible. « On fait remarquer qu’il n’y a pas que les grosses boîtes pour développer l’envie d’entreprendre. Il y a des assos de solidarité, des coopératives... même si c’est pas parfait, y a quand même d’autres initiatives à découvrir ». Ces alternatives, quand elles existent, restent des exceptions. Les profs qui voudraient les mettre en œuvre peuvent se retrouver scruté.es comme de dangereux.ses gauchistes. Pour preuve, à Rennes, après avoir organisé une sortie scolaire à la Maison de la Grève, deux enseignantes de lycée ont subi une inspection surprise suivi d’un entretien individuel avant d’être convoquées par le rectorat2.

Lucie Tanguy, sociologue spécialiste de l’école et du travail, a décortiqué cette tendance entrepreneuriale en prenant l’exemple des mini-entreprises – projets dans le cadre desquels un groupe de collégien.nes ou lycéen.nes doivent produire un objet ou un service, accompagnés par un.e enseignant.e et par une boîte privée. « L’accent est mis sur la compétition, la concurrence, la rivalité et la nécessité d’être meilleur que les autres. Au final, l’entreprise apparaît comme un organisme naturalisé, d’où les travailleurs, les syndicats, le comité d’entreprise sont exclus et les relations de subordination effacées » analyse la sociologue.

Elle pointe également le rôle de la presse locale qui relaie ces initiatives. Les élèves y sont encensé.es pour « leur dynamisme, leur enthousiasme et leur avidité d’entreprendre ». En plus de populariser les mini-entreprises auprès des parents et du grand public, ces articles offrent une publicité gratuite aux entreprises partenaires.

Ça ruisselle à l’école

La sélection à l’université, la réforme du bac, la réforme de l’apprentissage : Macron ne fait pas dans la dentelle. Il accélère joyeusement l’assimilation du néo-libéralisme et de la compétition à tous les niveaux de l’enseignement. C’est tout le projet de réduction des inégalités sociales que portait le système éducatif d’après-guerre qui est visé. La présence décomplexée du Medef dans les collèges et les lycées symbolise la dynamique d’accaparement de l’éducation par la classe dominante. Le capitalisme, aujourd’hui plus encore qu’hier, prétend combler les inégalités qu’il crée et alimente.

Pour les grosses entreprises, l’enjeu est double. D’abord, un dépoussiérage de leur image. Ainsi Bayer, roi du médicament et des scandales sanitaires, récemment fusionné avec Monsanto, premier prédateur du vivant et de sa diversité, peut se présenter en pourfendeur des inégalités sociales et défenseur des nouvelles générations. L’autre enjeu, plus sournois, est de permettre au Medef de s’immiscer dans les programmes scolaires.

Alors que l’État réduit les dépenses, les établissements sont poussés à développer ce type de partenariat qui ne nécessite pas de profs supplémentaires...bien au contraire. Les entreprises sont donc à l’affût pour grignoter de plus en plus d’heures de présence dans les classes. D’ailleurs, nous explique Chantal : « Une conseillère d’orientation-psychologue n’est plus que psychologue depuis la rentrée de septembre. L’orientation revient maintenant aux profs. Mais ils ont ni le temps, ni la formation. Du coup, les grosses boîtes arrivent à la rescousse ». Et quand il faudra virer quelques heures d’économie, de sciences-sociales ou d’éducation civique pour boucler le budget, devinez qui se proposera avec dévouement.

Luc Derache illustre parfaitement le degré de rapprochement de l’école et du monde économique : à la fois chef de la responsabilité sociale de Bayer, membre du C.A de deux associations (« Nos quartiers ont du talent » et « Arpejeh ») et membre du pilotage académique des stages en entreprise pour les troisièmes. Le « saumon » patronal a les nageoires libres pour se faufiler tranquillement dans l’esprit des gamin.es. Il peut alors y pondre sa vision d’un monde de chefs, de compétition et de bénef’, sans employé.es ni fonctionnaires, sans rapports de force ni lutte des classes.

Le savoir, c’est l’ignorance

Les ours capables de stopper la progression du saumon d’un bon coup de griffe en pleine tronche se font rares. Le ralliement sans concession des pouvoirs publics ne suscite aucun débat. La Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) a depuis longtemps baissé les bras. Les enseignant.es, convaincu.es d’être innovants et ébloui.es par l’illusion d’une pédagogie active où l’élève s’autonomise, se prêtent docilement au jeu. De rares voix d’enseignant.e s’élèvent pour dénoncer l’absurdité de ces partenariats : « Toute l’année on leur parle d’écologie et de développement durable, pour ensuite les envoyer en stage chez Bayer-Monsanto ! Comment tu veux rester cohérente ? », ou pour refuser de se voir remplacer par des avatars du capitalisme : « En quoi un mec de chez Bayer est mieux placé que nous pour parler de travail en équipe ou d’inégalité homme-femme ? »

Les responsables pédagogiques saisissent quant à eux l’opportunité, persuadé.es d’ouvrir des perspectives aux élèves les plus défavorisé.es. Hélène Bernard, l’une des conseillères d’orientation-psychologue devenue uniquement « psychologue », explique ainsi : « On a des élèves qui ont découvert les métiers des ressources humaines. Ils ont découvert ce qu’était une entreprise. » Au collège de Wazemmes, le but, c’est « créer un lien, un réseau qu’ils n’auraient pas forcément eu l’occasion de rencontrer autrement ». « À part pour les élèves qui ont des réseaux familiaux, c’est vraiment difficile d’avoir des stages ». Et puis, il y a une cette phrase, entendue et répétée par les profs, tel un mantra qui apaise la conscience : « C’est quand même mieux d’aller chez Bayer que de finir au kebab du coin ».

Dans le même temps, impossible de ne pas remarquer que les élèves qui participent à ces initiatives sont soigneusement sélectionné.es sur la base de leurs résultats scolaires comme dans cette expérimentation lors de laquelle 12 élèves du collège de Wazemmes ont réalisé un stage à Bayer et à Promod. Autrement dit, ce n’est pas aux collégien.nes les plus en difficulté que l’on fait « toucher du doigt que c’est possible ». Seul.es les meilleur.es = enfin, sur le papier se voient offrir cette opportunité par ailleurs discutable.

L’idéologie entrepreneuriale, avec sa quête de profits et de croissance, et l’idée qu’intégrer une grande entreprise est le modèle de la réussite, infuse depuis longtemps au sein de l’éducation nationale. Le ministère, le rectorat, les parents d’élèves, les enseignant.es sont déjà largement rallié.es à la cause. Le saumon patronal frétille et continue à remonter l’esprit humain toujours plus en amont. Parents et enseignants se laissent porter par le courant, en se persuadant qu’« il faut bien vivre avec son temps ».

Sinon pour les responsables pédagogiques et les enseignants qui préfèrent nager à contre-courant, La Brique offre de s’initier à la critique sociale ; Lille 0 propose une sensibilisation à l’émancipation ; la ZAD, des stages d’autonomie... On peut aussi imaginer des ateliers confection de banderoles, ouverture de squats, placardage d’affiches, fumage de saumon... Pas sûr que le rectorat suive.

Mona, Tom Pastiche et Brubru

1. Responsabilité sociale et environnementale. Dans le même style, on peut trouver une « directrice citoyenneté » à la Société Générale, un « directeur des programmes banlieue » à la BNP ou encore un chargé de « recrutement et diversité » du côté de la Caisse d'épargne... Le nom de ce monsieur n'a pas été modifié #aptonyme
2. Lire à ce sujet « Rennes : deux enseignantes convoquées au rectorat pour avoir organisé une sortie scolaire à La Maison de la Grève », www.lundi.am

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